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SUR LE CHRISTIANISME SOCIAL

Sentiments chrétiens et tendances égalitaires (1).

On a longtemps affirmé sans rencontrer de coutradiction, et on soutient quelquefois encore, de nos jours, -que si notre civilisation occidentale, seule entre toutes, adhère de plus en plus intimement aux idées égalitaires, c'est qu'elle est tout imbibée de sentiment chrétien. Seul, parce qu'il régénère divinement les âmes, il pouvait leur inspirer le vœu, leur prêter la force de réaliser un idéal aussi « antiphysique ». Les socialistes de 48 s'en rendaient bien compte qui ne craignaient pas de répondre à cette question : « Qu'est-ce que le socialisme? » — « C'est l'Evangile en action. » Ceux d'aujourd'hui, à vrai dire, semblent moins disposés à

(1) Revue bleue du 20 mai et du 1<^=" juillet lî'05.

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ces rapprochements. Volontiers ils font profession d'antichristianisme. Mais qu'importent les professions de non foi ?0n peut renier une religion des lèvres et, s'en qu'on s'en doute, la porter dans son cœur. On peut rester chrétien sans le vouloir, et même en voulant pertinemment le contraire. M. L'abbé Birot, entre plusieurs autres, n'a-t-il pas montré que M. Séailles lorsqu'il dresse, en proclamant la faillite des dogmes, le bilan des affirmations de la conscience moderne, ne fait autre chose que d'y découvrir — belles nouveautés ! — ce que le christianisme logeait il y a vingt siècles au fond de l'âme de notre civilisation? Il reste, dira M. Brunetière polémiquant avec M. G. Renard, « que les idées de « liberté», d' « égalité » et de « fraternité » qui sont, pour ainsi parler, la base morale de tout « socialisme », ne sont nées à l'existence qu'avec le christianisme ».

Lorsqu'on veut mettre en pleine clarté celle originalité révolutionnaire de la religion chrétienne, on la rapproche d'ordinaire de sa sœur aînée de l'Orient^ la religion bouddhique. Sa loi à elle aussi est une « loi de salut pour tous ». El elle proclame six siècles avant l'ère chrétienne qu'elle ne connaît plus de distinction entre l'homme libre et l'esclave, entre le Brahmane et le Soudra. Mais que cette proclamation n'ait pas ébranlé une pierre des institutions traditionnelles de l'Inde, on

le reconnaît. La caste a survécu au bouddhisme dans les pays où elle était établie déjà, ou même elle s'est fait importer par lui dans les pays où elle n'était pas établie encore. C'est qu'à force de vouloir délivrer l'homme de la douleur, le bouddhisme le détachait trop de la vie. Son pessimisme absolu paralysait tout effort de la réaction contre le mal social. Le fatalisme particulier qui découle de sa croyance à la transmigration,— en vertu de laquelle la situation actuelle des hommes apparaît comme la conséquence et la rétribution de leurs œuvres antérieures, — anesthésiait toute sensibilité aux injustices présentes. 11 ouvrait donc aux individus la perspective du salut dans l'éternité, non aux sociétés celle du progrès sur la terre. S'il est rédempteur, il n'est à aucun degré réformateur.

Mais, de l'aveu commun, le christianisme évite ces errements. Il est plus mesuré, plus sain, plus pratique, •disait Taine; il laisse une plus grande part à l'action et à l'espérance. Plus « personnaliste», disait Gh. Reuouvier, il est plus apte à faire comprendre la valeur infinie de chaque individu, à la fois œuvre et image de la divinité. Moins ascétique, selon M. Harnack, il est moins détaché des choses de la terre et s'adapte plus aisément aux besoins des hommes. Plus « sociologique », selon M.Brunelière.il est plus capable, en réglant et en ralliant les âmes, d'opérer une véritable réorganisation

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C'est dire de tontes les façons que la doctrine chrétienne semblait taillée tout exprès pour insinuer, jusqu'au fond de l'organisme occidental, le germe des nobles fièvres dont le mouvement démocratique contemporain n'est qu'un accès plus aigu.

Pour contrôler cette affirmation, et mesurer ce que notre égalitarisme peut devoir à notre christianisme, il importe d'observer d'abord qu'il y a au moins deux orientations possibles de la doctrine de Jésus, et qu'il est aisé de discerner, dès les Evangiles, dei^x qualités uès différentes de sentiment chrétien.

Il y en a un qui tend à nous détacher du monde, et l'autre à nous y rattacher. Celui-là reste pessimiste et passif : celui-ci se montre actif et progressiste. Tandis que le premier nous incite à une sorte d'ascension vers l'idéal, le second réclame une incarnation de l'idéal dans la réalité.

