CAFÉS ET CABARETS DE PARIS
M. A. DELVEAU
— Quelle diablesse d'idée d'être venu chasser le sanglier par un temps pareil I II faut, vraiment, avoir quelque chose de dérangé dans le cerveau...
— On voit bien que tu n'es pas chasseur, me répondit Parabolain. Où serait le charme de la chasse, si on avait toutes ses aises?
— Je croyais que la chasse était une partie de plaisir.
— Et tu avais tort; en tout cas te voici obligé de
croire le contraire. I
— Tu ne dis rien, toi, Emile? dis-je à mon ami.
— Sois tranquille, je n'en pense pas moins, mais à la guerre comme à la guerre. Il ne s'agit pas de nous lamenter comme des femmes. Il faudrait, cependant, s'orienter un peu et chercher où nous sommes.
— Voyons, Parabolain, ça n'est pas très-gai de vaguer la nuit en pleine forêt, les pieds dans la neige. Tâchons de sortir d'un côté ou de l'autre. Il ne faut plus songer à retourner à Maulnes, gagnons n'importe {piel village, pour y passer Ja nuit.
— Mon cher monsieur, je ne fais que chercher un chemifl depuis une heure. Eh bien ! foi de Parabolain, je suis complètement dérouté, je ne me fais plus jeune; je baisse considérablement, je vais au hasard et puis, vous savez, je ne connais pas beaucoup votre forêt. Maudit sanglier, va ! tu me payeras cela.
— C'est égal, répondis-je, je me rappellerai le jour des Rois de l'an de grâce 1849.
— Tu aimerais sans doute mieux être, comme dit la chanson, le dos au feu, le ventre à table? reprit Emile.
— Certainement, d'autant que mes jambes ne peuvent plus avancer, et puis je me sens des tiraillements d'estomac...
— Qui te donnent envie de faire les Rois.
— Farceiir de Parabolain, va, qui nous met en tête de venir à la chasse par un temps pareil. Encore si nous avions pu tuer seulement un merle ; mais rien, buisson creux sur toute la ligne. A propos où sont les chiens ?
— Sois tranquille, me répondit Parabolain, ils ne sont pas si bêtes que nous ; ils auront bien trouvé leur gîte, eux ; je parierais qu'ils sont tranquillement couchés dans leur chenil de Maulnes. Du reste, j'ai toujours dit que ces animaux -là avaient dix mille fois plus d'esprit que les hommes.
— Comment Emile , toi qui connais la forêt comme ta poche, tu ne sais pas de quel côté nous sommes ! ça ne te fait pas honneur ! J'ai fort envie de faire comme le Petit-Poucet, de monter sur un arbre et de regarder si je n'apercevrai pas une lumière dans le lointain.
— Avec cela que toutes les lumières ne sont pas éteintes, à cette heure !
— Du tout, dit Parabolain; mais nous ayons encore un espoir : il va bientôt être neuf heures et on sonnera le couvre-feu. Ce sera bien le diable si le vent ne nous apporte pas alors le. son d'une cloche.
— Ainsi soit-il ! je promets un fameux cierge à Saint-Hubert, s'il nous sort d'ici.
— Maintenant qu'on se taise ! reprit Parabolain; et tendons les oreilles. C'est notre dernière planche de salut.
Nous continuâmes de marcher en silence à travers les broussailles, ayant de la neige jusqu'aux genoux.
Je maugréais en moi-même , et poussais des soupirs à fendre le cœur ,de tous les chênes de la forêt, quand le vieux Mohican, qui nous frayait la route, s'arrêta tout à coup.
— Vous n'avez rien entendu ? dit-il à voix
— Absolument rien.
— Tenez, voilà que ça recommence... Ecoutez bien... N'entendez-vous pas ces coups de hache?
— Parfaitement, maintenant ; qu'est-ce que cela peut-être?
