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LES BASES SCIENTIFIQUES

1. — La <i Banqueroute de la science » et la morale solidartste.

La supériorité que revendiquent le plus volontiers les doctrines morales, à l'heure présente, c'est d'être scientifique. Entrez dans notre édifice : nous n'y avons usé que de matériaux et d'outils éprouvés ; c'est sur les résultats, c'est par les méthodes des sciences positives que nous l'avons bâti. Il semble que cette garantie soit désormais nécessaire pour attirer les consciences émancipées. Si nous voulons instituer une morale vraiment laïque, suffit-il de la rattacher aux principes posés par la spéculation? Efforçons-nous bien plutôt de la faire reposer sur les données enregistrées par l'observation. Qu'on suive les motions qui se succèdent à ce sujet, dans les Congrès où cherchent à se formuler des doctrines nouvelles. On verra qu'un nombre crois-

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>ant d'esprits ne demandent pas seulement qu'on ne aisse entrer dans l'àme de l'enfant aucune idée qui l'ait été contrôlée par la raison ; ils déclarent que la seule morale qui convienne à l'école publique d'aujourd'hui ne saurait être qu'une morale «rigoureusement ît exclusivement scientifique », indépendante de toute doctrine religieuse ou métaphysique, et ne se préoccupant de régler les rapports des hommes que « d'après es données de la science. »

Rien de plus naturel que ce phénomène d'attraction ; 'existence d'un corps de sciences définitivement émanîipé, et qui ne cesse de grandir sous nos yeux, n'estîlle pas le fait central de la civilisation contemporaine? ( Au xiir siècle on disait la raison, remarque Taine, au cix^ on dit la science : tout le progrès des cent ans est à(l) ». Il est naturel quon veuille remettre la direcion de l'action à la même discipline qui nous a rendu accessible, par les vérités de fait dont elle a pavé notre •oute, l'indépendance spirituelle en même temps que ia puissance matérielle. Ne nous fournira-t-elle pas, en natière de morale aussi, ce que la dialectique des phiosophes ne pouvait fournir : quelque chose de positif, l'objectif, de définitif'^

D'ailleurs, à qui veut laïciser définitivement la morale elle-même, la spéculation ne paraîtra pas seule-

(1^ Correspondance, tome III, p. 297.

ment insuffisante à cause de la variété et de la mobilité de ses systèmes, elle paraîtra peut-être dangereuse, à cause des accointances qu'elle garde avec les traditions religieuses. L'expérience a prouvé avec quelle facilité les croyances anciennes, changeant seulement de forme et de figure, reconquièrent leur place au cœur des doctrines a priori : le « malaise de la pensée philosophique » selon M. Cresson, ne s'expliquerait-il pas ainsi par des survivances de catholicisme ou de protestantisme (1)? Pour exorciser ces revenants, rien ne vaut la lumière des faits positifs. Voilà pourquoi sans doute beaucoup de nos politiques semblent penser, — fidèles en ce point à l'espèce d'alliance préconise'e un jour par Gambetta? — que la prédominance de l'esprit positif peut seule assurer la pleine indépendance de l'esprit républicain ; voilà pourquoi ils se défieront de tout ce qui ressemble au spiritualisme classique (qu'on se souvienne de M. Combes et du succès de scandale qu'obtint devant la majorité, sa profession de foi inattendu! de vieux philosophe spiritualiste)et feront un large crédi au contraire à tout ce qui sent le naturalisme. C'est aus inductions tirées des sciences naturelles que pensail M. de Lanessan, c'est en leur puissance qu'il mettait sa foi lorsqu'il traçait devant les instituteurs, au Con-

(1) Le Malaise de la pemée philosophique, Paris, Alcaa, 1905

grès de Caen, les grandes lignes de la pédagogie nouvelle. De même, c'est « aux lois de la vie » que se référait l'honorable sénateur qui prétendait, en réponse au scepticisme des conservateurs, établir la possibilité d'une morale purement laïque.