« Mon royaume n'est pas de ce monde. — Cette génération ne passera point avant que survienne le royaume des deux », voilà les paroles qui détournent le vivant de la terre et délient l'individu de la société. Par elles s'explique l'attitude du chrétien vis-à-vis de tout ce qui* fait durer les groupements humains : richesse et tra-

vail, pouvoir et Justico. Il se laissera dépouiller el battre sans se plaindre. Ce que demande César il l'abandonnera en toute docilité. Il vivra sans se préoccuper du lendemain, comme les lys des champs et les oiseaux du ciel. La seule chose qu'il importe n'est-ce pas de tenir sa lampe allumée pour l'heure où l'Epoux viendra, de garder son cœur pur jusqu'au jour où le Fils de l'Homme apparaîtra sur les nuées, pour asseoir les bons à sa droite et précipiter les méchants dans la géhenne ? Que l'homme se débarrasse donc de tout ce qui pourrait s'interposer entre son Sauveur el lui. Que le fils abandonne s'il faut le père, et l'époux l'épouse. Que le riche distribue ses richesses, moins dans l'intérêt temporel des pauvres que dans son propre intérêt spirituel. Rester attaché aux choses de la terre, voilà le vrai péril. Valent-elles qu'on s'y applique pour les réformer? Qu'importe que la lente soit troue'e et n'abrite pas également tous les membres de la tribu, puisque tout à l'heure peut-être elle va s'abattre, pour laisser voir, dans un ciel toujours pur, la splendeur éternelle des étoiles ! Tel est le ton de sentiment — (' suprême indifférence à l'égard des sentiments humains », dit l'abbé Loisy discutant les tendances du pasteur Harnack — dont s'accompagne l'obsession du royaume des cieux.

Etsaus doute, au fur et à mesure que se succèdent

les générations, sans que le royaume apparaisse, au fur et à mesure que son image s'éloigne et s'estompe,, ee dédain perd de sa rigueur : il faut bien vivre, et compter avec les nécessités de la vie. Qu'on regarde vivre, toutefois, les chrétiens des premiers siècles dans l'Empire romain. Qu'on analyse par exemple, à travers. les études de Ch. Guignebert, les sentiments d'un TertuUien, à l'égard de la société civile et de tout ce qui la soutient. On verra qu'il fait un perpétuel eflort pour se retirer du siècle. Il est bien loin d'en approuver les institutions, d'en partager les tendances, mais s'il ne se plie pas à leur puissance, il n'essaie pas non plus^ de les plier à son idéal. Au vrai, rien de ce qui passa n'a d'intérêt aux yeux du millénaire.

« Comportons-nous sur la terre comme un voyageur et un étranger qui n'a point d'intérêt aux afifaires àer ce monde », dira plus tard l'auteur de Y Imitation. IV ajoutera :« Pour jouir delà paix et d'une véritable union avec Dieu, il faut que vous vous regardiez seut et que vous comptiez pour rien tout le reste ». Pascal répétera, selon le même esprit : « On mourra seul, li faut donc faire comme si on était seul ». Et c'est la preuve que, même lorsque l'espérance millénaire s'est évanouie, même lorsqu'on n'a'tend plus la brusque apparition de la Jérusalem céleste, le monde, aux yeux du chrétien conséquent, déprécié, reste ravalé, indigne

qu'on y dépensé son effort pour le rendre plus habitable aux hommes. Le souci du salut individuel prime le souci des améliorations sociales. Et l'on rie voit pas jusqu'ici en quoi le pessimisme chrétien serait plus pratique, plus actif, plus révolutionnaire que le pessimisme bouddhique.

Mais à côté de cette conception de la vie, dès l'Evangile une autre se dessine. La vie ne se présente plus seulement comme une épreuve, mais comme une mission. Ce monde supérieur dont l'invisible présence avilit la terre, le chrétien n'a pas le droit d'essayer d'y entrer quand il veut, en poussant l'ascétisme jusqu'au suicide, li est comme le soldat à son poste, qui attend d'en être relevé par les ordres du chef qui l'y a établi. C'est donc sans doute qu'il y a, dès ce bas-mond'«, des rôles à tenir, des tâches à achever, un progrès à seconder. « Emplissez la terre et Tassujeltissez ; régnez sur les oiseaux du ciel, sur les poissons de la mer et sur les animaux qui se meuvent à la surface du sol. » Par ces paroles les Evangiles, au rebours des Soutras bouddhiques, érigent l'homme, le porteur du feu divin, audessus de la masse indistincte des animaux, le sacrent

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roi de la nature. L'iiomme a charge de gouverner les choses, pour manifester la gloire de Dieu. Mais, conor ment mieux manifester cette gloire qu'en respectant dès cette vie, en chaque individu humain, la divinité dont précisément il est le produit et l'image ?

Selon une parole prêtée à saint Jérôme, Dieu a permis à l'homme de régner sur les animaux, non sur ses frères comme sur des animaux. Il importe que les peuples cessent d'être possé'^és, dira plus tard Lamennais dans ses commentaires des Evangiles, comme le cheval ou le bœuf. De l'idée qu'un même Père les attend au ciel se déduisent donc des prescriptions de plus en plus nombreuses touchant la manière dont les hommes doivent s'organiser sur la terre. Frères, peuvent-ils continuer à être séparés par des inégalités criantes? Si vous avez la communauté des biens immortels, lit-on dans la Didaché, à plus forte raison devez-vous avoir celle des biens mortels. Kt ainsi, en même temps que la tendance démocratique, l'antique amor vitœ des Prophètes du sémitisme reprend ses droits : le règne de Dieu tendra à se confondre avec l'organisation de la justice terrestre.