— Nous sommes sauvés, si vous faites ce que je vais vous dire. Ces coups de hache sont donnés par des tonneliers, qui viennent pendant la nuit marauder dans la forêt, et faire des cercles. Je ne m'y trompe pas, je sais ce que c'est. J'ai été garde dans mon temps. Le difficile c'est de mettre la main sur notre homme; nous en ferons un guide. Comme il faut beaucoup de précautions je me charge de l'affaire. Vous allez rester ici sans souffler mot. Quand j'aurai mon individu, je vous avertirai ; il n'est pas loin... Dans quelques minutes...
Là-dessus , Parabolain s'éloigne : nous avions confiance dans son habileté, et avec raison, car au bout d'un instant nous l'entendions nous appeler.
Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois. Sa voix nous redonna du courage, et en quelques bonds nous fûmes près de lui.
— Voilà, nous dit Parabolain, un gaillard que je viens de surprendre en flagrant délit. Mais il n'a rien à craindre ; nous ne sommes pas des gardes.
^ Il y a au contraire tout à gagner, d'abord une bonne récompense, et un bon souper. Cela vous vat-il, mon brave ? dit Emile, . — Mais enfin, messieurs, que me voulez-vous? dit le délinquant,
— Un service, pas plus.
— Quel est le village le plus rapproché ?
— Cruzy.
— Tu vas nous y conduire , il y aura cinq francs pour toi. Maintenant, en route!
— TrèS'Volontiers.
— Parabolain, passez-lui donc la gourde, car je vois que le pauvre diable n'est pas encore remis de la peur que nous lui avons faite.
Après ces mots nous donnâmes tous une accolade à un flacon que Parabolain portait dans son carnier, et, guidés par le maraudeur, nous arrivâmes au bout d'une demi-heure à Cruzy.
— Ah I enfin nous sommes au port ! dit Emile, il faut aller au Soleil d'or, chez le père Morizot, nous faire sécher et préparer un souper confortable.
Cruzy est une bourgade de Bourgogne bâtie sur le penchant d'un coteau, La route qui conduit de
Châtillon à Tonnerre passe à peu près à un kilomètre de là, aussi n'y a-t-il pas beaucoup d'auberges dans Cruzy. Le Soleil d'or est la seule où Ton puisse décemment s'adresser ; on est sûr d'y trouver bon vin, bonne table et bon accueil, sans crainte d'y être par trop écorché.
Il était neuf heures quand nous arrivâmes devant l'hôtellerie tenue par M. Morizot ; le digne homme était occupé à se barricader. Gomme nous, il avait tout l'air d'avoir fait chou blanc dans sa journée. En nous entendant causer dans la rue, il flaira une aubaine, et resta sur le seuil de sa porte pour voir si nous ne nous arrêterions pas chez lui.
Quand nous fûmes près de lui et qu'il eût reconnu Emile, qui était un de ses habitués, le père Morizot s'avança obliquement au-devant de nous, le bonnet à la main.
— Comme vous êtes mouillés, messieurs ! quelle mauvaise fortune vous amène chez moi ; car par un temps pareil il ne peut y avoir que quelque chose de fâcheux qui vous ait poussés dans notre pays.
— Voyons, Catherine, s'écria-t-il en s'adressant à une grosse fille qui sommeillait dans un coin do la
cuisine, réveille-toi un peu, belle endormie, et jettemoi un fagot dans la cheminée. Madame Morizot, préparez du linge el des habits de rechange pour ces messieurs. Allons et qu'on se dépêche. Et toi, Pâlot, va vite à la cave, tu prendras derrière les fagots quelques bouteilles de Molomes.
Tout le monde, s'empressa d'obéir aux ordres du malti^Lui-méme ne resta pas inactif. Allumant ses fourneaux, — car c'était lui qui faisait la cuisine et il s'en acquittait à merveille, — il se mit à préparer notre souper.
Catherine rentra bientôt avec une charge de bois sur les bras, et enfouit le tout dans l'âtre de la cheminée , dont le vaste manteau pouvait contenir de huit à dix personnes. Un feu pétillant et quelques verres de ce vin généreux connu sous le nom de Molomes, nous eurent bien vite remis de bonne humeur.
