‹ Le Soleil d'orChapitre 5 sur 27 · L AVEU · texte numérisé non relu

L AVEU

C'était par une monotone et brumeuse soirée du mois de décembre 1830 : — le temps était sombre ; de lourds nuages, d'un gris de fer , parcourant lentement le ciel, se déchiraient à de fréquents intervalles pour laisser échapper de leur sein des ondées d'une pluie fine et glaciale qui fouettait, à petit bruit, confre les vitraux d'une maison de la rue Piron, à Dijon.

i8 LES AUBERGES DE FRANCE

Cette maison était bâtie moitié en bois, moitié en pierres logées dans les intervalles laissés entre les poutres qui se croisaient depuis les fondements jusqu'aux combles. Elle se composait de trois étages, s'avançant d'au moins deux pieds, l'un sur l'autre, et se terminant en angle aigu par un pignon orné d'une tête de loup grossièrement sculptée qui donnait à toute la façade un aspect aussi Kftarre qu'hétéroclite. On eût dit une de ces bonnes habitations flamandes comme il s'en rencontre encore quelques-unes sur les bords de l'Escaut ou de la Sambre. Un écusson à demi effacé surmontait le chambranle de la porte d'entrée, et au-dessous l'antiquaire aurait pu déchiffrer le millésime 1492, date probable de la construction de cette demeure.

Dans une chambre du rez-de-chaussée enfumée et tapissée de nombreux cartons, de toutes formes, de toutes dimensions, un jeune homme travaillait solitairement, assis près d'un bureau chargé d'une fourmilière de paperasses, dossiers, protêts, contrats, et autres facta de matière dite légale.

Un poêle en faïence à demi fendu, et sillonné de lézardes, dues plutôt à ses nombreux états de service

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qu'à l'intensité de la chaleur, échauffait à grand'peine le vaste appartement. Cependant notre personnage poursuivait avec acharnement l'œuvre à laquelle il était occupé. Il fallait qu'il fût livré à une rude besogne, car, tandis que des gouttes de sueur perlaient à son front, ses doigts engourdis par l'âpre vivacité du froid refusaient à chaque instant de lui continuer leur secours. La plume glissait fréquemment de sa main tremblante que l'onglée rendait rougeaude, violacée. Et néanmoins, sans prendre souci de ces contretemps qui le troublaient, le jeune homme ramassait silencieusement cette plume rebelle, et continuait sa tâche avec un redoublement d'activité.

Lorsqu'il eut transcrit toutes les copies qui gisaient pêle-mêle devant lui, Georges — c'était son nom — se leva tout à coup, et se mit à arpenter à grands pas l'étude. Il semblait alors qu'une pensée absorbante torturât le cerveau de ce pauvre clerc, car telle était l'infime position sociale que le sortav?itdévolue à notre héros. Parfois il s'arrêtait soudain au milieu de sa marche bruyante ; puis, par un retour subit, il se prenait à courir comme un fou sans songer à la nuit dont les ténèbres s'étendaient déjà

autour de lui. Quelques exclamations, arrachées par une animation fiévreuse, sortaient en sons rauques et gutturaux de sa poitrine.

Parmi ces paroles mâchonnées ou à peine articulées, se représentaient souvent les mots « fortune, amour, bonheur, Clémence, » auxquels parfois aussi venaient se joindre ceux de « misère, mépris, suicide. »

Enfin, paraissant saisir son courage à deux mains, — pour nous servir d'une expression banale, — et s'armer d'une ferme résolution, il retourna à son bureau, alluma une lampe, prit sous le pupitre une feuille de papier et écrivit.

Notre vertu de romancier très-véridique nous ayant passé au doigt le fameux anneau de Gygès, nous serons, si vous le voulez bien, assez indiscret pour presser le chaton, nous rendre invisible, et lire par-dessus l'épaule du clerc, qui, certes, ne se doute pas de notre présence dans son sanctum sanctorum.