Qui non laborat nec manducet, — pas de pain pour l'improductif — la rude parole de l'apôtre, qui voulut continuer à travailler de ses mains, témoigne des préoccupations d'une société qui veut durer, et durer ea

progressant, en cessant d'entretenir des castes de priviiégiés-parasites. Non seulement la dignité morale du travail manuel est ici décidément rehaussée — le Sauveur a choisi de naître dans la famille d'un charpentier : le Bouddha au contraire naissait dans la classe des Kshatriyas — mais on tient pour intolérable que celui qui fait durer la société par son travail ne possède pas de quoi faire durer sa propre vie. De ce point de vue, la richesse oisive, en face de la pauvreté iaborieuse, apparaît comme une sorte de scandale. La charité s'impose au possédant, non plus seulement comme une mesure de salut personnel, mais comme «ne dette envers la communauté, dont tous les individus se tiennent, tels « les membres d'un même corps». La société n'apparaît plus sous la forme d'une tente provisoire dont les déchirures importent peu. C'est un édifice à améliorer de génération en génération, par l'effort collectif. Le souci du bien sur la terre prend le pas, oriente la conduite. L'action sociale s'impose comme une condition préalable du mérite personnel. Et ainsi s'explique l'accent impérieux de tant de réformateur chrétiens. « Le bonheur dont nous jouirons dans l'autre monde, dit de nos jours M, Lapeyre, n'aura d'autre base que le bonheur que nous aurons procuré à nos semblables dans celui-ci. » Et M. Marc Sangnier : « Nous ne jouirons de la justice durant, l'éternité que

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dans la mesure où nous aurons travaillé à la réaliser ici-bas ». Nous sommes ici aux antipodes du fatalisme bouddhique qui, en expliquant la situation actuelle des individus par les œuvres de leurs vies antérieures, émoussait au cœur de l'homme jusqu'au sentiment de rinjustice présente- Ce n'est pas qu'on n'aperçoive, dans la doctrine chrétienne aussi, plus d'une pente par où les âmes glisseraient aisément jusqu^au fatalisme. La tnéorie du péché originel ne joue-t-elle pas un rôle analogue à la théorie de la transmigration ? n'est-elle pas apte elle aussi à justifier, en l'expliquant par une faute lointaine, le mal présent? Ne sera-ce point, par exemple, dans les justes répercussions de cette faute que saint Augustin cherchera une excuse pour l'institution de l'esclavage ? Mais la théorie de la rédemption corrige sans doute l'impression de « désespoir » où nous plongerait le souvenir toujours présent du péché originel et de ses conséquences. C'est contre elles que le Christ est venu lutter en s'incarnant. Il a donné aux hommes l'exemple en même temps que les moyens de la résistance à la fatalilé. Qu'ils achèvent, par un effort continu, l'œuvre de libération qu'il a inaugurée, cela ne tient qu'à eux.

Il est vrai qu'il y aurait dans la théorie de la grâce de quoi contrebalancer cet appel à i'effort personnel.

« La morale de la grâce, répétait récemment M. G. Renard après Michelet, n'est-ce pas la morale de l'arbitraire, dti passe-droit, de l'injustice éternelle»? Mais sans pénétrer dans le maquis des distinctions scolasliques, il convient de rappeler que les théologiens ont trouvé des moyens ingénieux de concilier la prescience divine avec l'autonomie humaine, et qu'en fait nombre de réformateurs chrétiens des plus énergiques, qui croyaient à la prédestination, n'ont point paru arrêtés dans la tension de leur énergie parle poids de celte croyance.

Le point reste donc acquis : il se révèle dans le christianisme une force toute différente de celle qui détache les hommes de la terre, une force capable de les pousser en avant, sur la route commune, de les atteler ensemble à une œuvre de progrès. S'il y a un sentiment chrétien qui conseille la passivité, il en est un autre qui suscite l'activité. Après le son des cloches, l'appel des trompettes. « Que votre volonté soit faite sur la terre», c'est une formule qui peut être prononcée de deux tons : celui de la non-résistance et celui de la lutte, — celui de la résignation et celui de la révolution.

Entre ces deux qualités de sentiments les idées égalitaires vont se trouver placées comme entre la forêt et le fleuve. Il y a ici de l'eau pour éteindre le feu, et là du

bois pour l'attiser. Ceux qui ont parlé au nom du christianisme, tout le long de l'histoire, ont-ils surtout apporté du bois, ou de l'eau ? Et quelles sortes de forces ont déterminé leur choix ? C'est ce qui nous reste à montrer.

L'Evangile a toujours été, disait Taine à la fin de sa vie, le meilleur auxiliaire de l'instinct social. — Soit, observe M. Marcel Hébert, mais à la condition qu'on entende surtout, par instinct social, Tinstinct conservateur.