Que ceux qui s'efforcent de constituer une morale scientifique aient le plus souvent et comme instinctivement cherché, de nos jours, leurs inspirations du côté des sciences naturelles, cela n'a rien que d'explicable. On a souvent observé que chaque type de science à tour de rôle a servi de modèle universel (1). On tente toujours d'appliquer au monde humain les concepts et les méthodes dont le succès vient de frapper les esprits. L'obsession dont les moralistes furent longleraps poursuivis, de trouver une « loi de Newton » pour le système social, en est le plus bel exemple. Au xix° siècle, c'étaient les conquêtes enveloppantes de la biologie qui ouvraient le plus de perspectives : par ses découvertes accumulées, l'humanité perdrait enfin tout droit de se considérer « comme un empire dans un empire » ; de l'étude même de la nature, on pourrait sans doute dégager des règles objectives pour la conduite des sociétés.

Cet état d'esprit n'explique-t-il pas pour une part le

(1) V. H. Michel, l'Idée de l'Etal. Fouillée, Les éléments sociologiques de la moralité.

succès du solidarisme ? Ne semblait-il pas précisément fait pour répondre à ces demandes? Ses premiers partisans professaient volontiers leur dédain à l'égard de la métaphysique. « On ne peut rien fonder sur elle, affirme M. Papillault, elle est abstraite, vide, stérilisante (1)». M. Bourgeois exprimait discrètement l'espoir d'en finir avec les « concepts vides » en combinant deux forces trop longtemps restées étrangères l'une à l'autre : « la méthode scientifique et l'idée morale r> (2). Le solidarisme se défend de construire en l'air à son tour. C'est sur des réalités qu'il table. C'est par des constatations qu'il pense, en tirant au jour les quasicontrats sur lesquels toute notre vie repose, nous amener à reconnaître l'étendue de notre dette et à contresigner sa « Déclaration des Devoirs ». a Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ». «L''individu est un produit plus encore qu'un producteur ». « L'âme elle-même est fille de la cité » (3). Donner un corps à ces idées générales, les rendre concrètes, vivantes et agissantes en multipliant les preuves objectives de notre interdépendance, c'est la lâche que le solidarisme

(1) Essai (Vtme philosophie de la solidarité, p. 100.

(2) Solidarité, p. 16.

(3) C'est la formule à laquelle aboutit M. Boulet daos Je livre auquel se réfère M. Bourgeois.

La cité moderne. Méuiphysique de la sociologie, Paris, Alcau,

s'est assignée. En la remplissant, bien loin qu'il fasse

fond sur quelque survivance métaphysique, on le voit

s'incorporer les résultats les plus clairs de la science

sociale.

Mais, bien plus, ne décuple-t-il pas le prix de ces

résultats en les rattachant à ces lois supérieures de la vie, dominatrices de l'évolution, et dont on aime à penser aujourd'hui que les sociétés aussi devraient prendre conseil? Nous avons vu que s'il recueille quelques-unes des lois formulées par l'économie politique, il les illustre, les confirme, les fonde en nature à l'aide des lois découvertes par la biologie. Toutes ces corrélations et connexions inattendues qu'elle a démêlées soit entre les organismes divers, soit à l'intérieur d'un même organisme il en lire parti pour nous donner le sentiment du prix de la coopération. C'est ainsi que M. Bourgeois utilisera, pour démontrer la bienfaisante influence de la division du travail, les théories de Milne Edwards. Et i) citera, pour montrer de quel côté le solidarisme attend le plus de lumière, les déclarations de M. Perrier.

« En établissant que dans le monde vivant, si la lutte est la condition du progrès, comme l'ont si vite appris ceux qui rêvent de bouleversement social, le progrès n'a jamais été réalisé que par l'association des forces individuelles et leur harmonieuse coordination,

les sciences naturelles constituent non seulement la plus haute philosophie, mais la seule capable de fournir aux gouvernements les lumières nécessaires pour sonder et guérir les plaies profondes du temps présent ».

M. Bourgeois ajoute :

« Ces paroles d'un éminent naturaliste contemporain sont une réponse précise à l'appel que, depuis Auguste Comte, les politiques et les philosophes adressent aux sciences de la nature pour leur demander le dénouement du drame humain (1) ».

En ce sens, on pourra dire que la nouvelle doctrine est « née de la biologie », pour être a généralisée par la sociologie (2) ». Elle aui'ait donc retrouvé la spirale qui conduit de la conscience à la nature. Elle ne s'efTorcerait plus, comme la philosophie spéculative, de suspendre la moralité humaine aux nuages qui passent, ni comme la religion de la rattacher à quelque lointaine étoile ; elle Tenracinerait au cœur même de la terre.

