‹ Le soldat de la République;Chapitre 7 sur 29 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Troupes Françaises, FALEjNDRIN, CHOPART, JULES et CAROLINE, sortant de chez eux.

CAROLINE Mon ami , quel est donc le motif de l'agitation que tu éprouves? ce ne peut être l'ordre que je t'ai transmis de la part du podestat, car l'arriTée des Français ne nous prometelfe pas secours et protection ? éloignés de notre pays, malheureux comme nous le sommes , cette victoire qu'ils viennent de remporter, devrait au contraire te causer assez de joie pour te faire oublier un instant nos chagrins?..

JULES, à part. Pauvre femme f et si mes craintes se réalisaient... ah ! le doute est mille fois plus horrible que la térité , et il faut que je m'assure... (// fait quelques pas , hésite, et s'adressant à Chopart.) Dites-moi , mon ami, quel est te corps.

CHOPART, descendant en scène. Qui vieht de rosser ces animaux de Piémontais?.. la trente-deuxième dernî-brigade division du général d'ÂlIerhdgne.

JULES, â part. Affreux pressentiment ! je nr, m'étais pas trompé.

FALENDRIN, Et des lapins qui ne boudent pas, allez! n'estce pas, Chopart?

CHOPART. Eh! mais, vous êtes peut-être le particulier qui habite eette maison? en ce cas, vous allez faire connaissance avec notre colonel ; il vient de dire tout à Pheurc, qu'il prenait son logement chez vous.

JULES, avec un mouvement qu'il réprime aussitôt. Chez moi...

CHOPART. Ah! c'est que c'est un brave et digne homme, celui-là... par exemple, sévère en diable pour le service, mais a part ça, d'une bonté, d'une justice!.. (Basa Falendrin.) Dis donc, Falendrin, sais-tu qu'elle est fièrement gentille, la citoyenne du compatriote ?

A ce moment quelques soldats entrent apportant des vivres.

UN SOLDAT , appelant du fond du théâtre Falendrin et Chopard. Eh! eh! les autres! v'ià les vivres !•

FALENDRIN, remontant la scène. Des vivres? bonne nouvelle!.. (A Jules.) Salut, camarade...

CHOPART, courant au fond. Présent! présent! Ah ! ça , nous devons avoir part entière, aujourd'hui que ça ne coûte rien ? il y a bien assez long-temps que nous sommes à la demi-ration, peut-être !

Il rit.

FALENDRIN, aux autres. Dites donc, sentez-vous le calembourg? farceur de Chopart, va; il a un esprit, c.Y animallà!..

Pendant que les soldats sent occupés à prendre leur repas .

JULES, à lui-même et comme sortant de la rêverie où il était plongé. Aucun moyen d'échapper !

CAROLINE, vivement. Que dis-tu? explique-toi... quelque malheur plus grand que ceux qui nous accablent, nous menace t-il encore ? J ules , je n'ai donc pas ta confiance ?

JULES, avecémotion. Chère Caroline, pardonne-moi les nouveaux chagrins que je vais te causer, car après ce que tu as sacrifié pour moi, je suis bien coupable d'avoir pu douter de ton amour, n'est-ce pas ? Eh bien, il est un secret affreux que je n'ai pas eu la force de te révéler, dans la crainte que tu m'aimasses moins, ou d'encourir peut-être même ton mépris.

CAROLINE. Mon mépris! tu me fais trembler... quelle faute as-tu donc commise?...

JULES. Ecoute-moi : Jeune encore, puisqu'il n'a aujourd'hui que quarante ans, de graves blessures obligèrent rifeu père à

quitter le service, et il ne se consola de ce malheur, que par l'espoir qu'un jour viendrait où je le remplacerais dans la même carrière... Il y a trois mois, la réquisition m'appela sous les drapeaux... Mon fds, me dit-il, le cœur palpitantde joie, car son rêve chéri allait se réaliser, cours payer ta dette à l'état; pars, et songe que si tu peux couvrir de quelque gloire le nom que je t'ai transmis, tu me rendras en bonheur, plus que tu ne me dois de reconnaissance et de tendresse! Le corps que j'eus à rejoindre était à Grenoble... là, je retrouvai pour sergent-major, un nommé Lyonnis, que j'avais vu dans le monde...

CAROLINE, avec étonnement et à part. Lyonnis !