En fait, que les puissances de conservation n'aient pas cessé d'utiliser, consciemment ou inconsciemment^ pour échapper aux diverses révolutions réclamées par le progrès des idées égalitaires, l'esprit de détachement, de renoncement, de soumission sur la terre qui découle de l'espérance une fois placée dans le royaume des cieux, c'est ce qui est indubitable et facilement explicable. La tactique est trop tentante pour que les privilégiés n'en usent pas, fût-ce sans calcul, et par un sentiment spontané d'intérêt bien entendu.

On se souvient de la comparaison qu'instituait Victor Hugo vers 1834, dans Claude Gueux: « Examinez cette balance, toutes les jouissances dans le plateau du riche^

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toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inégales ? La balance ne doitelle pas nécessairement pencher ?

« El maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misèresjetez la certitude d'un avenir meilleur, jetez l'aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contrepoids magnifique I Vous rétablissez l'équilibre. La part du pauvre est aussi riche que celle du riche.

« Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple, pour qui ce monde est si mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui. Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d^espérance. » Montalembert disait plus brièvement que le principal bienfait de l'Eglise résidait dans cette parole, qu'elle à répétée aux pauvres de tous les siècles : « Résigne-toi à la pauvreté et tu en seras récompensé et dédommagé éternellement. »

La doctrine n'est-elle pas, pour celui qui possède, dangereusement commode ? Un des avocats du nouveau catholicisme social, M. G. doyau, observe que lorsqu'on parle aujourd'hui, entre gens bien nourris et bien pensants, de la question sociale, cette formule : « Le christianisme est le remède », prend un sens tout favorable au maintien de l'inégalité économique établie. On semble compter sur l'esprit de l'Evangile comme sur un calmant pour l'inquiétante agitation des masses : il at-

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nuera leurs exigences, il leur rendra plus supportable le sort passager qui leur cjst réservé dans cette vallée de larmes.

Mais ce n'est pas seulement aux défenseurs de Tinégalilé économique, c'est aussi bien aux défenseurs de d'inégalité politique que le christianisme fournit des arguments. A la devise républicaine, programme « antiphysique », témoignage de « l'erreur française », M. P. Bourget hier encore opposait celle-ci, « Hiérarchie, Discipline, Charité », où il prétendait résumer tout l'enseignement des Evangiles. Du moins ne pourra-t-on nier que la société chrétienne organisée.l'Eglise, ait lié partie avec les gouvernements établis, ni que par suite elle ait cherché de préférence, pour en pénétrer l'àme du peuple, tout ce qui pouvait dans sa tradition servir à consacrer, comme de « droit divin », leur autorité absolue. L'Eglise représente le plus souvent le peuple comme un troupeau qui ne saurait se conduire de lui-même ; dans ces instruments de contrôle que sont les institutions de la démocratie, elle ne peut voir que les produits a sataniques », comme eût dit De Maistre, d'un esprit critique dont elle a peur pour elle-même. Et c'est pourquoi sans doute le « Pape des ouvriers », lui aussi, gémissait sur le malheur de ces temps où « la multitude du peuple, se croyant dégagée de toute sanction divine, n'a plus souffert d'être

soumise à d'autres lois qu'à celles qu'elle aurait portées elles-mêmes, conformément à son caprice. »

Il faut aller plus loin. C'est contre la cause même de l'égalité la plus élémentaire, de l'égalité civile et juridique, que le christianisme peut se retourner. Dans la question de l'esclavage, n'a-t-on pas vu qu'il tenait en réserve nombre d'arguments conservateurs,. en effet, très propres à entraver tout effort de révolte contre l'institution ? Non seulement il rappelle à l'esclave que tout chrétien doit accepter sans murmure la condition que Dieu lui a fixée sur la terre, et que c'est en conséquence son devoir strict, à lui qui est né dans l'esclavage, « d'obéir à ses maîtres de la terre avec crainte et tremblement, dans la simplicité de son cœur, comme à Jésus-Christ lui-même. » Mais il travaille à lui démontrer qu'après tout son sort n'est pas si déplorable, que peut-être il est enviable. Onv pourrait extraire à cet égard, des écrits des Pères de l'Eglise, une « consolation » pour l'esclave qui serait en même temps une apologie de l'esclavage. On montrerait aisément que leur argumentation oscille entre ces deux thèses : « La servitude est universelle », « La servitude n'est pas réelle ». Esclaves, que vous plaignez-vous de vos chaînes lorsque, non libres ou libres, nous sommes tous enchaînés ? L'esclavage du péché, diront saint Ambroise et saint Basile, n'esl-il pas l'es-

clavage véritable ? Et qu'importent, lorsqu'on s'en est rendu compte, les liens qui garrottent le corps I Ils ne sauraient toucher notre être essentiel. L'âme est libre. Oui sait même si elle n'est pas plus libre lorsque le corps est dans les fers? Elle y acquiert du moins plus de mérite. Et c'est pourquoi saint Jean Chrysostome ne trouvait pas bon que l'esclave recherchât l'affranchissement. Il y a donc, dans la tradition chrétienne, de quoi justifier vingt fois l'institution la plus anti-égalitaire. En ce sens M. Pillon avait raison d'écrire : « Le christianisme a commandé à l'homme d'aimer l'homme comme son frère ; il ne lui a pas interdit de posséder ce frère comme une chose : il a ajourné Tégalitédu maître et de l'esclave à une autre vie. »

Et il n'est pas question de méconnaître les bienfaits de cette charité que le sentiment chrétien instille dans le jeu des rouages qu'il conserve. Mais autre chose est soulager le prochain par esprit de charité, autre chose, s'incliner devant son droit. Les baumes de la pitié, en même temps qu'ils adoucissent la douleur, ne risquentils pas d'endormir la révolte ?