Alors je me risquai à jeter un coup d'oeil sur la cuisine, dans laquelle nous nous trouvions. Tout y était d'une propreté excessive, on eût pu se mirer dans la batterie de cuisine en cuivre de maître Morizot. Des quartiers de venaison, une hure de sanglier étaient pendus dans un coin, des jambons fumaient
à la cheminée, avec des chapelets de champignons, et un fusil, encore accroché à la muraille, indiquait que notre hôtelier n'était probablement pas l'ennemi de la chasse... ou du braconnage l
Les vapeurs qui s'échappaient des casseroles et surtout d'une broche, richement garnie, qui tournait lentement à nos pieds promettaient un souper succulent.
— Eh bien, me dit Parabolain, toi qui désirais tant faire les Rois, tu ne t'attendais pas à cette bonne aubaine, et tu ne regrettes sans doute pas les fatigues de la journée?
— Allons, cela prouve, répondis-je, qu'à quelque chose malheur est bon.
— Catherine, cria la voix de l'aubergiste, mets la table devant la cheminée et dresse le couvert. — Puis se tournant vers nous, il ajouta : — dans dix minutes ces messieurs seront servis.
La servante roula une table près de nous, la couvrit d'une nappe blanche à souhait, et bien tôt maître Morizot y déposa un filet de chevreuil, qui répandait dans la salle une odeur délicieuse, capable de damner un évéque, en un jour maigre.
iO PROLOGUE
A peine étions-nous attablés que la porte s'ouvrit et livra passage à deux personnages.
Le premier, couvert d'une limousine, tenait un fouet à la main ; sa figure était ensanglantée. Le second, vieillard à cheveux blancs, était enveloppé dans un ample manteau.
— Salut, messieurs, mesdames et la compagnie! dit l'homme au fouet, sans ôter la pipe qu'il avait à la bouche.
— Tiens, c'est Jean-Baptiste, dit madame Morizot, # en allant au-devant des voyageurs. Mais qu'avezvous donc? vous êtes tout en sang?
— Figurez-vous, madame Morizot, que c'est la grise qui a fait des siennes ; la mauvaise bête, elle n'en lait pas d'autres. Bref, en deux mots v'ià la chose : J'ai versé. Monsieur, que je conduisais, n'a pas de mal; moi j'en suis quitte pour des écorchures ; quand je me serai débarbouillé un peu, ça n'y paraîtra plus. Seulement, il faudrait tâcher de me donner quelqu'un pour aller relever la voiture qui est dans la berne, au bas du moulin à vent, et la ramener ici. L'essieu est cassé, mais nous le ferons raccommoder,
de manière à ce que monsieur puisse continer sa route demain.
— Madame, dit le vieillard, pourrez-vous me donner ^hospitalité pour cette nuil ?
— Sans doute, monsieur; on fera tout ce qu'on pourra pour vous être agréable; et si ces messieurs veulent bien vous accepter à leur table, nous tâcherons de vous faire oublier la mésaventure qui vous est arrivée.
Le voyageur s'avança et demanda la permission de s'asseoir près de nous, ce que nous accordâmes de grand cœur.
Le dîner de maître Morizot était plantureux. On se fût cru aux noces de Gamache. Nous n'avions pas mange de la journée ; qu'on se figure les brèches que nous faisions aux plats !
Au dessert, madame Morizot nous apporta un énorme gâteau.
— Je vous ai entendu parler des Rois tout à l'heure, nous dit-elle, eh bien, la fête sera complète. Mais je dois vous prévenir qu'il y a une fève, et, quel que soit le Roi, je m'invite déjà à être la Reine.
— Adopté, brave madame Morizot, adopté.
Voyons, papa Morizot, faites les parts vivement, car il n'est pas un de nous qui ne soit heureux d'être le Roi.
On se mit à goûter le gâteau ; il était exquis.
