II. — L'utilisation morale de la science
Est-ce donc à dire que la nouvelle doctrine n'a retiré aucun profit réel de son voyage à travers les faits positifs? Le bagage scientifique qu'elle en rapporte ne serait-il qu'un appareil encombrant et inutilisable, au vrai, un trompe l'œil, bon peut-être pour piquer la curiosité des gens, mais nullement pour éclairer leur activité?
La conclusion serait injuste. Il serait aisé de prouver que sur plus d'un point la « science » de la solidarité éclaire utilement la conduite, capable qu'elle est de suggérer non seulement de nouveaux moyens, mais de nouveaux motifs d'action.
Et d'abord, il n'était pas inutile, en tout état de cause, d'attirer l'attention sur la « relativité i> des phénomènes sociaux, sur ce fait que dans le monde historique aussi il y a des rapports constants, des couples grâce auxquels tout se tient et avec lesquels il faut compter. Cette solidarité, a-t-on dit, n'est qu'un autre nom de la nécessité universelle. Si les phénomènes sociaux sont liés comme vous semblez le prétendre, par des solidarités aussi infrangibles que celles qui lient les phénomènes naturels, si les lois qui les gouvernent sont des
lois éternelles comme la loi de la gravitation, qu'avez- V0U8 autre chose à faire alors qu'à « laisser tourner »? Votre déterminisme vous invite ou vous condamne à l'inertie.
Le solidarisme répond en invoquant, en effet, l'attitude de l'homme en matière de phénomènes naturels : n'est-ce pas précisément la connaissance de leur déterminisme qui fait sa puissance et lui permet de les tourner à son profit? Parce qu'il connaît les solidarités des fonctions et des organes, le médecin est capable de réparer ou de prévenir certains désordres. Qui sait utiliser convenablement les lois de la pesanteur est capable, non seulement d'élever des édifices, mais de faire monter des ballons vers le ciel.
« La solidarité est une loi comme celle de la gravitation? Soit, déclare M. Bourgeois répondant à M. Malapert (1). Et j'ajoute : la gravitation produit des ruines, des cataclysmes. Mais la mécanique intervient et la science se sert de cette même loi de la gravitation pour établir ou rétablir un équilibre stable. De même on peut s'emparer de ces lois de la solidarité naturelle, dont les conséquences peuvent être injustes, pour réaliser la justice même.
Le propre de l'homme n'est-il pas, non sans doute,
(1) Philos, de la solidarité, p. 10,
de se révolter contre les lois de la nature mais de s'en servir, de les plier à son usage, de choisir parmi les moyens qu'emploie la nature ceux qui le mèneront à ses fins à lui? j>
C'est ainsi que dans le monde matériel l'homme passe son temps à « intervenir ». Mais à quelle condition ces interventions réussiront-elles ? A la condition que, informé des tenants et des aboutissants des phénomènes, il sache, pour en rectifier le cours, quel antécédent il convient de déclencher. A l'exemple de l'ingénieur ou du médecin, celui qui veut intervenir dans le monde social ne devra donc pas oublier que cette intervention ne peut s'accomplir en dehors des lois de la nature. « Nos constructions sociales ne seraient que des fantômes imaginaires |si elles ne s'accordaient avec le réel, ne reposaient sur lui, ne se soumettaient à ses conditions. » En vous rappelant au respect des données, le solidarisme réagissait utilement contre la tendance qu'on a si souvent reproché aux théoriciens de Droit naturel ; ne semble-t-il pas que ceux-ci, posant a priori les moyens aussi bien que les fins de l'action, traitaient les sociétés comme des espèces de matières ductiles et amorphes, remaniables à merci et dans tous les seips? Contre cette forme d'esprit dont la déclaration des Droits de l'Homme serait « le monument le plus significatif », invoquons, disait M. P. Bourget, commentant
De Bonald, « la discipline du fait » ; répétons que la société est elle-même un « fait colossal », et qu' « avant d'essayer de le modifier il est nécessaire de le comprendre (1) ». Le solidarisme, bien loin de méconnaître ces nécessités, les met au contraire en pleine lumière. S'il n'en tire pas les conséquences conservatrices vers lesquelles penchent M. Bourget et Maurras, c'est qu'il reconnaît à la conscience, lorsqu'elle apparaît dans l'évolution, la faculté de poser [des fins nouvelles et de « déclarer » en effet des droits. Mais il proclame en même temps que pour que ces fins s'incarnent dans l'histoire, pour que ces droits proclamés suscitent des mesures réformatrices qui soient viables, il importe qu'on sache utiliser les rapports complexes que la science découvre, et qu'on demande enfin, non plus à la raison a p?'iori, mais à l'expérience méthodiquement consultée quels moyens il convient de combiner. Pour savoir sur quel point appliquer notre pesée, ce ne sera pas trop de toutes sortes d'enquêtes et de comparaisons. Les efforts de la sociologie pour révéler les dépendances intimes et les contrecoups lointains des différents phénomènes sociaux, apparaissent de ce point de vue, comme autant de travaux d'approche, destinés à préparer les réactions rationnelles de la collectivité.
