SCÈNE X
Les Mêmes, excepté LYONNIS.
CHOPART. Drôle dd chose par exemple!., qu'est-ce qu'il y a donc besoin de nous ici ?
FALENDRIN. Eh bien! tu ne te souviens pas que le colonel a dit tantôt qu'il y prenait son logement?
CHOPART. Bah ! est-ce que vous donnez là-dedans?.. Je gage qu'il n'y est pas, et qu'il n'y viendra pas , moi...
FALENDRIN. Il t'a peut-être rendu des comptes... (riant) Dites donc, les autres, voyez-vous le colonel comptant ses affaires à Chopart?.. Satané farceur, va!
CHOPART. N'y a pas là de farceur; j'ai dans l'idée que c'est une frime; veux-tu parier, toi, malin?..
FALENDRIN. Mais enfin, qu'est-ce qui te fait croire...
CHOPART. Ah ! parce que...
11. ROBERT, C interrompant. A quoi bon tout cela?.. En supposant que vous ne vous trompiez pas, qu'est-ce que ça prouverait?.. Que probablement notre chef aurait de fortes raisons pour agir ainsi : vous voyez donc bien qu'en nous occupant de pareilles choses, au risque que des oreilles indiscrètes les entendent, nous ne pourrions que nuire à l'exécution de desseins qu'il ne nous appartient ni de juger ni de connaître.
FALENDRIN et LES SOLDATS. Le camarade a raison , est-ce que ça nous regarde ?
CHOPART. C'est vrai, au fait. . . Ah ça ! mais une autre chose : le major nous a dit que ce poste était plus important que nous ne pensions ; un poste , il doit y avoir quelqu'un qui le commande; nous sommes ici tous officiers de guérite, comment ça va-t-il aller?.. N'y a pas là de milieu; quand nous ne ferions qu'un caporal postiche , il nous en faut un, d'abord.
FALENDRIN. Parbleu! c'est pa3 si difficile; je vas l'être, moi, si on veut.
CHOPART. Ignorant! tu ne sais pas seulement signer ton nom.
FALENDRIN. Eh bien ! et toi, donc ?
CHOPART. Moi!., moi, c'est différent... n'y a que la lecture qui me manque.
LES AUTRES SOLDATS. Moi aussi.
M. ROBERT. Alors je suis donc le seul qui puisse remplir c«s deux conditions.
FALENDRIN. Eh bien! c'est lui qu'il faut nommer.
TOUS. Sans doute.
Si
uMvi'Aiir. i^e nommcrl le nommer !.. Un soldat d'un joui !. , est-ce qu'il peut connaître...
M. ROBERT, allant à lui. Soldat d'un jour!.. Et qu'en saistu?.. Combien y a-t-il donc de temps que tu portes un fusil,
toi?..
GHOPART. Moi ?.. quatorze mois , rien que ça !
FALENDRIN. C'est yrai, c'est presque le plus ancien de la compagnie.
M. ROBERT, continuant. Et tu as vu le feu, sans doute?
cnOPART. Ah! dame, pas plus qu'eux, seulement deux fois depuis huit jours.
M. ROBERT. Voyons donc qui de nous deux a reçu plus de blessures?.. (En achevant, il ouvre son habit et leur montre sa poitrine sillonnée par trois ou quatre cicatrices; puis continuant : ) Croyez- vous encore que je sois nouveau dans le métier?., et que pensez-vous de mes états de services ?
Les soldats restent immobiles et muets ; cependant l'admiration remplace bientôt la surprise, et tous, d'un mouvement unanime, présentent les armes à M. Robert en signe d'honneur et de respect.
GHOPART. Corbleu! en v'ià un réquisitionnairc soigné!.. Excusez, quel gilet?.. (A Robert.) Vos ordres, caporal?..
TOUS LES SOLDATS. Bravo!., bravo! fameux?
M. ROBERT, écrivant quelques lignes. Un factionnaire à l'entrée de cette salle... un homme pour aller avec ce papier, demander le mot d'ordre au major Lyonnis; et demain, mes enfans, fête à la cantine , c'est moi qni régale pour arroser les galons.
TOUS. Vive le caporal !
Chopart s'est mis en sentinelle à la porte du fond, un autre sort pour aller porter le billet à Lyonnis , et ceux qui restent en scène placent leurs fusils en faisscau à peu de distance de la table où vient s'asseoir M. Robert.