SCENE VI
Les Mêmes, excepté CAROLINE.
( Le jour commence à baisser.)
LE CAPITAINE. Comment colonel, c'est sérieusement que vous avez résolu... que redoutez-vous donc?
LE COLONEL. Vous allez tout savoir, car dans la position difficile où nous sommes, je veux avoir votre avis, messieurs.
LE CAPITAINE, bas à ses camarades. Voici qui est étrange, nous qui occupons ce pays en vainqueurs...
LE COLONEL, s' 'asseyant , et les imitant du geste, d suivre son exemple. Cette lettre me parvient à l'instant; elle est du capitaine Bressart, commandant la compagnie laissée en observation à environ une demi-lieue de ce bourg. (Lisant. )« Cinq heures du soir: quelques hommes détachés en éclaireurs, me rapportent que des rassemblemens assez nombreux, ont lieu dans les défilés qu'il nous a fallu traverser ce matin; deux de ces braves qui, malgré mes ordres, s'étaient trop avancés, ont été assassinés sur la route; cet acte d'hostilité, ces mouvemens qu'on me signale, me font craindre que l'ennemi n'ait résolu de nous attaquer à l'improviste, aussitôt qu'il pourra se croire assez fort , tenez-vous sur vos gardes. »
LtONNIS. Le? lâches!
LE CAPITAINE, au colonel. Et votre dessein...
LE COLONEL. Est de rester sur pied toute la nuit, de visiter les postes moi-même, de tout préparer pour repousser la trahison; je ne vous quitterai pas d'un instant, messieurs ; un chef ne doit prendre aucun repos quand la vie des hommes qu'il commande, est en péril.
LE CAPITAINE. Ce parti ne nous étonne pas, colonel, nous savons tous quelle est votre sollicitude pour vos soldats; mais ne craignez-vous pas que notre apparente sécurité n'enhardisse encore ces misérables? s'ils ont résolu de nous livrer un nouveau combat, n'est-il donc pas imprudent de leur laisser la nuit pour se réunir, se concerter? dites un mot , et avant une heure . c'est
nous qui les aurons attaqués, surpris, et défaits entièrement. C'est à la faveur des ténèbres qu'ils espèrent nous massacrer, peut-être, eh! bien, tandis qu'ils nous croiront plongés dans le sommeil, faisons une sortie générale, marchons a eux, ne laissons derrière nous que des maisons en flamme; la clarté de l'incendie nous guidera, et je vous promets une victoire dont le récit effraiera sur notre route; ceux qui seraient tentés de suivre un pareil exemple.
LE COLONEL, avec fermeté. Que proposez-vous, capitaine! sur de simples soupçons, commettre une telle violence? compromettre avec autant de légèreté, non-seulement votre existence à tous, mais encore les succès obtenus dans cette journée ? j'apprécie votre intrépidité, mais pour la mettre à une pareille épreuve, tout est-il donc désespéré?., quoi, nous quitterions une position avantageuse, pour aller attaquer la nuit, et dans des chemins inconnus, un ennemi dont nous ignorons même quelles sont les forces!., nous nous ôterions toute facilité de retraite, en brûlant ces maisons où , s'il le fallait, nous pourrions nous défendre ?.. voulez- vous donc qu'on dise que l'armée de la république est une armée d'incendiaires; que ceux qui ont levé l'étendard de la liberté, apportent l'oppression?., ce ne sont pas les peuples, ce sont les principes que vous venez combattre; et la guerre est déjà un assez grand fléau, sans y joindre, à moins d'absolue nécessité, de semblables horreurs !
II 6e lève.
LE CAPITAINE. Cependant, colonel...
LE COLONEL, continuant. La valeur qui calcule, est bien aussi honorable que le courage irréfléchi ! avez-vous oublié quel est notre petit nombre, et la faiblesse de nos resourecs ? c'est pour n'avoir pas su réprimer l'ardeur de cette jeunesse imprudente , c'est pour m'y être laissé entraîner moi-même , que nous sommes en présence d'un danger que nul de nous ne soupçonnait. Si nous avions modéré notre impatience de combattre, nous aurions été rejoints par la division de cavalerie qui nous sert d'arrière-garde; alors nous pouvions entrer dans ces montagnes et franchir avec sécurité le pays qui nous reste à parcourir jusqu'aux plaines de Montenotte, tandis que maintenant si l'ennemi est adroit , il peut nous envelopper tous , et nous couper le passage.
PLUSIEURS OFFICIERS. Le colonel a raison.
LE COLONEL. Voulez- vous vous fier à ma vieille expérience? si nous sommes réellement menacés, je vous fournirai l'occasion de signaler amplement votre bravoure, car nous avons fait une grande faute, messieurs, et quant à moi , je vous jure que je me ferai tuer si je ne la répare pas : mais jusque là , du calme, de la prudence; la témérité nous perdrait , et verser inuti-
lement notre sang, songez-y bien, messieurs, ce serait un crime envers la patrie.
TOUS. Vous serez content de nous, colonel.
LYONNIS. Pardon, messieurs, mais le danger que vient de nous signaler M. le colonel, m'a fait naître une idée...
LE COLONEL. Parlez, major. ..
LYONNIS, au colonel. D'après les dernières dépêches qui vous sont parvenues sur la route, vous pouvez savoir d'une manière certaine, à quelle distance doit se trouver cette division?
LE COLONEL. Trois lieues de pays, à peu près.
LYONNIS, continuant. Aidé de ce secours, vous vous croyez sûr de résister à l'ennemi , et d'opérer une jonction facile avec le corps d'armée du général en chef? (Le colonel fait un signe a/fîrmatif.) Eh bien ! faites parvenir au commandant de ce renfort, la nouvelle de l'embarras où nous sommes, joignez y Tordre de vous rejoindre à marche forcée; l'homme qui habite cette demeure n'est point un étranger pour moi, il brûle de vous servir; les chemins les plus courts lui sont connus, aucun péril, aucune crainte ne l'arrêteront; je réponds de lui comme de moi-même, et j'affirme que d'ici à quelques heures il aura rempli sou message.
UN OFFICIER, vivement. Colonel, je réclame l'honneur...
LE COLONEL, de même. Non, non, j'approuve ce projet , mais je m'oppose à ce que ce soit l'un de vous qui l'exécute, parce que ce serait l'exposer à une mort certaine ! [Achevant d'écrire la dépêche dont il s'agit.) Tenez, Lyonnis , remettezlui cet ordre , et assurez-le que si la démarche qu'il va faire est couronnée de succès , je suis prêt à lui accorder tout ce qu'il me demandera.
LYONNis. Merci, colonel , merci pour lui , car je vais le rendre bien heureux !
LE COLONEL. Lieutenant Albert, qu'on selle le meilleur de mes chevaux , et qu'on l'amène dans la cour de cette maison... (S'adressant aux autres.) Retournez chacun à vos compagnies, messieurs; que les patrouilles soient multipliées, que les rondes se succèdent ; partout la plus grande surveillance : je vais vous rejoindre à l'instant... Vous, major, n'oubliez pas qu'il importe également à l'exécution de nos desseins , qu'il y ait ici tout au moins le simulacre d'un poste...
Tous s'éloignent excepté Lyonnis.