Mais l'ambition n'est-elle pas paradoxale ? Et est-il vraisemblable qu'on puisse directement transmuter les

{\) Solidarité, p. 60.

(2) Philosophie de la solidarité, p. 13.

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réalités positives, et spécialement les réalités oaturelles, en règles valables pour les sociétés humaines?

Les leaders de l'opposition intellectuelle, les meneurs de la petite Fronde académique n'ont pas manqué d'insister sur les conséquences scandaleuses auxquelles se trouverait acculée, si elle était logique dans sa prétention de laisser parler les faits, cette pseudo-science quasi officielle.

En même temps que M.Bourget dans VEtap€,M .Barrés dans les Scènes et doctrines du naiionalisiJte (i) ohêer-

(1) Voici comment s'exprime M. Barrés (Scènes et Doctrines, p. 15, en note) :

« On l'a gâté (ce mot de solidarité, en y mettant ce qui dans le vocabulaire chrétien est charité. Toute relation entre ouvrier et patron est solidarité. Cette solidarité n'implique nécessairement aucune « humanité >', aucune « justice » et par exemple au gros entrepreneur qui a transporté mille ouvriers sur les chantiers de Panama elle ne commande pas qu'il soigne le terrassier devenu fiévreux : bien au contraire, si celui-ci désencombre par sa mort les hôpitaux de l'isthme, c'est bénéfice pour celui-là. Mais il fallait construire une morale, et voilà pourquoi on a faussé, en rédulcorant, le mot de Solidarité. »

Et M. Bourget {L'Etape, p. 304) : « Solidarité humaine, il croyait remplacer par ces, deux mots la tradition vivante d'ordre et d'amour incarnés dans l'Eglise. Il ne s'apercevait pas que cette expression de la dépendance relative des êtres à l'égard les uns des autres a deux significations : l'une bienfaisante, c'est la seule qu'il voulait voir. Mai? tnnle> It^s férocité-' de la lutte pour la vie ne sont-elles pas aussi justifiées par cette formule? Le lion est solidaire de sa proie, puisqu'il ne peut pas vivre sans elle, seulement sa solidarité consiste à la tuer et à ' la dévorer. »

Beuglé. 3

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vait que la a solidarité » n'implique nécessairement aucune « humanité », aucune cr justice ». M. Brunetière concentrait et organisait toutes les objections de cet ordre dans la conférence que nous avons déjà citée; il y rappelait l'exemple fameux que les naturalistes se sont amusés à développer : le trèfle rouge a besoin d'être hanté par les frelons ; or les frelons sont détruits par les rats des champs, mais ceux-ci sont détruits par les chats. Il y a donc solidarité entre le nombre des chats et la prospérité du trèfle rouge. Mais où prenez-vous que cette solidarité de fait, qui d'ailleurs condamne les êtres à s'entredétruire, soit une in- \ vitation à la fraternité ? En vain vous entassez les preuves bio-fociologiques de l'interdépendance, de la relativité universelles. De mille boisseaux de faits vous n'extrairez pas un grain d'amour : « cela est d'un autre ordre ». Et votre échec sur ce point ne sera qu'une confirmation nouvelle de la « banqueroute de la science ». Par où M. Brunelière rappelait qu'il entend essentiellement (ce qu'on oublie trop en efl"et), non pas que la science est incapable d'aboutir à telles applications utiles ou même à telles théories fécondes; mais qu'elle est impuissante à dégager des normes imposables, propres à « régler » en même temps qu'à « rallier » les consciences. Si sa lumière fait de vous les maîtres du mouvement dans le monde matériel,

elle ne vous fournit nullement cette chaleur inte'rigure nécessaire à l'action sociale.

Pour mesurer la part de vérité contenue dans ces critiques, il faudrait s'entendre sur ce qu'on appelle, en matière d'action, une attitude scientifique. Veut-on, en effet, dire qu'il faut faire taire toute espèce de sentiments pour laisser parler les faits? réduire sa conscience à l'état de table rase pour l'offrir au stylet de l'expérience ? L'idéal serait alors de découvrir, sous les superfétations de l'histoire humaine, les volontés profondes de la nature ; le devoir serait du moins d'imiter, autant qu'il est en nous, ses démarches spontanées.