(1) Bonald, par P. Bourgbt et M. Salomon (Paris, Bloud, 1905), p. 32 et 35.
LE SOLIDARISMB Qd
Celui qui pense améliorer le mécanisme social à coup de décrets arbitraires n'est-il pas comme un homme qui jetterait au hasard des pierres à l'intérieur d'une machine pour en augmenter le reudement. Si nous voulons y modifier utilement le jeu des forces, commençons par en connaître les rapports et les dispositions.
En insistant sur la nécessité pratique de cette méthode sociologique, le solidarisme, s'il fait sa part à Va priori, la. limite heureusement; il nous invite lui aussi à « ce bain de réalisme » dont on dit que l'esprit français a toujours besoin.
Mais est-ce seulement sur les moyens à disposer que le solidarisme attire notre attention, n'est-ce pas même sur les fins à imposer ? Une connaissance de plus en plus riche de nos « interdépendances » nous fournit avec de nouveaux instruments pour l'action sociale, de nouveaux motifs d^agir socialement. En ce sens, si elle ne crée nullement notre sentiment de la justice, elle serait du moins capable de la « transformer » en renouvelant son contenu.
La simple connaissance des faits serait donc capable de transformer les sentiments ? Il est difficile de le nier. Nous ne savons pas comment les sentiments se créent. Au moment où nous nous apprêtons à exercer sur elles notre action consciente, nous constatons tou-
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jours dans les âmes la présence de certains sentiments préformés. Les variations relatives de ces sentiments, selon les lieux, les temps, les moments sociaux, nous invitent à penser qu'ils sont moins les données d'une conscience éternelle que des produits de l'histoire. Mais par quels canaux l'histoire les dépose-t-elle dans les consciences individuelles ? Dans quelle mesure uset-elle à cet effet de l'hérédité organique et de l'imitation inconsciente? 11 se passe là des opérations de synthèse sociale aussi difficiles à comprendre et plus difficiles encore à reproduire artificiellement que celles de la synthèse biologique. Quoi qu'il en soit, pour alimenter et développer ces germes mystérieux, nous ne manquons pas d'utiliser les réalités positives. Dans nos écoles, pour façonner les jeunes consciences nous pratiquons en fait la méthode préconisée par le solidarisme ; nous les remplissons de science. Par l'histoire des inventions et des institutions nous leur donnons le sentiment de ce que c'est que le progrès humain et de ce qu'ils doivent à la coopération universelle. Nous leur inspirons ainsi le désir de s'acquitter, de payer leur écot, d'apporter leur pierre. Ils acquièrent, au fur et à mesure que se déroule sous leurs yeux le tableau de la civilisation, de nouvel es r.iisons de sortir d'eux-mêmes, de s'attacher à une œuvre qui les dépasse. Ils sont disposés à un effort plus altruiste par
cela même qu'ils se conçoivent, ainsi que le disait Condorcet, « comme les coopérateurs d'un ouvrage éternel ». L'élargissement de l'intelligence, obtenu par la connaissance des faits, aboutit ainsi à une dilatation du cœur.