Sur le vélin magnifiquement calligraphié, malgré la vitesse avec laquelle l'écrivain presse les lignes, nous suivons le tracé des mots suivants :

LE SOLEIL D'OR %i

« Cher ami,

i Que n'es-tu près de moi pour apaiser le conflit tumultueux de mes sensations et me conseiller ? que j'aurais besoin, hélas ! de la froide expérience et de la sage raison qui toujours dictent tes actions, pour sortir du dédale inextricable au milieu duquel m'a poussé la main du hasard ! Depuis longtemps je porte sur le cœur unfardeau dont le poids m'écrase, et pourtant jusqu'à ce jour je n'osais en confier la moitié à mon frère en amitié. Que cette réticence ne t'afflige ^s, mon bon Louis; car ce n'est pas l'égoïsme qui en est le moteur, mais bien plutôt un invincible sentiment d'amour-propre. J'avais cru pouvoir ensevelir à jamais, dans mon être, le secret qui pèse de toute sa lourdeur de plomb sur mon sein ; mais je comptais sans son influence sur mon hygiène morale ; je comptais sans la faiblesse de ma nature. Il est temps aujourd'hui que j'impose trêve aune folle retenue et que j'épanche dans une âme sympathique les tourments qui torturent la mienne.

i Sois compatissant, cher Louis, ne ris pas de mes peines, entreprends ma cure, si elle est possible, et

verse un dictame adoucissant sur mes plaies palpitantes.

» Tu es bon, Louis, tu es sensible ; et, si trop souvent tu affiches une sorte d'indifférence pour ce qui rappelle le sentiment, l'affection que tu m'as toujours fémoignée estassez vive, assez sincère, pour que tu aies pitié d'un malheureux près de succomber sous le joug de l'infortune.

» Tu crois avoir déjà deviné et ^imagines que c'est une simple amourette qui m'amène à toi. Ah ! si c'était réel K... Malheureusement, il n'en est rien. Ce n'est pas avec une affaire de tête, mais avec urar affaire de cœur, que je lutte de toute la puissance de mes forces. J'aime d'un amour profond, indestructible, une femme, et ma passion n'est point partagée, ne le sera peut-être jamais !... Cependant, si elle savait ! . . . Ah ! si ell e savait que la réciprocité ou le refus de ce culte que je lui voue, de cet amour, est pour moi une question de vie et de mort !... grand Dieu ! comment lui avouer ce que je ressens là ? comment lui faire comprendre mon admiration, mes trans~ ports, mes angoisses ? comment lui dire que je l'aime ! ne serait-ce point de ma part un abus de con-

fiance après toutes les bontés que son père a eues pour ma famille et pour moi ? Une telle action ne serait-elle pas une tache indélébile à ma loyauté, etnepasserais-je pas pour un misérable aux yeux de l'homme qui nous a tirés de la misère? — Ta perspicacité t'a déjà appris que Clémence est l'objet de ma flamme, et toi-même, peut-être, ne me pardonnes-tu pas de m'être abandonné inconsidérément à un amour sans espoir. Oh ! non, tu me plains, tu le dois, Louis ! Serais-tu, sans cela, cet ami généreux et indulgent d'autrefois ? Tu m'excuseras aussi, quoique cqpdamnant le peu d'énergie qui m'a poussé dans un abîme sans fond.

» Qu'il est cruel d'aimer et de n'oser confesser sa passion I Pourtant, il serait d'aventure possible que Clémence consentît à me payer d'un tendre retour? Mais son père, l'homme inflexible, l'homme d'argent, consentirait-il jamais à notre union ? Comment, lui, le notaire riche et'considéré, recevrait il la demande du pauvre clerc à douze cents francs d'appointements, du jeune homme sans position sociale, sans avenir certain? Ne serait-ce pas folie que de lui adresser une pareille requête? Et cependant

si j'étais riche, si j'avais de l'or et des diamants à .^déposer aux pieds de Clémence!... mais n'ai-je pas des bras, de l'intelligence? La fortune ne s'acquiertelle pas? et tous les nababs ne sont-ils point partis d'une position basse et précaire? Pourquoi donc moi n'arriverais- je pas? pourquoi donc ne gagnerais-je pas des châteaux et des équipages à offrir à celle que j'adore, à la divinité que j'idolâtre !