Que ce ne soit là qu'un aspect de la question, il y au. rail injustice aie nier. En fait, tout le long de l'histoire.

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en face des instincts conservateurs, les instincts révolutionnaires ont pu, eux aussi, s'alimenter aux sources chrétiennes, et y puiser des arguments propres à justifier les diverses revendications de l'égalitarisme.

Le pessimisme impliqu '; dans la doctrine du Royaume céleste semble, disions-no u^;, non seulement incapable, d'ébranler, mais capable d'élayer l'institution de l'esclavage? Mais inversement, on a souvent rappelé en quel sens cette même institution était minée par le spiritualisme impliqué dans la doctrine de la Paternité divine. M. Brunetière, récemment encore, utilisait cette exemple pour montrer à quelles transformations « sociologiques » aboutit une régénération morale des âmes par le religion. « Juifs et Gentils, Scythes et Barbares, maîtres et esclaves » — ce sont les termes de l'Apôtre — « le christianisme en a fait, littéralement, les enfants d'un même père : les différences ne sont qu'à la surface ; l'analogie, la ressemblance, .l'identité sont au fond ». A cette noiion, inconnue à l'antiquité,, de l'unité foncière de l'espèce humaine, ajoutez la notion également originale du prix infini de chaque personnalité — le christianisme n'apprend-il pas à reconnaître sur toute figure humaine comme un reflet de la gloire divine? — et vous comprendrez comment le sentiment chrétien, s'il ne pouvait aller jusqu'à abolir dans les lois l'institution de l'esclavage, la rendait au

moins, par une haute et profonde rénovation des mœurs, de plus en plus intolérable, inadmissible, et C( mme on dit impossible. Ce sont ces deux notions qui continuent d'élaborer dans l'ombre, de siècle en siècle tout le système de l'égalitarisme occidental, et lorsqu'enfin, à l'aurore des temps contemporains, l'abolilion de l'esclavage est solennellement proclamée pour le monde entier, ce sont elles encore — une analyse des discours prononcés alors le prouverait aisément — qui animent et font parler les promoteurs de la réforme.

Il faut en effet se garder d'être dupe des prétentions « autonomistes » du xviii* siècle. Derrière les postulats du Droit naturel, il serait aisé de montrer à l'œuvre plus d'un sentiment d'origine chrétienne. N'en a-t-on pas obtenu de nos jours, en ce qui concerne la Déclaration des Droits de l'homme, une preuve historique frappante, puisqu'on a découvert, en analysant ses modèles directs — les Bills of Rights des puritains réfugiés en Amérique — tous les chaînons qui la relient à la pensée d'un Luther ?

D'une manière plus générale — Guizot l'indiquait dès longtemps — en sauvegardant vis-à-vis de l'Etat les droits du for intérieur, le christianisme jetait le plan des libertés « à la moderne » ; autour de la liberié de conscience revendiquée parla religion contre les pouvoirs séculiers, on verra les libertés politiques sortir de Bougie. 19

terre, une à une, tout arme'es pour ia défendre. Et en ce sens le christianisme peut passer pour l'ancêtre lointain de notre individualisme démocratique.

Mais sur le terrain des réformes économiques aussi on reconnaît le sillon chrétien. C'est pour tous les hommes un devoir de vivre, disions-nous. C'est pour tous, par suite, un droit de gagner de quoi vivre. D'où la revendication d'un juste salaire. C'est de même un devoir pour tous de cultiver le jardin de leur âme, et de goûter, à l'image du Créateur, le repos mérité par le travail. D'où la revendication d'an loisir normal. Il va contre les plus clairs enseignements du Christ, un système social qui ravale Thomme au degré de l'animal ou l'exploite à'I'égal d'une machine. L'indignation qu'un pareil système suscite chez un chrétien conséquent est la source de ce qu'on a appelé le socialisme de l'Encyclique Rerum novarum.

On le voit donc, dira-t-on, aucune des aspirations égalitaires n'est étrangère au christianisme. Contre toutes les formes du despotisme, c'est son action continue qui a progressivement émancipé l'homme européen. Ce que le Bouddhisme n'a pu donner à l'Orient, le ciiristianisme le donne à l'Occident. Dans i'anti-esclavagisme, dans le libéralisme politique, dans le socialisme même, nous avons retrouvé l'empreinte de Jésus. El c'est pourquoi il nous était permis de dire que si

notre civilisation est finalement démocratique, c'est qu'elle est en son fond chrétienne. L'arbre touffu, et qui croît chaque jour sous nos yeux, de l'égalitarisme, est sorti tout entier du germe posé en terre, il y a vingt siècles, par le fils du charpentier.