Ce qui est vrai des jeunes consciences est vrai des consciences adultes, ce qui est vrai de la conscience individuelle est vrai de la conscience collective. Dans bien des caa l'opinion publique serait sans doute mieux préparée à accueillir ou à réclamer telle réforme « si elle savait ». La sécheresse du cœur naît le plus souvent de la pauvreté de l'imagination, qui est entretenue à son tour par la pénurie des informations. Nous ne nous représentons pas le monceau de misères et de servitudes qui sert de piédestal à notre bien-être et à notre loisir.La science de la solidarité soulève le tapis qui nous cache ce piédestal. Parce qu'elle nous met sous les yeux cette complication de dépendances qui est la vie sociale, elle nous amène à concevoir l'extension de notre responsabihté et à accepter les limitations à notre liberté.
Par quelque côté nous sommes tous des pauvres, disait Ch. Gide en pensant à l'échange de biens rendu possible et nécessaire par la division du travail. Par quelque côté nous sommes tous des criminels, pourrait-on dire en pensant aux causes sociales de toutes les formes du mal. S'il est vrai que dans l'insécurité,
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le dénûment, le « désespoir » où vivent certaines classes il faut voir les principaux pourvoyeurs de l'alcoolisme et de la prostitution, si la désintégration des j groupes qui devaient soutenir en même temps que contenir l'individu, est une des raisons de l'accroissement des suicides ou des crimes, ne faut-il pas que la société s'accuse elle-même, pour une part, des fautes de ses membres ? C'est ainsi, au fur et à mesure qu'elle est mieux éclairée par la science sociale, que la conscience sociale sent plus vivement le besoin d'un droit pénal assoupli et humanisé.
Mais, c'est surtout le droit économique qu'il faudrait refondre, si l'on veut substituer de plus en plus, aux mesures de répression ou de réparation, les mesures préventives. Or, quelle est l'idée dont la résistance retarde cette opération? C'est l'idée que la liberté individuelle est par dessus tout sacrée, et que l'Etat est allé au bout de son devoir s'il a empêché ces libertés d'empiéter les unes sur les autres. Mais, comme l'observe M. Bourgeois commentant une expression de M. Fouillée, la science de la solidarité, par cela même qu'elle nous rappelle que nous ne sommes pas des « Robinsons », nous rappelle aussi que pour être vraiment justes, il ne suffit pas de n'avoir pas « empiété » (1).
(1) Philos, de la solidarilc, p. 12, ."Q.
Celui qui s'€3t une fois rendu compte de tout ce que sa propre vie doit à l'outillage et au travail social, celui-là ne se croira pas quitte envers la société par la pratique d'une justice étroite et sèche, qui ne lui demanderait, sans plus^ que de remplir les engagements particuliers qu'il aurait dûment contresignés ; il comprendra la nécessité de reconnaître à leur tour les quasi-contrats tacites sans lesquelles l'association ne
M. Bourguin (Les systèmes socialistes et l'évolution économique, Paris, ColiD, 1904), exprimé ainsi une idée analogue :
« A celui qu'opprime la pensée de la misère, les limitations, les mesures de contrôle, les contraintes fiscales paraissent légères, si elles ont pour objet de procurer à tous un minimum d'existence e>t de sécurité. Celui-là accepte volontiers sa part des obligations et des charges de !a prévoyance sociale qui les considère comme des mesures de salut pour la masse des hommes ; le tribut imposé aux 'plus favorisés lui apparaît non pas comme un prélèvement injuste, mais comme un moyen de préserver les individus d'une injuste déchéance qui brise les l'uergies et corrompt une partie de l'organisme social ».
Il ajoute : « 11 y a donc un idéal, celui du développement de la personne pour tous, qui a grandi dans la conscience populaire en même temps que la science et la démocratie, idéal en complète harmonie avec l'une et avec l'autre, puisque la solidarité est une notion à la fois scientifique et démocratique ; idéal intimement lié à l'ensemble du procès social et par conséquent conforme aux lois du développement historique ».
Cf. ce que M. Lapie dit des « causes indéterminées j de l'injustice et de la « magistrature économique » (La justice par l'Etal, Paris, Alcan, 1899). — V. encore Senchet, Liberté du Travail et solidarité vitale (Paris.Giard et Brière, 1903) livre III.
subsisterait pas, et de faire honneur aux obligations que, rien qu'en vivant, il a endossées. Et si, à l'heure de ces grands règlements de comptes, il devient indispensable de ne plus abandonner à l'arbitraire de la charité, mais d'imposer au besoin par la force des lois, l'accomplissement de la « justice re'parative », le juste averti par la science de la solidarité n'opposera plus aux réformes nécessaires, les droits supérieurs de la liberté individuelle : il saura qu'avant de jouir de | la liberté il importe de l'avoir gagnée en s'acquittant ^ de ses dettes : il faut s'être « libéré ».
