INTRODUCTION DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION
Qu'est-ce que le Soleil? Quel est cet astre radieux et puissant qui dissipe les ténèbres de la nuit, apporte sur la Terre la lumière du jour, qui nous inonde de chaleur, de lumière et de vie, en même temps que par son attraction mystérieuse il retient autour de lui le système des planètes, contribuant ainsi d'une manière active à maintenir l'ordre dans la création? Telle est la question que se pose tout homme qui aime à réfléchir sur les grands phénomènes de la nature, au lieu d'imiter les êtres sans raison qui se nourrissent des fruits qu'ils rencontrent sur le sol sans jamais élever leurs regards vers l'arbre qui les produit.
Plusieurs peuples de l'antiquité adoraient le Soleil, erreur moins humiliante peut-être que beaucoup d'autres, car cet astre est l'image la plus parfaite de la Divinité, l'instrument dont se sert le Créateur pour nous communiquer presque tous ses bienfaits dans l'ordre physique. Bien qu'à nos yeux il ne soit plus qu'une simple créature, son étude est cependant l'une des plus relevées auxquelles puisse se livrer un savant, et l'histoire des conquêtes faites dans ce champ inépuisable sera toujours un des objets les plus dignes de notre attention et les plus capables de nous édifier.
Malheureusement la science est loin d'être à la hauteur de
son sujet. Ce ne sont ni les recherches, ni les spéculations qui font défaut ; les difficultés inhérentes à la nature même de cette étude paralysent nos efforts, et, malgré l'activité que nous déployons, vincit natiira lalendi : la nature veut encore rester cachée. Mais notre génération, qui a démenti ces paroles en découvrant les sources du Nil, réussira peut-être un jour à dérober au Soleil ces secrets qu'il cache si habilement, non en les enveloppant de ténèbres, mais en les éclairant d'une lumière éblouissante.
L'histoire nous apprend que toutes les découvertes de la science, tous les perfectionnements apportés aux méthodes d'observation ont été immédiatement appliqués à l'étude du Soleil; la Physique solaire a fait un pas en avant toutes les fois que la Physique générale a fait une conquête. La découverte des lunettes fit d'abord connaître son mouvement de rotation, l'existence, la structure, les variations de ses taches et la manière dont la lumière est distribuée à sa surface. Ne manquons pas de signaler l'emploi des verres colorés qui suivit de près la découverte du télescope ; c'est grâce à eux que le P. Scheiner put se livrer avec tant de fruit à une étude qui priva de la vue l'infortuné Galilée .
Ces premiers moyens d'observation eurent bientôt produit tout ce qu'on pouvait en attendre. Il en résulta un temps d'arrêt dans les progrès de nos connaissances et une indifférence profonde pour ce genre de recherches. On désespérait même de cette branche de l'Astronomie lorsque W. Herschel se mit à l'œuvre avec les instruments qu'il avait construits de ses propres mains. L'étude du Soleil fit avec lui de grands progrès, mais ses découvertes et ses méthodes lui restèrent personnelles comme ses instruments; il n'eut pas d'imitateurs, et après lui commença un second temps d'arrêt.
Cependant l'Optique faisait des progrès; les grands instru-
ments devenaient plus nombreux et préparaient de nouvelles découvertes; mais ils ne faisaient que les préparer, car ces instruments si perfectionnés restèrent assez longtemps inutiles; c'est seulement de nos jours qu'on a trouvé des méthodes permettant d'employer à l'étude du Soleil les grossissements énormes auxquels se prêtent les plus grandes lunettes.
Mais ce qui a fait surtout avancer la Physique solaire, c'est le perfectionnement de la théorie mathématique des mouvements célestes. Lorsque, dans le calcul d'une éclipse, on fut parvenu à déterminer d'une manière précise les lieux où devait passer la ligne centrale de la totalité, alors seulement les astronomes purent se réunir en grand nombre dans ces lieux privilégiés, apportant avec eux des instruments de toute grandeur et de toute nature, ce qui leur a permis de faire les découvertes les plus inattendues.
La Photographie ne pouvait manquer de venir en aide à l'étude du Soleil : elle nous a fourni des dessins représentant avec la précision la plus absolue les taches avec tous leurs détails, et les différentes phases des éclipses; elle nous a rendu d'immenses services dans ces courts instants des éclipses totales où l'œil se trouve surpris et reste incertain; c'est elle qui nous a donné le moyen de résoudre en quelques instants des questions agitées depuis bien des années.
La persévérance avec laquelle on a observé les taches a permis de constater la périodicité de ce phénomène, et dans cette étude on a tiré un grand parti d'ouvrages autrefois décriés et tournés en ridicule, mais qui contenaient malgré cela des documents précieux. En comparant ces périodes des vicissitudes solaires avec d'autres phénomènes qui n'ont avec elles aucune relation apparente, on a pu établir que le Soleil n'agit pas seulement comme centre d'attraction et comme
foyer de lumière, mais qu'il exerce une action incontestable sur les phénomènes magnétiques.