Que penser de cette revendication ? Est-il vrai que, lorsque nous réclamons l'égalité juridique, politique, économique nous ne faisons que déduire les conséquences des principes établis par le christianisme? Est-il vrai surtout que, quand nous le voudrions, il nous serait impossible de rattacher ces mêmes réclamations à d'autres principes ? Est-il vrai en particulier, pour fixer les idées par un exemple, que nous ne saurions travailler sincèrement, et logiquement, à l'avènôment de la justice sur la terre si nous ne restions persuadés que tous les hommes sont les fils d'un même Père, et que leurs âmes sont immortelles, pour être récompensées ou punies, durant l'éternité, des actes qu'elles auront accomplis ici-bas?

Observons d'abord combien il est malaisé de répondre par l'expérience à la question ainsi posée. Rien ne semble pourtant plus simple. Dévoilons des âmes

OÙ les idées égalitaires soient toutes puissantes et dont toul sentiment chrétien soit absent : ne serait-ce pas démontrer, du même coup, que ce sentiment n'est pas nécessaire à la croissance de ces idées? Mais on sait que les nouveaux apologistes de la religion chrétienne prétendent volontiers qu'elle continue d'envelopper invisiblement ceux-là mêmes qui croient l'avoir dépouillée. Il arrive, disait M. le pasteur Wagner, que quand ses disciples renient le véritable esprit de Jésus, il se manifeste par la bouche de ses détracteurs. Que répondre, et comment démontrer, contre cette méthode englobante, qu'il y a des éléments non chrétiens dans notre égalitarisme ?

11 semble pourtant difficile d'affirmer sans paradoxe que le « ton de sentiment » qui s'y révèle soit en harmonie avec ce qu'on est convenu d'appeler le sentiment chrétien. On pourrait rappeler d'abord, comme l'a fait souvent le néo-crilicisme, que ce qui a fait le plus défaut au christianisme, c'est précisément la notion du droit, avec toul ce qu'elle comporte de combativité latente. Vainement pense-t-on suppléer à cette notion par les efïusions de la charité. Cent boisseaux de charité ne font pas un grain de sentiment juridique. Et il n'est pas étonnant, de ce point de vue, que le christianisme à lui seul ait été impuissant à accomplir non seulement l'abolition de l'esclavage, mais toutes les

œuvres d'émancipation progressive qui sont l'histoire de l'Occident ; c'est peut-être qu'il lui manque ce franc amour de la vie qui engendre les révoltes fécondes.

De la même manière il faudrait répondre à ceux qui ne voient dans la Déclaration des Droits de l'Homme qu'un démarquage des principes de l'Evangile. On n'a fait (\\x adapter, pensent-ils^, la tradition chrétienne. On l'adaptait, en effet, à un esprit tout différent de l'esprit traditionnel du christianisme, à l'esprit le plus défiant à l'égard des révélations divines et le plus confiant dans les révolutions humaines, au rationalisme optimiste et actif du xviii® siècle. Que le besoin d'indépendance de la conscience religieuse ait inspiré, en fait, tout le système des libertés modernes, c'est d'abord ce qui pourrait être contesté : le souci, qui commande les principales réformes, de ce qui est dû à la « volonté générale », à « l'utilité commune », aux « mérites personnels », s'il se déduit directement des sentiments répandus dans tout le xviii- siècle et condensés par les philosophes, le rattacherait-on aussi aisément aux purs sentiments chrétiens? D'ailleurs, quand bien même on retrouverait, aux divers Droits de l'homme, de lointaines origines évangéliques, il est clair que ceux qui les proclamaient étaient animés d'une fièvre nouvelle : c'est bien l'orgueil humain qui les enivre. Lorsqu'ils affirment l'égale liberté de toutes

les opinions (( même religieuses », c'est déjà le droit de l'irréligion que pose leur tolérance rationaliste. Bien plus, n'est-ce pas comme autant de moyens de bonheur, observait Henry Michel, qu'ils présentent les droits du peuple sur le gouvernement, les devoirs de l'Elal vis-àvis de l'individu ? Par où il apparaît qu'ils sont fils de la terre, et que la notion du paradis est comme déplacée dans leur âme par celle du progrès social.

Mais c'est surtout lorsqu'on voit émerger les tendances proprement socialistes qu'il semble de plus en plus difficile de maintenir l'accord entre le sentiment chrétien traditionnel et le progrès des idées égalitaires. « Réhabilitation de la chair », cette formule saintsimonienne est peut-être celle qui rend le mieux le ton de sentiment du socialisme contemporain. Par où il ne faut pas entendre — les croyants l'admettent en tous temps avec une plaisante complaisance — que la librepensée, chez les socialistes aussi, ne serait que le rideau du libertinage ; mais a croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aisier cette vie, refuser la définition de la terre « vallée de larmes », ne pas admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la soufîrance soit providentielle, ne prendre en un mot son parti d'aucune misère », ce serait là, suivant M. Lavisse, la définition de l'esprit laïque ; ce serait aussi le premier postulat de la pensée socialiste.