Par où l'on voit que si, en ces matières, l'action de la science sur lu conscience reste indirecte, elle n'est pas moins puissante. Dira-t-on que la lumière ne déterminerait aucun mouvement dans les âmes si aucun sentiment n'y préexistait ? Sans doute, mais par les réalités qu'elle éclaire, elle force les âmes, pour peu que celles-ci veuillent rester logiques avec leurs sentiments préalablement avoués, à se reconnaître, et par suite à s'imposer des devoirs nouveaux. En ce sens, si les faits évoqués par le solidarisme ne commandent pas par leur seule autorité, ce sont du moins d'utiles avertisseurs. Ils nous forcent à nous retourner pour mesurer de l'œil la hauteur des privilèges et la pro* fondeur des misères. Ils nous amènent ainsi à comprendre la nécessité morale d'une réorganisation so-
iciale. Ils nous aident à triompher des intransigeances .du libéralisme économique.
Mais, ce n'est pas seulement par les nécessités mo- I raies, c'est encore parles possibilités naturelles qu'il ! éclaire que le solidarisme seconde l'effort de la démocratie pour élargir la conception de la justice. Et, de ce point de vue, ce n'est pas seulement aux faits sociaux qu'il cite, c'est même à ses exemples biologiques, que l'on peut rendre une utilité morale.
On peut penser, en effet, comme l'indique M. Fouillée dans son dernier livre (1), que l'effori social, de nos jours, serait ralenti, désorienté, et comme découragé d'avance si on pouvait démontrer qu'il est totalement contraire aux lois de la nature. La science, disionsnous, invite l'homme à s'émanciper de la force des choses en la tournant à son profit. Ce n'est pas à dire que la science prèle à l'homme un pouvoir arbitraire, et par exemple, comme disait Leibnitz, la capacité de bondir jusqu'à la lune. Tout au contraire parce que son réformisme est intimement lié au déterminisme, il y a des bornes qu'elle pose, il y a des routes qu'elle ferme à l'ambition humaine, en vertu même des rapports constants qu'elle a enregistrés. Elle l'avertit que de telles entreprises ne sauraient conduire qu'aux
(1) Les Eléments sociologiques de la moralité, l'^ part.
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abîmes. En ce sens, la science réalise ce paradoxe de ressusciter à la ff)is, suivant les points et les moments l'esprit de Job résigné, l'esprit de Prométhée révolté. Elle nous amène à abdiquer devant telles impossibilités naturelles, murs d'airain où notre rêve se briserait comme verre.
Or précisément la volonté démocratique, dans son effort pour réintégrer la charité au sein même de la justice, ne se heurterait-elle pas, à de pareilles impossibilite's? Ne conduit-elle pas les sociétés où elle prédomine à la décadence et à la ruine? Avec vos soucis de solidarité n'allez-vous pas enrayer la concurrence, c'est-à-dire arrêter le progrès? On sait que c'est là un des points sur lesquels ont concentré leurs critiques ' ceux qui essaient de retourner « la science contre la démocratie ». La doctrine du struygle for life semblait ' faite pour fournir aux économistes classiques de nouveaux arguments en faveur du « laissez-faire, laissezpasser », comme elle semblait justifier les imprécations d'un rsielzsche contre toutes les formes de pitié chrétienne ou socialiste.