i Courage, un travail opiniâtre vient à bout de tout, dit le poète : Eh bien, travaillons, et, demain, après, un jour, la fortune me sourira!... Dès ce soir je quitte mon étude, j'entre dans une maison de commerce, je tne montre laborieux, actif, et bientôt on m'intéresse aux bénéfices : je demande alors la main de Clémence, son père me l'accorde... Délirante illusion, qu'une affreuse réalité pourrait dissiper ! Si Clémence allait se marier, pendant que je traînerai mon front dans la poussière pour amasser cette fortune, objet de tous mes désirs !

» Si, abjurant ma vaine et stérile délicatesse, je lui déclarais mes sentiments , Clémence s'en offenserait-elle ? Ma tête est en feu, mon sang bouillonne dans mes artères : on dirait d'une congestion céré-

hrale qui me poigne : mieux vaudrait mille morts! Avouons-lui donc tout, et qu'elle décide de mon sort. Elle viendra dans une demi-heure à Pétude : dans une demi-heure le nœud gordien sera tranché.

Quelle meurtrière incertitude !!...

» Adieu* mon excellent ami, je ne puis t'en écrire davantage. Trop échevelées déjà, mes idées se troublent de plus en plus, et n'apparaissent maintenant à mon esprit que sous des formes vagues et indécises.

» Je suis, de cœur et d'affection, » Ton ami,

» Georges Du val. »

Sa lettre terminée, Georges la cacheta et y mit cette adresse :

Monsieur Louis Duchesnes, Maréchal des logis chef, 4« lanciers, en garnison à

Paris.

Puis il serra soigneusement le pli dans son portefeuille de maroquin vert, se plongea la tête entre les

mains et demeura plus d'une heure dans cette position, immobile, pensif, songeant au parti qu'il était décidé à prendre.

Tout à coup la porte d'un salon qui communiquait avec l'étude s'ouvrit. devant une jeûne fille d'une grande beauté : ses traits. étaient réguliers, pleins de distinction : sa physionomie respirait la dour ceur alliée à une sorte de tendre mélancolie qui faisait rêver ; son front, blanc comme la neige, était encadré dans une forêt de longs cheveux bruns, dopt les boucles soyeuses folâtraient joyeusement sur ses épaules cachées sous une robe à la Vierge, tout son maintien, en un mot, annonçait l'innocence et la sensibilité.

— Tiens, vous n'êtes pas encore parti, Georges? dit-elle avec un mouvement de surprise. Mais il ne fah pas chaud dans cette pièce : vous êtes bien imprudent, mon ami.

— C'est vrai, Clémence, répondit tristement le jeune homme; non, il ne fait pas chaud ici. Par malheur, je n'ai plus longtemps à y grelotter.

— De quel air vous me dites cela 1 Je ne vous comprends point. Expliquez-vous.

LE ÊOLEIk fl'Q* 97

— Soit! Demain, ce soir même, je prend* congé de votre père.

— Vous nous quittez?

— Oui, Clémence.

— Eh ! pourquoi? N'y a-t-il aucune indiscrétion à ■ vous le demander?

— Aucune. J'entre demain dans la maison Jeannet. Voyez- vous, il faut qup moi aussi je sois riche, que moi auéfei j'aie ma jprt de bonheur sur cette terre. Il le faut ! la fortune, ce n'est pas pour moi que je la désire, c'est...

— Achevez, je vous en conjure, interrompit vivement la jeune fille.

— Je ne sais si je dois, balbutia-t-il.

— Je croyais cependant avoir quelque droit à votre confiance. Vous vous défiez de moi... de votre sœur! c'est mal, ça, Georges.

