OPINIONS ANCIENNES SUR LA NATURE DU SOLEIL
Dimension et nature physique du Soleil d’après les anciens: Anaxagore, Eudoxe de Cnide. — Premières hypothèses suggérées par la découverte des taches solaires.
Les anciens n’avaient et ne pouvaient avoir que des idées très-vagues sur la nature du Soleil, sur ce que l’on nomme aujourd’hui sa constitution physique : le doute où, comme on le verra bientôt, en sont encore sur ce point les astronomes modernes, après tant de recherches et de découvertes intéressantes, justifie suffisamment le reproche d’ignorance qu’on serait tenté de leur adresser. En l’absence de moyens d’observation précis, ils ne pouvaient même que faire des conjectures, naturellement très-erronées, sur la distance et les dimensions du globe de feu, dont ils faisaient un satellite de la Terre. C’est ainsi que, d’après Anaxagore, le Soleil n’était guèreplus grand que le Pélopônèse.
Un siècle plus lard, Eudoxe de Cnide regardait son diamètre comme égal à neuf fois celui de la Lune, appréciation qui s’éloignait moins de la vérité, si toutefois l'astronome grec avait sur les dimensions véritables de la Lune des idées plus justes que sur celles du Soleil. Si l’on en croit Cléomède qui, comme les pythagoriciens, plaçait le Soleil immobile au centre du monde, les philosophes épicuriens de son siècle (celui d’Auguste) n’attribuaient à l’astre d’autres dimensions que ses dimensions apparentes, ce qui témoigne, de leur part, d’une ignorance de la géométrie bien inconcevable trois siècles après Archimède.
Du reste, tant que la vraie distance du Soleil fut inconnue, on ne put que faire des conjectures sur sa grosseur. A plus forte raison en fut-il ainsi de sa nature physique. Les épithètes de flambeau du monde (lucerna mundi) de voyant tout (omnia intuens), de dieu visible (visibilis deus) enfin d’esprit de gouverneur du monde (mens, rector mundi) sont des témoignages d’admiration ou d’adoration religieuse, non des opinions astronomiques. L’idée que le Soleil était un feu pur, le principe même de la lumière et de la chaleur, se liait tout naturellement à celle de l’incorruptibilité des cieux et de tous les astres qui semblent fixés sur les diverses sphères imaginées pas les anciens astronomes et théosophes. Aussi, quand Anaxagore eut la hardiesse de professer que le Soleil était une masse de ma tière enflammée, fut-il accusé d’impiété et condamné au bannissement : le crédit de Périclès, son disciple et son ami, le fit seul échapper au dernier supplice.
Ne nous étonnons d’ailleurs ni des erreurs d’une
époque si éloignée, quand vingt-quatre siècles plus tard, trois siècles après l’inauguration de la méthode d’observation expérimentale, tant d’idées fausses régnent encore sur l’immense majorité du public; ni des persécutions que les novateurs ont subies alors, puisqu’aujourd’hui même il n’est pas toujours prudent d’exprimer hautement des opinions contraires aux opinions régnantes sur des sujets qui ne relèvent que de la science et de la philosophie. Soyons surpris plutôt de voir, même sous forme de conjectures, émettre des hypothèses qu’une science très-avancée pouvait seule démontrer.
L’immobilité du Soleil au centre du monde planétaire est une de ces hypothèses : elle fut proposée par l’école de Pythagore. Cinq siècles avant l’ère vulgaire, Archélaüs, disciple d’Anaxagore, professait que le Soleil est une étoile qui surpasse en grandeur toutes les autres. Héraelide Iquicroyait à la rotation de la Terre) et quelques autres philosophes de l’école d’Alexandrie enseignaient, selon Plutarque, que chaque étoile ôtait un monde existant dans les profondeurs des cieux, entouré, comme le nôtre d’une terre, de planètes. Ces philosophes devançaient ainsi Képler qui, lui-mèmè, dans ses hypothèses hardies sur la constitution de l’univers, a plus d’une fois devancé l’observation ou la démonstration rigoureuse. Képler disait en effet dans son Epitome :
«. Il est possible que le Soleil ne soit autre chose qu’une étoile fixe, plus brillante à nos yeux par sa proximité seulement, et que les autres étoiles soient également des soleils entourés de mondes planétaires. » (Arago, Astron. pop., II, 1G‘2.)
Nous avons vu plus haut, en effet, que l’astronomie moderne a complètement assimilé le Soleil aux. étoiles, que les étoiles, si l’on préfère, sont des soleils ayant avec le nôtre des points de ressemblance, des analogies qui permettent de les considérer comme des astres de même nature.
L’invention des lunettes, la découverte des taches du Soleil au commencement du xvn e siècle ont fait brusquement passer la question de la nature physique du Soleil, du domaine de l’hypothèse pure ou de l'imagination, dans celui de l’hypothèse scientifique, c’est-à-dire de l’hypothèse basée sur des faits et imaginée dans le but de les expliquer, conformément aux lois connues des phénomènes similaires. Avant d entrer dans les détails qui feront comprendre les diverses théories proposées, citons une singulière opinion, qui nous prouvera que les faits ne suffisent point à arrêter l’imagination sur la pente de l’absurde : cette opinion date de la fin du xvm e siècle ; il serait facile de lui donner un cortège en rassemblant toutes les idées niaises ou folles qu’on a débitées et qu’on débite encore dans notre siècle sur le même sujet ou sur des sujets semblables. Nous empruntons le fait en question à la revue anglaise tlie Reader.
« De toutes les théories bizarres qui ont été imaginées sur la nature du Soleil, la plus extravagante est sans contredit celle que contient un « Traité sur la science sublime de l’héliographie, démontrant avec une satisfaisante évidence que la grande sphère lumineuse, le Soleil, n’est autre qu’une masse de glace, » par Charles Palmer, gent. Londres, 1798. Le Soleil est un corps froid, dit l’auteur, puisque
la température décroît ù. mesure que nous en approchons. En outre, une lentille convexe de verre a la propriété de ressembler tous les rayons qui tombent sur elle, en un 'foyer; une lentille de glace produit le même etl'et. Pour cette raison, il pense que le Soleil est une énorme masse convexe de glace qui reçoit les rayons de lumière et de chaleur provenant du Tout-Puissant lui-même, et les réunissant en un foyer sur la Terre. »