— Messieurs, fit tout à coup le voyageur, c'est
à moi qu'est' arrivé le bonheur que vous sembliez ^ tant désirer. Je suis le Roi de la fève. Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers notre hôte, montez-nous du Champagne.
Nous nous récriâmes.
— Vous devez m'obéir, dit-il, je suis Roi, j'use de mes privilèges, et ce soir je veux être monarque absolu.
Il n'y avait rien à répondre à cela, on fit honneur à l'Épernay du Soleil d'or comme on avait fait honneur au souper.
Le Champagne délia un peu les langues et Ton devint plus communicatif. Nous n'avions pas eu le temps de beaucoup causer pendant le souper, nous voulûmes nous dédommager après.
A cette époque tout le monde s'occupait de politique; la conversation fut bientôt amenée sur ce terrain.
Emile et moi étions jeunes à cette époque, par conséquent pleins de foi dans nos croyances démocratiques, et nous parlions de la république avec toute l'ardeur de néophytes.
Sansambition l'un 'et l'autre, nous aimions la république et étions prêt sa lui faire aveuglément tous les sacrifices. Comme les premiers chrétiens nous nous fussions fait égorger pour défendre des vérités que nous ne comprenions guère : je ne tardai pas à m'apercevoir que notre conversation faisait sourire le vieillard.
— Monsieur, lui dis-je, vous ne partagez sans doute pas nos opinions, et s'il y a dans notre langage quelque chose qui puisse vous blesser, nous vous en faisons excuse, et nous laisserons la politique de côté.
— Nullement, messieurs, je partage votre # amour pour les idées libérales et j'admire votre enthousiasme. J'ai vécu longtemps dans un pays dont les institutions vous rendraient démocrates, si on ne Tétait déjà ; je suis revenu il y a un an à peine des États- Unis, et mes opinions sont les vôtres, mais je n'ai plus l'espoir que vous avez encore.
— Comment, voué ne croyez pas la république possible en France?
— Non, messieurs, je ne le crois pas. Le peuple français a été habitué, pendant des siècles, au régime monarchique, à la hiérarchie religieuse, et ce n'est pas du jour au lendemain que vous lui imposerez une forme de gouvernement autre que celle dans laquelle il a été moulé.
— Il faut que vous nous disiez que vous êtes partisan des idées libérales ..
— Pour que vous en ayez l'assurance, n'est-ce pas? Quand vous saurez mon nom, vous n'en douterez pas, car si vous êtes de la Côte-d'Or, vous avez sans doute entendu parler de Jeannet, de Dijon.
— Vous seriez, tnonsieur Jeannet! Ah monsieur ! qui ne connaît votre nom dans toute la Bourgogne? vous êtes inscrit au martyrologe des victimes de la tyrannie.
Le voyageur reprit lentement :
— A la nouvelle de la proclamation de la république j'ai quitté les États-Unis où je vivais depuis dix ans avec un de mes amis, qui est aujourd'hui votre représentant, Georges Du val ; depuis lors j'habite
Paris. Croyez-moi, je connais tous les hommes du parti démocratique, je les sais tous dévoués, pleins de bonnes intentions, mais ils ne parviendront pas à consolider la république dans notre pays.
Nous échangeâmes un regard incrédule, mais par respect pour le vieillard, nous ne nous permîmes aucune observation.
Les événements ont prouvé depuis que M. Jeannet avait raison. Combien cependant à celte époque, et quoi qu'il en pût dire, nous étions loin d'être de son avis! Après avoir longuement discuté sur les questions à l'ordre du jour, nous priâmes M. Jeannet de nous conter les événements qui l'avaient forcé à s'expatrier pendant dix-sept ans. Comme tous les gens âgés, l'excellent homme aimait à causer. Il se rendit gaiment à notre désir, et nous fit le récit suivant, que nous avons essayé de mettre en ordre et de développer, en y ajoutant nos propres souvenirs pour le livrer à la publicité,