SUR LE SYNDICALISME
La morale de Voutil. — Le rôle morale des associations professionnelles (I).
On se préoccupe beaucoup en ce moment, dans le monde parlementaire, des fonctions politiques ou économiques, voire administratives, qui pourraient revenir aux divers types d'associations professionnelles. On prête moins d'attention à l'action plus intime — plus profonde peut-être, mais aussi moins visible — qu'il leur appartient d'exercer en enveloppant l'individu, tant pour le contenir que pour le soutenir : on «onge moins souvent à leur rôle moral. C'est un aspect de la question sur lequel les inductions des sociologues projettent déjà, pourtant, quelque lumière.
(i) Revue bleue du 16 juin 1906.
Un des symptômes les plus significatifs du malaise moral dans une société, c'est l'accroissement du taux des suicides — M. Durkheim le rappelait récemment encore. En recherchant par l'analyse des statistiques, dans des sociétés contemporaines, sur quels points se portent de préférence les « courants suicidogènes », il arrive à celte conclusion que c'est le défaut « d'intégration sociale » qui explique le plus vraisemblablement la multiplication anormale des morts volontaires. Là où l'individu ne sent plus, sur son front, comme le souffle de quelque groupe rapproché, et capable de lui suggérer des raisons de vivre en même temps que de lui imposer une méthode de vie, il offre moins de résistance au mal du pessimisme : isolé et comme abandonné, plus aisément il s'abandonne...
Pour ceux-là que le courant entraine, où trouver les branches de salut ? — Ne cherchez pas plus loin ; à portée de votre main, voici l'arbre séculaire et toujours vivace de la société catholique. C'est la réponse que nous suggère M. Brunetière, lorsqu'il vante « la religion comme sociologie » et la déclare seule apte à « régler » en même temps qu'à « rallier » les âmes.
Et de fait les statistiques comparées des suicides
LE SûLIDARISME 281
semblent prouver que là où le catholicisme a conservé, sur la majorité des âmes, sa mainmise traditionnelle, elles se laissent moins aise'ment emporter aux extrémités du découragement. Mais là où elle fonctionne en effet, de quel prix cette espèce d'assurance contre le suicide est-elle normalement payée? 11 y a tout lieu de craindre, fait observer M. Durkheim, que cette mainmise traditionnelle ne comprime les individualités, et ne laisse pas, à l'esprit d'initiative et de critique, le jeu réclamé par les conditions de la vie moderne. En ce sens, révérence parler, le catholicisme soutiendrait la personnalité humaine comme la corde soutient le pendu ? De deux choses l'une : ou bien ses dogmes ne garderont dans la vie, envahie désormais par toutes sortes de préoccupations séculières, qu'une place de plus en plus restreinte : et alors leur protection deviendra de moins en moins efficace. Ou bien, envers et contre toutes les influences de la civilisation contemporaine, ils continueront de pénétrer tout le détail de la vie ; mais alors celle-ci risquera d'être, par leur vertu trop puissante, immobilisée et comme pétrifiée. De toutes manières, c'est une nécessité aujourd'hui, ou de compléter largement ou de rectifier décidément l'action morale des groupements religieux.
L'action morale de la famille est moins sujette à caution. Rien ne vaut, rien ne remplace les directions
premières qu'elle impose, les appuis constants qu'elle fournit. On Ta dit bien des fois : la chaleur du foyer est nécessaire à l'éclosion de toutes les vertus sociales. C'est pourquoi Le Play cherchait un remède aux malaises de la société dans la recomposition de la famillesouche. Empêchez la dissociation, favorisez la fusion, sur un même domaine, sous un même toit, des générations et des ménages : jamais les individus ne seront mieux protégés ni du même coup mieux contrôlés qu'à l'intérieur de ces cercles où tous se connaissent, et répondent les uns pour les autres.
Peut-être. Le malheur est que, par la force des choses, l'empire de la famille se restreint, et semble condamné à se restreindre de plus en plus. Qui ne sait que la grande industrie écartèle en quelque sorte la famille ouvrière, par cela même qu'elle en disperse les membres aux quatre coins des ateliers ? Quand ceux-ci se réunissent, c'est comme pour des halles fiévreuses, qui ne sauraient laisser à une action morale le temps de s'exercer. 11 n'y a plus ici de foyer digne de ce nom : au lieu de l'âtre toujours chaud, c'est le poêle à pétrole ou le fourneau à gaz, aus>i vite éteints qu'allumés — symboles de ces réunions de famille aussi vile terminées que commencées.