Le plus fort argument contre une objectivité ainsi comprise, c'est qu'elle ne nous livrerait aucun principe de choix. Trop de voies s'ouvrent devant nous. Les faits parlent plusieurs langages. La nature offre une déplorable variété d'exemples, dont quelques-uns sont scandaleux pour la conscience humaine. Stuart Mill ne rappelait-il pas que la nature se rend coupable de tout ce qu'on reproche aux pires criminels (1) ? Le darwinisme prouve du moins que, pour nombreux et complexes qu'ils soient, les rapports entre les organismes ne sont pas toujours des rapports de fraternité.

Dans le tableau que nous fait Darwin de ces « solidarités «impitoyables, l'égoïste ne trouvera-t-il pas mille

(1) Essais sur la religion, le' essai.

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raisons de justifier sa conduite : quia nominor leo ! Cherchera-l-on de préférence des modèles, non plus dans les rapports des divers organismes entre eux, mais dans les rapports des éléments à l'intérieur d'un même organisme? Ici même les leçons sont ambiguës. Et on en pourrait tirer qui étonneraient nos solidaristes démocrates. On présente quelquefois le fameux discours de Menenius Agrippa aux plébéiens comnae un apologue solidarisle. Mais, quel est le plus clair enseignement qui en découle, sinon que les membres d'une classe sociale ont tort de vouloii' usurper les fonctions d'une autre? « L'arbre tout entier voulant devenir fleur », le corps tout entier voulant devenir cerveau, voilà précisément les entreprises « antiphysiques » que les docteurs en politique consultés par M. Ch. Maurras reprochent à nos sociétés démocratiques (1). Comme des justifications pour l'égoïsme, les solidarités de la nature préparent des arguments pour les apologistes de l'aristocratie.

Et qu'on ne croie pas qu'il suffise de s'élever de la nature à la société, du monde animal au monde humain pour voir la solidarité produire d'elle-même des " résultats toujours utiles et toujours justes. Nous avons remarqué que les solidaristes, dans leur désir de rendre sensible à l'individu la dette qu'il a contractée envers

(1) Enquêle sur la monarchie, 2 fasc, 190O.

Ja société, insistent plus volontiers sur les bienfaits de la coopération civilisatrice. Cet optimisme n'empêche qu'ils soient obligés de constater, sur plus d'un point, des répercussions douloureuses. Les exemples choisis par M. Fontaine au Congrès de l'éducation sociale pour démontrer la solidarité économique ne prouvent-ils pas surtout combien le progrès même des inventions industrielles impose de bouleversements pénibles aux habitudes des classes ouvrières ? Souvent l'interdépendance se traduit, en même temps qu'en bien d'un côté, en mal d'un autre. Soutiendra-t-on que cette distribution du bien et du mal est du moins conforme à la justice? La richesse du spéculateur, qui profite de telle plus-value d'origine sociale, est-elle proportionnelle à son mérite ? L'ouvrier dont l'habileté technique est rendue inutile par l'installation de telle machine est-il réduit au chômage par sa faute ? Les exemples ne manqueraient pas pour prouver que les mêmes forces qui élèvent les uns au hasard écrasent les autres au hasard (1).

Faudrait-il donc, pour être objectif, respecter ces contrecoups de l'organisation sociale, ou imiter ces procédés de la sélection naturelle ?

- Nous savons que le solidarisme est tout le contraire

(1) La solidarité dans les faits éconoiniques, dans 1^ congrét de l'Education sociale, p. 49-57.

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de ce quiétisme. On n'invoque les lois de la solidarité que pour nous faire honte de notre inaction. On suppute les dettes sociales, à seule fin d'opérer un « grand redressement des comptes ». Il s'agit de réparer, ou mieux, de prévenir l'injustice. C'est pourquoi on invite la collectivité à prendre conscience de ses devoirs, et parla même de son droit d'intervention.

En conclurons-nous d'ores et déjà que l'attitude du solidarisme n'a rien de scientifique ? Il faut distinguer. La science s'accommode de plus d'une attitude. Et si l'état d'esprit conformiste, qui nous conseille de laisser faire ou de copier, convient bien à la manière antique d'entendre la science, la manière moderne conduit assez logiquement à l'état d'esprit réformiste, qui nous incite à rectifier.