La doctrine laïque de la solidarité reprend ce postulat à son conapte. Et c'est pourquoi elle déclare que ce sont les intérêts matériels du plus grand nombre qui la préoccupent d'abord. Non qu'elle entende en aucune façon — est-il besoin de l'ajouter? — borner là l'ambition humaine ; elle proclame, elle aussi, que la dignité de l'homme est dans la vie spirituelle. Mais elle convient qu'il y a certaines conditions de travail, de logement, de nourriture au-dessous desquelles on n'entrevoit plus, pour l'esprit même, aucune espèce de vie possible. Et elle conclut que le premier devoir d'une société digne de ce nom c'est de rectifier un régime qui transforme en eiïet en « appendices de la machine » , une majorité de prolétaires ; c'est de ne plus attendre de la bonne volonté des possédants, mais d'imposer au besoin par la force des lois, une organisation vraiment humaine. Des garanties légales pour nos intérêts matériels, voilà ce qu'il nous faut d'abord. En incorporant à ses thèses cette volonté de la masse, il semble bien que le solidarisme prend précisément le contre-pied des thèses soutenues par ceux qui répètent, pour nous ramener au bercail du christianisme, que la question sociale n'est qu'une question morale.

Il est remarquable que, dans leur effort pour hâter l'avènement de la loi nouvelle, les partisans du mou-

vement égalitaire semblent bien plutôt craindre, aujourd'hui, que souhaiter les secours de la religion. Timeo Danaos...\,-à religion sera inutile demain, disentils ; ils ajouteraient volontiers qu'elle est^ à leur point de vue, dangereuse aujourd'hui. « Le bien-être assuré également à chacun dès son vivant, disait Jules Guesde dans sa lettre à Léon XIII, rendra inutile le paradis imaginaire d'après la mort. » Mais peut-être la perspective du paradis brise-t-elle présentement le légitime élan de tous vers un juste bien-être? C'est pourquoi sans doute on voit les socialistes pourchasser, partout où elle vient s'asseoir la pâle figure de la Résignation chrétienne : ils craignent le sommeil qu'elle répand autour d'elle.

En quoi ils se trompent, dira-l-on peut-être, et méconnaissent la plasticité du christianisme ; diverses voies lui restent ouvertes ; ses facultés éprouvées de renouvellement n'ont dit leur dernier mot. La légitimité des intérêts matériels, la nécessité des garanties légales, le soldat du Christ aussi les peut comprendre ; et si l'expérience lui démontre que la politique « d'abstention ou d'obstruction » pratiquée par les possédants rend impossible, sous le régime économique actuel, l'avène-

ment de la justice, il ne sera pas le dernier, comme disait l'abbé Klein commentant les enseignements du Père Hecker, à « mettre la main à la pâte », et à préparer un régime nouveau. On a annoncé bien des fois que le xx^ siècle verrait la lutte finale des deux grandes organisations qui domineront tout le reste : le collectivisme et le catholicisme. Mais peut-être, après des compromis nouveaux, est-ce l'adaptation de celui-ci à celui-là qui étonnera le monde.

Si l'évolution du christianisme doit s'orienter de ce côté, un avenir peut-être prochain nous l'apprendra. Mais ce que nous pouvons observer dès aujourd'hui, c'est que, quand bien même le plus grand nombre des croyants se déciderait à prendre le parti de l'égalitarisme et à le suivre jusqu'au bout de ses exigences, cela ne prouverait pas encore, pour autant, que l'éga* litarisme ne soit autre chose qu'un rejeton de la souche chrétienne. Les chrétiens-socialistes ne pourront faire leurs preuves, en réalité, qu'à la condition de laisser dans l'ombre tout un pan de la doctrine classique. Il faudra qu'ils tiennent leurs oreilles bouchées aux conseils de soumission, de laisser-faire, de détachement que ne cesse de donner la théorie du Royaume. Il faudra qu'ils décantent, en quelque sorte, leur croyance pour la dépouiller des saveurs amères de l'ascétisme et des essences endormantes du fatalisme.

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Dirons-nous qu'en ce faisant, ils ne feront qu'accona plir l'évolulion prédéterminée de l'esprit chrétien ? C'est ici le lieu de se souvenir que si par évolution on entend encore, le plus souvent, un développement unilinéaire à partir d'un germe, on peut entendre aussi, par une interprétation plus conforme aux enseignements de la biologie moderne, une succession de variations qui s'adaptent à la diversité des circonstances. C'est en ce second eens qu'il faut dire que le christianisme évolue; de sa doctrine originelle, il présente tantôt une face et tantôt l'autre, pour répondre aux demandes des « siècles n qui passent, pour ne pas laisser s'accomplir sans lui ce qui s'accomplirait peut-être — ils le pressent — contre lui. Et ainsi la puissance qui détermine ses changements da ton lui e?t extérieure bien plutôt qu'intérieure; ils témoignent moins de la force de sa logique propre de la force des choses.