— Vous n'êtes plus une enfant, Clémence, dit gravement le clerc de notaire : le temps est loin où nous jouions tous deux dans le jardin de monsieur votre père. Hélas! c'était le bon temps. Aujourd'hui, il faut pensera l'avenir. J)es sentiments nouveaux mais

inaltérables ont remplacé cette folle gaîté d'autrefois, et...

— Et? répéta-t-elle en rougissant sous le regard passionné du. jeune homme,

— J'aime une femme, s'écria-t-il avec feu. Je voudrais qu'elle devînt mon épouse, mais elle est riche, très-riche, voilà la cause de mon désespoir. Pour obtenir sa main! il me faudrait d'abord une dot au moins égale à la sienne. En m£ faisant commis de magasin, peut-être arriverai-je à gagner l'estime de mes patrons qui m'ont intéressé à leur commercent peut-être aussi la chance tournera-t-elle en ma faveur?... Alors une fois riche, je la rechercherai en mariage, si, pour mon bonheur, elle n'a pas contracté des nœuds indissolubles durant cet intervalle.

Tandis que Georges parlait, une.vive rougeur était montée aux joues de Clémence, dont tout le corps frissonnait comme sous le coup d'une agitation extrême.

— Qu'avez-vous?lui demanda-t-il en s'apercevant de ce changement.

— Éien, rien, repartit-elle avec une confusion

— évidente. Soyez seulement assez bon pour me donfe D er une chaise.

Il s'empressa d'obéir : elle s'assit, les larmes aux înp; yeux.

— Georges, c'est de l'ingratitude, dit-elle ensuite; nous quitter ainsi ! Que vous avons-nous fait? Mon père vous chérit à l'égal d'un fils, et vous le laisseriez pour courir après une chimère, pour gagner de l'or

d itfl et en faire présent à une femme... indigne de vous,

co£j peut-être.

îgct'l '— Cette feijime est digne de moi, Clémence : bien

ta-'j plutôt, je serais indigne d'elle ; car cette femme,

c'est,..

— Mais au, moins vous aime-t-elle? dit la jeune fille en remarquant qu'il hésitait.

— Je ne lui ai jamais avoué mon amour. Cent fois déjà j'ai été sur le point de le faire : mais toujours j'ai craint de me voir repousser.

— Comment pouvez -vous vous imaginer alors qu'elle mesurera son amour sur le plus ou moins d'écus que vous posséderez?

— Non pas elle ! oH ! non pas elle, Clémence î s'écria Georges en lui prenant la main; elle a de trop

nobles sentiments pour cela; mais son père mépriserait la demande d'un pauvre saute- ruisseau, au lieu qu'il pourrait accueillir favorablement celte d'un négociant aisé.

«— Ne suis-je donc pas votre amie, Georges? dit Clémence.

— Gomment ?

— Vous ne m'aviez pas encore cotifessé un mot de ce que vous venez de me dire. Que craigniez- vous ? Ne suis-je pas votre sœur?

— J'avais peur de vous offenser.

— De m'offenser !

— C'est que... Clémence,., c'est que c'est vous que j'aime!

— Moi I exclama-t-elle avec un éclair de joie.

— Oh! pardonnez-moi, mon amie, dit Georges qui s'était précipité à ses genoux. Je sais que mon amour est insensé, que tout espoir serait le comble de la folie.... Vous le voyez, et il faut que je parte, car vous me dédaignez, et vos dédains, mon Diejil je n'y résisterais pas.

La jeune fille se leva, émue, tremblante.

— Adieu, Georges, dit-elle en dégageant ses mains qu'il couvrait de baisers,

— Oh ! pas encore! pas encore, Clémence! Dites que vous ne m'avez point maudit !

— Je vous aime, murmura-t-elle Ken bas. Mais partez, partez ce soir. Vous aviez raison, cela est nécessaire.

A ces mots, elle rentra dans le salorç où son père et sa mère se tenaient ordinairement jusqu'au moment du coucher. Ni l'un ni l'autre ne firent attention au trouble de leur fille.

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