JULES, continuant. Et bien qu'il m'eût remis mon équipement complet, j'obtins de son obligeance, que pendant un certain temps encore, je pourrais loger en ville, et me dispenser de tout service, comme de paraître même au quartier... Ce fut à cette époque que le hasard t'offrit à ma vue; je demandai ta main, elle était promise à un autre, et me fut refusée... juge de ma joie, lorsque partageant mon amour, tu vins te fier à ma loyauté , plutôt que de consentir à une union que désapprouvait ton cœur! t'avouer alors mon état, mes engagemens, c'eût été te perdre ; ma tête s'égara , je ne songeai qu'au bonheur de te posséder, et la passion l'emporta sur l'honneur.

CAROLINE, avec accablement. Tu étais soldat!

JULES, continuant. Nous partîmes de Grenoble, nous gagnâmes la frontière et c'est en ces lieux que nous vînmes chercher un asile ; hélas ! ce fut la fatalité qui m'inspira ce projet, car depuis, la guerre a été déclarée, et ce régiment qui vient d'arriver ici... c'est le mien.

CAROLINE O ciel!

JULES. Tn-er-ois à mon attachement pour toi, puisqu'il a été plus fort que la voix de ma conscience, et qu'il a même étouffé celle de la nature ? car je le sais, celui dont j'étais l'orgueil ne survivra pas à la nouvelle de ma honte ; et comprends-tu ce que j'ai dû souffrir pendant le combat qui vient d'être livré ? là , mon drapeau, mes frères, et moi ici, caché comme un déserteur, comme un lâche !.. moi, un lâche ! quand au seul mot de patrie, je sens mon cœur battre à briser ma poitrine, et mon sang s'agiter brûlant dans mes veines!., moi, un fils ingrat! lorsque je donnerais ma vie pour épargner une larme au plus tendre des pères ; car Dieu lésait, sans cet amour qui lient encore du délire, j'aurais tout bravé pour remplir mon devoir... que de fois pendant ton sommeil , et tout à l'heure encore, j'ai saisi cet uniforme, que jusqu'à ce jour j'avais su soustraire à tes regards; et que d'efforts sur moi-même, pour lutter avec mes remords!., mais il fallait t'abandonner; t'abandonner ! toi que mon fatal amour a perdue... Ah! c'eût été une véritable lâcheté que je n'ai pu me résoudre à commettre.

CAROLINE. Pauvre Jules!

JULES. Maintenant tu conçois mes alarmes? ce colonel qu'il va falloir loger, ee même Lyonnis, ce sous-oflicier qu'un miracle seul pourrait me faire éviter, et dont une imprudenec, un hasard peuvent me faire reconnaître...

CAROLINE, très vivement. Lyonnis! oh! oui, oui, tu as raison, il ne faut pas qu'il te voie, nous serions perdus tous deux ; car tu l'as dit, c'est la fatalité qui nous a conduits ici; cet homme, c'est à lui que j'étais destinée.

JULES , avec surprise. Lyonnis !

CAROLINE , rapidement. Il faut fuir; pour se venger il te ferait condamner, peut-être.

JULES. Condamner!., et jeté laisserais à lui!., mais quitter ces lieux, et comment? nos ressources ne sont-elles pas en partie épuisées?., seul, je pourrais braver les périls qui me menacent , mais t'exposer à les partager, l'entraîner dans ma perte , ah ! cette idée seule accroît mon désespoir !

CAROLINE. Mais malheureux, en restant ici, tu es perdu; et alors, mon sort en sera-t-il moins affreux? que ferais-je si j'étais séparée de toi : mon existence n'est-elle pas liée à la tienne? Ah! j'en prends le ciel à témoin, maintenant que je te sais plus à plaindre, tu m'es encore plus cher!., une nouvelle fuite est indispensable, ne crains pour moi ni privations ni fatigues : il y a plus de courage que tu ne penses , dans l'amour d'une femme !

JULES, vivement ému. Chère Caroline!

CAROLINE. Cette nuit nous partirons; jusque-là, il te sera facile d'éviter les regards : je détruirai cet uniforme qui pourrait te compromettre , je disposerai tout... mon ami , dis que tu consens à ce projet , et laisse-moi le bonheur d'avoir pu te sauver?

A ce moment on voit arriver au fond, quatre hommes portant uu tonneau suspendu «i deux perches.

LES SOLDATS, joyeusement. Ah ! ah ! du vin ? vive ça! CHOPART, de même. Du vin?., corbleu ! c'est pour compléter la fête , par exemple !

CAROLINE, entraînant Jules. ]Ne perdons pas un instant.

Ils rentrent.

Page 1