D'une façon générale, les anciens étaient portés à voir, dans les lois naturelles, une harmonie révélatrice. C'était une forme qui s'incarnait dans la matière, une fin qui ordonnait des matériaux, art spontané qui imposait l'admiration et s'offrait à l'imitation. Lorsqu'une conception religieuse de la loi se substitue à celte conception esthétique, les raisons d'admirer ou d'imiter ne perdent rien de leur valeur : tout au contraire. L'art immanent est remplacé par une Providence transcendante. Ce sont ses volontés qu'on sefforce de lire dans le livre de la nature. Qui sait si aujourd'hui même,

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dans le naturalisme de beaucoup d'esprit, on ne retrouverait pas cet arrière-fond de théisme ? A l'origine de cette croyance que les lois « naturelles » de l'économie politique sont « aussi bonnes qu'inéluctables » il y a cette autre croyance qu'elles sont l'œuvre d'un Etre aussi puissant que bienfaisant (1).

Mais nous savons qu'on se fait ordinairement aujourd''hui, des lois naturelles, une conception plus modeste, et si l'on ose dire, plus terre-à- terre. On ne les considère plus comme les révélations d'une volonté providentielle ni même comme les chefs-d'œuvre d'un art spontané. Des. rapports constants, des nécessités conditionnelles, des couples de faits : « tel antécédent étant posé, telle conséquence apparaîtra », voilà ce que nous livre la science. Ces rapports procurent-ils toujours le bien des êtres? Gouvernée par la sélection automatique qui trie leurs innombrables essais, leur évolution nous montre d'admirables cas d'adaptation. Mais aussi combien de « désharmonies » (2) elle laisse subsister ! D'où la possibilité d'aider la vie par des

(1) V. VEssai cité de Stuart Mill. On connaît les formules de Quesnay : « La loi physique est le cours réglé de tout événement physique de l'ordre naturel, évidemment le plus avantageux au genre humain. Ces lois forment ensemble ce qu'on appelle le> loii» Datiirelles. Instituées par l'Etre suprême, elles sout immuables et les meilleure? possibles. »

(2) C'est l'expression employée par Metchnikoff dans ses Etudes sur la nature humaine.

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interventions méthodiques qui, en déclanchanl à propos tel jeu de lois, perfectionnent les résultats obtenus par les procédés tâtonnants de la nature.

S'il s'agit de l'homme en particulier, nous ne nous épuiserons plus à chercher quelles volontés elle manifeste à son endroit. A-t-il été désigné par décret nominatif pour régner sur ce monde ? Que nous importe si nous constatons seulement qu'à force de méthode il en devient le conquérant, g'il peut de mieux en mieux, par d'adroites dispositions, faire converger pour le servir les forces au milieu desquelles il est jeté. C'est cet esprit prométhéen qui anime nos savants modernes et c'est de lui que peuvent se réclamer les solidaristes.

Mais que suppose cet interventionisme même? Implique-t-il seulement la connaissance scientifique de la réalité? A cette connaissance il faut ajouter le désir, pour la satisfaction duquel cette réalité devra être, s'il est nécessaire, réorganisée. Dans la plupart des cas où la science agit sur la nature, le désir est inexprimé, tant il est clair et semble un effet « naturel ». Nous désirons la santé ; c'est pourquoi la médecine intervient. Mais quand il s'agit d'une médecine appliquée aux sociétés, l'idéal esl-il aussi simple? Pour définir les con-

ditions de la santé sociale, suffira-t-il de consulter la nature? Ou ne faudrait-il pas faire entrer de nouveaux éléments d'appre'ciation en ligne de compte?

Ce sont ces éléments nouveaux qu'on verra de plus en plus clairement affleurer à la surface du solidarisme. Ses partisans distingueront de plus en plus nettement entre la solidarité « objective » et la solidarité « subjective », entre la solidarité « fatale » et la solidarité M consentie » : il s'agit pour eux d'aider rhunianité à s'élever de celles-ci à celles-là. Qu'est-ce à dire sinon qu'ils proclament que les conséquences de la solidarité de fait doivent être rectifiées selon les exigences de la conscience? La présence, la croissance de cette force originale, c'est là ce qui distingue de l'évolution naturelle l'évolution des sociétés et l'invite à prendre des directions nouvelles. Quand ce fanal est allumé, la possibilité se montre, la nécessité se fait sentir d'emprunter des voies plus courtes et plus douces. Il vient un moment où l'ordre ne peut plus se maintenir s'il n'est ratifié par l'accord des consciences (1).