Pour limiter les généralisations de ce « darwinisme social », était-il inutile de relever, dans l'histoire même des organismes, tous les exemples qu'ils offrent de progrès par l'adaptation réciproque, la coalition, la symbiose ? Non seulement, ainsi que le démontre Milne Ed-
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wards,« la coordination intime d'éléments qui n'étaient que juxtaposés, en transformant la colonie animale en un organisme proprement dit v aboutit à un ensemble plus parfait en même temps que plus complexe et d'un rendement supérieur, mais encore, entre organismes divers on voit s'instituer de ces échanges dont bénéficient l'un et l'autre ; au fur et à mesure qu'on monte dans la série, le mutualisme, suivant la formule de M. Espinas(l), se substitue au prédatisme. S'agit-il des relations entre membres d'une même espèce on s'apercevra, nous dit Kropotkine, qu'ils sont bien moins souvent condamnés, à lutter que le suppose la théorie de Darwin : au contraire, les cas « d'aide mutuelle » sont la règle (2). Les espèces les plus prospères, et si l'on peut dire les plus civilisées, ne sont-elles pas aussi, comme l'observe M.Houssay (3), celles où les instincts sociables ont pris le dessus? Ainsi est-on amené à conclure avec M. Perrier, que dans la nature même le succès vient « non pas aux êtres qui pratiquent la concurrence avec le plus d'ardeur, mais à ceux qui, au contraire, ont su y apporter des ménagements, en la supprimant plus ou moins vis-à-vis d'autres êtres de
(1) Les sociétés animales.
(2] Mutual aid. (traduit en français sous ce titre: L'Enlr'aide Paris, Hachette, 1906).
(3) Revue philosophique, 1893, p. 473.
choix ». Un autre naturaliste, M. Geddes, observe de son côté que « chacune des grandes étapes du progrès correspond à une subordination plus étroite de la concurrence individuelle à des fins reproductives ou sociales, et de la concurrence inlra-spécifique à l'association coopérative » (1).
Le solidarisme s'empare de tous ces faits; les maniant et les pétrissant, pour ainsi dire, il en extrait un antidote contre le pessimisme darwinien. Il rend ainsi, | à l'humanité en quête d'une justice élargie et attendrie 3 quelque sécurité, quelque confiance dans la force des choses. Devant cet océan tumultueux elle sait désormais que s'il y a des courants et des vents qui la contrarient, il en est aussi auxquels elle peut s'abandonner.
Par où nous ne revenons pas au naturalisme intégral. Nous n'accordons pas que pour trouver la voie droite il suffit de suivre la nature, de la laisser faire ou de la copier. Nous n'oublions pas que ses évolutions ; sont variées et multiformes : elle a tenté plusieurs voies ; elle a procédé par les adaptations qui supposent la destruction ou l'exploitation aussi bien que par celles qui permettent la coopération. Si nous déclarons celles-
(1) Evolution du sexe p. 432, 440. Nous avons rassemblé divers témoignages de ce genre dans notre livre sur La Démocratie devant la science (Livre III, La concurrence).
ci supérieures, ce n'est pas, croyons-nous, en vertu d'un critère objectif, d'un mètre extérieur du progrès, c'est surtout en vertu des préfe'rences de la conscience humaine. Mais que ces préférences jmêmes ne soient pas purement et simplement des vœux « antiphj'- Biques » et qu'ainsi, en s'efforçant de leur obéir, on ne soit pas acculé à des essais condamnés d'avance, il n'était pas sans intérêt de l'établir aujourd'hui. S'il est vrai que le sphinx de la nature est lui aussi bifrons, s'il a une face tournée vers la paix et l'autre vers la guerre, il n'était pas hors de propos de projeter la lumière sur la face de la paix, puisque c'était jusqu'alors la face de la guerre qui avait été crûment éclairée.
Le solidarisme nous permettait aussi de prendre position entre ceux qui présentent le « processus éthique », comme le prolongement et ceux qui le présentent comme l'antithèse du « processus comisque ». Les deux thèses à la fois sont vraies. Parmi les tendances spontanées qu'elle voit à l'œuvre autour d'elle et qu'elle en retrouve en elle, il appartient à l'humanité de choisir et de développer les unes pour atrophier les autres. Elle aura à lutter contre les survivances de certaines formes de la vie ; mais, dans cette lutte, d'autres formes, qui avaient devancé son apparition seconderont son effort. A une époque où le progrès môme de la science rend de plus en plus intenable la
conception qui pose l'humanité comme un empire dans un empire, le sentiment de ce secours, prêté par certaines formes naturelles, n'est peut-être pas inutile à l'élan confiant de l'action sociale. Même sur ce point les faits assemblés par le solidarisme ne l'ont pas été en pure perte. Grâce à eux ce n'est pas seulement l'apriorisme rationaliste ou le libéralisme économique, c'est le pessimisme darwinien qu'il a pu heureusement limiter.