En limitant la thèse de M. Jellinek qui prétendait, pour expliquer l'esprit de la Révolution française, remonter de la pensée des membres de nos Assemblées à la pensée des Puritains, et de celle-ci à celle d'un Roger Williams ou d'un Luther, M. Boulmy faisait observer que ce ne sont pas seulement quelques individus, c'est toutun siècle qu'il faudrait appeler à signer de son nom des conclusions comme celles que formule la Déclaration des Droits : les transformations que subit la société

et les besoins nouveaux qui s'y développent, voilà la cause profonde, parfois cache'e des théories. L'idée n'est le plus souvent, répète de son côté M. Faguet, que le reflet d'un fait antérieur. 11 faut appliquer ces remarques à la question qui nous occupe.

Dans le verger du Christ nous avons rencontré deux arbres, l'un dressant des fleurs vers le ciel, l'autre tendant des fruits vers la terre. S'il est vrai qu'un nombre croissant de fidèles modernes paraît disposé à cultiver de préférence l'arbre de vie terrestre, quitte à négliger l'autre, si, dans leur volonté de prouver que rien d'humain ne leur reste étranger, ils se laissent de moins en moins obséder par le regret de leur céleste patrie, pour rendre compte de ce penchant ce n'est pas la seule « Essence du christianisme », c'est toute l'histoire de l'Occident qu'il faudrait invoquer.

On se souvient de l'explication que fournil Tocqueviile, dans l'Introduction à son enquête sur la Démocratie en Amérique, du progrès de l'égalité. Si ce progrès est irrésistible, s'il semble que vouloir l'enrayer ce serait « lutter contre Dieu même », c'est qu'il a été secondé par le concours des événements les plus divers. Les Croisades et les Communes, la découverte du fusil et celle de l'imprimerie, les innovations de la Renaissance et celles de la Réforme, tout celalbouleversait les relations politiques, les situations écono-

miques, les conditions de développement intellectuel : tout cela contribuait à abaisser ceux qui étaient surélevés, à relever ceux qui étaient rabaissés.

Les travaux des sociologues contemporains ont confirmé et précisé les vues de Tocqueville. Ce qu'Eusèbe disait du rapport de l'empire romain à lidée chrétienne, — celui-là. parce qu'il unifiait les peuples, préparant les voies à celle-ci, — ils l'ont répété des harmonies révélées par l'histoire entre les diverses formes sociales propres à l'Occident et les idées égalitaire?. C'est la seule civilisation occidentale qui a vu d'immenses masses humaines se concentrer dans les cités et se grouper en nations, — les individus, unis par des rapports de plus en plus nombreux et complexes, se ressembler de plus en plus, par cerfains côtés, en même lemps que de plus en plus ils difFéraienl par certains autres, — l'assimilation s'étendre en même temps que s'approfondissait la différenciation professionnelle. — la complication sociale enfin accompagner l'unification. Tous phénomènes qui, par les impressions journalières qu'ils imposent, par les réflexions inévitables qu'ils suggèrent aux esprits, tendent spontanément à les élargir pour y faire entrer, avec la notion de l'unité de l'espèce humaine, celle de la valeur propre de chaque personnalité, avec le sentiment des solidarités nécessaires, celui du droit égal des membres du corps so-

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cial. C'est en ce sens que nous pouvions soutenir que, dans l'histoire des sociétés occidentales, rien n'autorise à présenter comme tombées du ciel les idées égalitaires : bien plutôt les voit-on naître des entrailles mêmes de ces sociétés. Du moins pour que ces idées se répandissent jusqu'au cœur des masses, a-t-il fallu que l'effort des [initiateurs fût aidé et comme porté par le mouvement général de la civilisation.

Que l'on compare, de ce point de vue, les conditions de développement qui s'offraient au christianisme avec celles que rencontrait l'autre religion prosélylique dont on l'a bien des fois rapproché, pour mesurer leurs contributions au progrès des idées égalitaires. Le Bouddha eùt-il vraiment rêvé l'égalité des hommes, c'était là une pensée qui ne pouvait vivre dans l'atmosphère hindoue. Bien loin de lui préparer les voies, les formes sociales, ici, se dressaient devant tout effort pour incarner cette pensée dans la réalité historique. Tandis qu'ailleurs les groupements primitifs, qui empêchaient les hommes de se mêler, se sont élargis en se compénétrant, ici, conservant et exagérant leur exclusivisme et leur étroitesse, ils continuent de s'opposer aux contacts intimes, aux échanges de sangs et d'idées, aux mobilités unificatrices. Nous ne rencontrons pas, dans l'histoire de l'Inde, de cités proprement dites, ni de nations à l'intérieur desquelles les cercles sociaux

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se multiplient en s" entrecoupant. Sur le sol hindou, aux sillons durcis et comme gelés par l'atmosphère de la caste, les semences égalitaires ne pouvaient germer- Nul sol, au contraire, n'est mieux préparé pour les faire fructifier que le sol occidental, inlassablement labouré comme il l'a été par tous les événements de notre histoire.

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