(1) M. Bourgeois exprime ainsi celle idée (Philos, de la solidarité, p. 7) « Quand il s^agit d'organismes biologiques, la nature agit seule : les groupes, les agrégats naissent, se développent et meurent selon ses immuables lois ; les individus et les espèces s'ébauchent, se fixent, disparaissent et nul n'y peut rien, mais les sociétés humaines ne sont pas de simples organismes. Si elles obéissent aux lois générales, aux lois générales

Des fins inédites apparaissent donc qui nous autorisent, qui nous obligent à rectifier les tendances spontanées. Devant les injustices de l'organisation économique, nous invite-t-on à laisser faire la nature, nous répondrons, dit M. Bourgeois, que si la nature inconsciente et sans justice a accumulé au hasard les dettes et les créances « nous qui poursuivons une autre fin nous devons intervenir pour modifier ces résultats, nous devons substituer au fait naturel de l'iniquité le fait social de la justice (1) ».

« Il faut que la justice soit » : c'est donc à cet impératif que M. Bourgeois en appelle ; ce commandement fixe les conditions vitales de l'équilibre et de la santé sociales. Qu'est-ce à dire sinon qu'il cherche à lire ces conditions dans l'esprit plutôt que dans la nature, et qu'il escompte, pour nous lancer et nous diriger dans l'action, l'impulsion de certains sentiments, plutôt que la pression des réalités objectives?

Il serait d'ailleurs aisé, derrière ce sentiment de la justice, d'en découvrir d'autres, ceux-là même que les philosophies morales les plus anti-naturalistes ont le plus nettement formulés. S'il faut que la justice soil,

de la vie, il s'y rencontre de plus un élément nouveau une force spéciale dont il n'est pas permis de ne pas tenir compte, la pensée, la conscience, la volonté. » (1) Philos, de la solidarité, p. 13.

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c'est que « sous les inégalités de toutes sortes, différences de sexe, d'âge, de race, de force physique, d'intelligence, de volonté, il y a entre tous les membres de l'association humaine, un caractère commun, identique, qui est proprement la qualité d'homme, c'est-à-dire d'être à la fois, vivant, pensant et conscient ; c'est ce triple caractère commun à tous les hommes et qui n'existe au moins sur cette terre chez aucun être en dehors de l'homme, qui est le litre commun des membres de la société. Titre commun, il a au point de vue moral, une valeur égale pour tous: l'existence du droit qu'il confère pourra être plus ou moins étendue suivant le degré d'évolution personnelle de chacun des associés ; mais le droit lui-même, né d'une qualité commune — la conscience, unique fondement du droit — est chez tous d'une valeur égale^yCt doit être chez tous également reconnu et respecté. » Qui ne reconnaîtrait ici le langage de^ la tradition « personnaliste ? »

D'ailleurs, en insistant sur ce qui fait le prix original de la personne humaine, les solidaristes ne se trouvent-ils pas amenés à emprunter les jugements^de valeur du spiritualisme? On^retrouvera sans peine, dans la littérature solidariste, le sentiment de Téminente noblesse de la vie spirituelle. C'est surtout parce qu'elle rend celte vie spirituelle possible, dira M. Payot, qu'on

peut apprendre à l'enfant à aimer la vie sociale (1). Dans le même chapitre où il prétend bâtir la morale sur des ve'rités de fait « comme sur un indestructible lit de rochers », on constatera qu'il s'appuie sur ce postulat, qu'il est beau pour l'individu de collaborer à l'ascension de la conscience dans le monde. Conduisant son e'iève sur la « ligne de faite », il lui montre de quel 1 côté son choix le fera pencher : opteras-tu pour l'union fraternelle avec les plus nobles et les plus purs ? Accepteras-tu la compagnie des barbares et des brutes(2)? — Mais ce mode même de raisonnement ne suppose-t-il pas, dans l'âme, une préférence préalable, dont les faits doivent seulement l'amener à prendre une plus claire conscience ?

Par où l'on voit à quel point les solidaristes sont loin de présenter devant les réalités objectives des tables rases ou des miroirs inertes. Nous retrouvons au contraire, comme tendus dans leur âme, toutes sortes de sentiments que les philosophes du droit naturel nous ont rendus familiers. Ce sont ces sentiments qui vibrent au contact du fait. Ce sont leurs réactions qui commandent les réformes, dont le solidarisme entend être l'introducteur.

(1) Congrès, p. 107.

(2j Cours de morale, p. 30.

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