Enfin l'analyse spectrale a ouvert une immense carrière que nous aurions dû croire fermée pour toujours : elle nous a fait connaître la nature chimique des substances qui composent l'atmosphère solaire, et même d'une manière approchée la température de cette atmosphère. On a pu ainsi faire l'analyse qualitative de l'astre du jour, et l'on a même appris tout récemment à étudier en tout temps certains phénomènes que nous ne pouvions autrefois observer pendant les éclipses totales. C'est ainsi que la Chimie, à son tour, est venue en aide à l'Astronomie. La belle découverte de la dissociation et la Théorie mécanique de la chaleur nous ont enfin montré en quoi consiste la puissance calorifique du Soleil, et nous ont expliqué comment cette puissance peut rester la même pendant tant de siècles, malgré le rayonnement continuel qui semble devoir l'appauvrir en peu de temps.
Dans l'état où se trouve actuellement la science, j'ai cru qu'il était temps de réunir en quelques pages l'ensemble de ces merveilleuses découvertes qui font tant d'honneur aux savants de notre époque, et qui ont l'avantage de joindre l'agréable à l'utile.
Afin de suivre l'ordre des idées, j'exposerai d'abord les travaux des anciens, mais brièvement, sans m'occuper de questions inutiles, ni de résultats hypothétiques. De plus, afin de rendre cet Ouvrage accessible à un plus grand nombre de personnes, j'entrerai quelquefois dans des détails qui ne seraient pas nécessaires pour des savants, mais qu'on me pardonnera en considération du but que je me suis proposé.
La contemplation des œuvres de Dieu est une des plus nobles occupations de l'esprit, c'est le but principal de létude de la nature-, mais cette étude nous conduit souvent à des
résultats utiles que nous ne saurions dédaigner. L'étude du Soleil ne parait pas, pour le moment du moins, nous présenter cet avantage. Quelles que soient nos recherches et les connaissances que nous pourrons acquérir, il ne sera jamais en notre pouvoir de régler l'influence du Soleil. Cependant l'action de cet astre est trop intimement liée avec les phénomènes de la vie, de la chaleur et de la lumière, pour qu'il soit inutile de chercher à connaître sa nature. Et d'ailleurs, qui sait s'il n'y a pas une relation intime entre certains phénc mènes solaires et quelques phénomènes terrestres qu'il serait si important pour nous de prévoir avec quelque certitude!
Mais ce serait sortir de notre sujet que de l'envisager ainsi; les merveilles de la création ne doivent pas être exclusivement étudiées au misérable point de vue de l'utilité du moment. Nous savons par expérience cjue ce qui parait n'être aujourd'hui qu'une spéculation oiseuse peut devenir demain une source de richesse; après tout, l'homme ne vit pas seulement de pain, il doit encore, pour entretenir la vie de son âme, s'assimiler les vérités abstraites ou sensibles dont l'ensemble constitue pour notre intelligence la parole du Créateur.
Nous allons donc aborder cet important sujet auquel nous avons, pendant plusieurs années, consacré tous nos soins et toutes nos recherches. Nous ne nous bornerons pas à exposer nos propres travaux ; nous prendrons le vrai et le beau partout où nous le trouverons. Mais nous n'énoncerons aucune opinion sans avoir vérifié par nous-mème les faits sur lesquels elle repose; nous n'exposerons aucune théorie sans l'avoir constatée autant que le comporte la nature même du sujet.
Cet Ouvrage, que nous publions aujourd'hui pour la première fois, était composé en italien depuis plusieurs années; nous en avons donné un spécimen dans une conférence faite
en 1867 aux élèves de l'École Sainte-Geneviève et reproduite par les Études religieuses. A la sollicitation de plusieurs de nos amis, nous l'avons écrit en français, en l'abrégeant un peu. Le R. P. Larcher, professeur de Physique à l'Ecole Sainte- Geneviève , a bien voulu retoucher notre manuscrit , afin que le style ne laissât rien à désirer sous le rapport de la correction et de l'élégance; il a traduit notre pensée avec la plus grande exactitude, en conservant presque toujours les expressions que nous avions nous-méme employées ; nous ne saurions trop le remercier de la patience et du dévouement dont il a fait preuve dans ce long et pénible travail. Quoique cette précaution ne fût pas nécessaire, nous avons revu toutes les épreuves, afin d'éviter les erreurs qui se glissent si facilement dans les Ouvrages ainsi composés. L'éditeur et le graveur n'ont rien négligé pour assurer la perfection typographique et artistique : aussi avons-nous lieu d'espérer que les lecteurs seront satisfaits. En publiant cet Ouvrage en français, l'auteur est heureux de pouvoir payer à la France une faible partie du tribut de reconnaissance qu'il lui doit pour l'accueil plein de sympathie qu'il a reçu pendant l'Exposition universelle.
Puisse ce travail être utile au lecteur, en l'instruisant et en l'invitant à rendre hommage à Celui qui a placé sa tente dans le Soleil : in Sole posuit tabernaculum suum Altissimus.