ÉPILOGUE
Impossibilité physique de l’existence d’êtres organisés et vivants à la surface du Soleil. — Le roman du Soleil habité ou habitable. — Conditions logiques des hypothèses sur l’habitabilité des astres.
Après tout ce que nous avons vu de la nature du Soleil, de ce que les astronomes appellent sa constitution physique, la question posée en tête de ce dernier chapitre mérite-t-elle d’être sérieusement examinée? Oui, si l’on s’en rapporte à l’autorité des hommes de science qui ont soutenu l’affirmative ; non, peut-être, si l’on invoque les observations les plus récentes, si l’on tient à la seule vraisemblance tirée de l’analogie, disons mieux, des lois connues des phénomènes physiques tels que nous les voyons se manifester à la surface de la Terre, tels qu’ils doivent aussi se manifester au sein du globe du Soleil.
Certes, les partisans de l’hypothèse de Wilson, — et l’on sait que notre illustre François Arago était du
nombre, il y a plus de quinze ans à la vérité, — croyant à l’existence réelle d’un noyau relativement obscur et froid, séparé et préservé du rayonnement de la photosphère par une épaisse couche de nuages douée du pouvoir d’absorber chaleur et lumière, devaient se croire le droit d’affirmer l’habitabilité du Soleil. Mais c’est précisément cette hypothèse d’un noyau obscur et froid qui n’est plus admissible aujourd'hui.
L’interposition d’un écran opaque ou doué d’un très faible pouvoir absorbant pour la lumière et la chaleur, à supposer que l’existence en soit démontrée, ne prouverait qu’une chose, à savoir, que le noyau intérieur ne s’échauffe point par rayonnement. Mais du moment que la photosphère est en contact avec la couche de nuages des pénombres, elle lui communique forcément sa chaleur par voie de conductibilité; l’enveloppant de toutes parts, elle l’échauffe à la fois par tous les points de sa surface, et l’on comprend que le pouvoir de conductibilité fût-il très-faible, à la longue, l’équilibre de température doit s’établir dans toute la masse dont la température ne peut être moindre que celle de la fusion. Les gaz sont de très-mauvais conducteurs de la chaleur, il est vrai; mais leur conductibilité n’est pas nulle, et en accumulant les siècles on comprend qu’un certain équilibre s’établisse, par cette seule voie, entre la photosphère et le noyau. N’oublions pas d’ailleurs que les masses gazeuses s’échauffent par convection ou transport, et qu’à moins de supposer 1 immobilité dans les couches sous-jacentes, la chaleur doit se propager avec rapidité. Or, les phénomènes des taches, leurs transformations rapides, les mouve-
ments que ces transformations supposent soit dans les couches de la photosphère, soit dans les couches plus profondes, mettent hors de doute, selon nous, la réalité d’un mélange incessant de ces couches diverses, et par suite d’un échange continuel de la chaleur dont elles sont douées.
Il est donc tout à fait probable que le globe entier du Soleil est à une très-haute température dans toute sa masse, à une température qui dépasse celle de la fusion de la plupart des corps simples dont l’analyse spectrale a révélé l’existence dans son atmosphère. En même temps, il est vrai, les couches concentriques de matière dont il est formé exercent les unes sur les autres des pressions considérables, puisqu’à la surface même l’intensité de la pesanteur est 28 fois plus grande qu’à la surface de la Terre ; cette pression peut s’opposer à la fusion , mais non pas à l’incandescence. Mais nous croyons que l’hypothèse d’un noyau à l’état liquide et incandescent, ou même à l’état gazeux, est plus vraisemblable.
De toute façon, il est absolument impossible de comprendre comment des êtres vivants, animaux et végétaux, pourraient vivre dans un milieu pareil. C’est assurément fort joli que de broder un roman, une fantaisie sur les habitants du Soleil, que d’imaginer leur existence, au moins singulière, à l’intérieur d’une sorte de serre chaude, de les supposer observant le ciel au travers des éclaircies produites par les ouvertures des taches. Mais c’est de la fantaisie pure, non de la science.
A coup sûr, il y a lieu, dans une question aussi indéterminée, de rester sur la réserve : la constitu-
tion physique du Soleil est encore trop peu connue pour qu’on puisse trancher d’autorité en pareille matière ; on ne peut invoquer que des vraisemblances, mais il ne faut pas sortir du terrain des faits bien constatés, il ne faut pas, pour étayer une hypothèse toute gratuite, imaginer à plaisir des lois différentes des lois physiques que l’observation expérimentale a révélées. C’est cependant là ce que font les partisans de l’habitabilité du Soleil.
En somme, il y a un fait capital dont ils ne peuvent rendre compte : c'est la constance des radiations solaires, c’est la dépense prodigieuse de lumière et de chaleur de l’astre, à laquelle on ne peut comprendre que pût suffire la mince enveloppe composant la photosphère, si son incandescence n’était point alimentée par la chaleur de la masse entière. Qu’on adopte la théorie de l’entretien du rayonnement du Soleil par la chute des météores, ou celle de la transformation de la force de gravitation en chaleur, dans les deux hypothèses, il n’est pas possible de supposer que le noyau de l’astre est à une basse température.
Plusieurs savants ont, il est vrai, cherché à expliquer cette faible température par des faits physiques connus. Ils ont assimilé le noyau du Soleil entouré de sa photosphère au globule sphéroïdal des curieuses expériences de M. Boutigny, globule qui reste au-dessous de zéro dans une enceinte portée au rouge blanc. Mais il est trop évident que les conditions ne sont point les mêmes : dans un cas, l’enceinte est une masse gazeuse incandescente, dans l’autre, c’est un globe de métal ou de porcelaine solide. Le noyau solaire est supposé par eux à
l’état solide, tandis que le globule de M. Boutigny est une gouttelette liquide.
M. Liais suppose que l’atmosphère grise qui, dans l’hypothèse de Wilson et d’Herschel, explique les pénombres, est douée de propriétés précisément inverses de celles de notre propre atmosphère : celle-ci absorbe les rayons de chaleur lumineuse et ne se laisse point traverser par les rayons de chaleur obscure, ce qui rend compte de la faible déperdition de chaleur du sol par le rayomiement diurne et nocturne; l'atmosphère intérieure du Soleil, au contraire, serait rebelle au rayonnement de la photosphère, tandis qu’elle laisserait échapper très-facilement la chaleur intérieure. Ainsi s’expliquerait le maintien d’une basse température à la surface de l’astre. Mais, outre que cette propriété est une hypothèse gratuite, elle ne s’applique qu’à réchauffement par rayonnement ; elle n’empêcherait pas celui qui procède par voie de conductibilité ou de convection.
En résumé, il nous parait bien difficile, sinon tout à fait impossible, de concevoir le Soleil comme un astre dont la surface soit habitable par des êtres organisés : nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être la vie dans un milieu d’une température si élevée. Tous les physiologistes s’accordent à reconnaître qu’aucun organisme terrestre ne résiste à l’immersion prolongée dans un milieu dont la température ne dépasse guère 100° ; et ce n’est pas de 100 degrés, mais de 1 000° à 2 000°. qu’il faut parler pour les couches du Soleil sous-jacentes à la photosphère. Comment veut-on que des animaux ou des plantes résistent une seconde à une température suffisante pour fondre des métaux ?
Je sais bien que ceux qui élèvent à la hauteur d’un dogme l’habitabilité des astres, qui veulent à toute force peupler les plus gros comme les plus petits, les soleils comme les planètes, les comètes comme les nébuleuses, ont une façon commode de se tirer d’affaire et de tourner, sinon de réfuter les objections que la science élève contre leurs doctrines dans le cas particulier qui nous occupe. C’est d’imaginer que la matière possède là-bas des propriétés qui nous sont inconnues.
En thèse générale, il est bien vrai qu’à des conditions physiques différentes correspondent, là où la vie est possible, des organismes différents. Sur la Terre même, il en est ainsi ; il y a toujours une harmonie nécessaire entre l’être et le milieu. Mais ces conditions mêmes ont des limites, ainsi que le prouve l’histoire paléontologique de notre planète : aux époques primitives, la vie n’y avait point encore fait son apparition, et ce n’est que progressivement qu’elle s’y est développée, au fur et à mesure des modifications physiques subies par l’atmosphère et par le sol.
A moins donc de retomber dans les rêveries superstitieuses des temps passés et de croire à l’existence de certains animaux, des salamandres dans le feu, nous devrons considérer le Soleil comme un astre sur lequel et au sein duquel la vie est impossible. Deviendra-t-il un jour un globe habitable et habité ? C’est possible ; mais alors notre Terre et toutes les planètes ne seront probablement plus peuplées.
Le rôle du Soleil est d’ailleurs, au point de vue de la vie, aussi important que celui de la Terre et des
autres corps célestes qui circulent autour de lui. Il est le foyer des vibrations puissantes qui partout portent le mouvement et la vie, et dont l’interruption serait aussitôt, à la surface de tous les astres qui composent le monde solaire, le signal de la destruction de tout organisme, de l’immobilité, de la mort.