Alléguera-t-on le travail à domicile, qui permet à la famille ouvrière de rester groupée tout en gagnant son
pain? Mais qui ne sait encore que le logis n'est plus alors, dans la plupart des cas, qu'une annexe de l'usine, — un poste rattaché par un fil au centre de la production, et où l'on ressent toute l'incessante trépidation de l'ensemble, — une espèce de four à travail dans lequel les condamnés du sweating-system brûlent leur santé avec leur loisir et jettent, avec tout ce qui fait le charme, tout ce qui fait la vertu morale de la vie de famille ?
Au surplus,, même chez les classes aisées, la mobilité, matérielle et sociale, est aujourd'hui trop grande, pour que la famille conserve, avec l'étendue, la durée, avec l'indivisibilité, la pérennité qui étaient le secret de sa force. Dans son livre sur la Dissolution, M. Lalande a montré, en analysant les vicissitudes d'une famille depuis un siècle, avec quelle rapidité croissante les groupements domestiques ce dissolvent en effet aujourd'hui. La famille actuelle n'est plus qu'une ruche qui passerait son temps à essaimer.
Mais peut-être cette espèce d'appui constant, et de «onstanle pression, que les groupements religieux ou -familiaux ont de plus en plus de peine à assurer, pour-
rait-on l'attendre des groupements professionnels enfin reconstitués ?
De plus en plus, au fur et à mesure que la spécialisation s'accroit, ne semble-t-il pas que le métier devienne le cetilre de toute la vie ? « Une profession est une patrie », disait M. Faguet. Et si l'on n'emporte pas une profession non plus à la semelle de ses souliers, ou l'emporte du moins, où qu'on s'exile, dans la paume de sa main, dans les habitudes de ses muscles, dans les plis de son cerveau. L'outil est le compagnon de toutes les heures de la journée. Pioche ou lime, plume ou marteau, c'est la chanson de l'outil que l'homme entend du matin au soir. Comme le menuisier au milieu des copeaux que son rabot soulève, nous vivons au milieu des pensées soulevées, des problèmes posés, des solutions suggérées par le métier. N'est-il pas naturel que les représentants d'une même profession formentcomme un faisceau de leurs outils rassemblés et fassent tourner autour de ce faisceau, avec leurs préoccupationscommunes, leurs activités coordonnées ?
De fait, sous des formes différentes, dans la plupart des civilisations, entre la famille qui perd de ses attributions et l'Etat qui accroît les siennes, l'association professionnelle s'est toujours taillé sa place, prête à défendre et aussi à gourmander ses membres, destinée en même temps qu'à faire valoir leurs droits, à leui
rappeler leurs devoirs. Qui ne se souvient de la place qu'elle a tenue dans la Commune du Moyen Age? Comme on voit, dans certaines nefs, les arêtes de la voûte converger sur un pilier central, ainsi toutes les formes de la vie, politique ou économique, reposaient sur la ghilde. Par-dessus tout, c'était la vie morale elle-même dans toute son étendue que soutenait cette confrérie spéciale, société de mutuelle censure en même temps que de secours mutuel.
Dirat-on que, là où le vent de la Révolution a passé, il est impossible, il est interdit de relever ces piliers ? « La Révolution a tué la corporation. Vous ne sauriez à la fois vous louer des conquêtes de l'une et regretter les avantages de l'autre. »
Mais on sait quelles équivoques tournent autour de cette question. La Révolution a bien fait d'achever ce « monstre vieillot », comme disait Taine, qu'était devenue l.i corporation d'ancien régime. Exclusive et oppressive, elle s'était révélée incapable de comprendre soit les exigences du droit individuel, soit celles de l'intérêt général. Bornant le plus souvent son action à une ville, elle n'avait pas su élargir son cercle à la mesure du mouvement économique.
Mais de ce que la fonction ait été mal remplie par cette forme d'association professionnelle, il ne s'ensuit nullement qu'il ne restait pas, pour des associations
professionnelles d'une forme nouvelle, des fonctions à remplir.
On a souvent soutenu que « l'atomisalion » révolutionnaire, en laissant les individus isolés en face de l'Etat — cette poussière en face de ce rouleau, comme disait Benjamin Constant — préparait le terrain pour le despotisme politique. Avec plus de raison encore on la rend, pour une large part, responsable de « l'anarchie économique ». Mais n'est-ce pas par surcroît le désarroi moral de beaucoup de consciences qu'il faudrait faire remonter à la même cause ? Alors surtout que parla force des choses, comme nous l'avons vu, tant d'autres centres de ralliement étaient ébranlés, était-il prudent de faire table rase des cadres professionnels ? Disperser les seuls groupes qui pussent rallier avec constance les volontés individuelles, n'était-ce pas, demande M. Durkheim, briser l'instrument désigné de la réorganisation morale ?
C'est pourquoi, sans doute, parmi ceux qui interrogent le passé aussi bien que parmi ceux qui s'interrogent sur l'avenir, il s'est rencontré tant d'esprits pour ouvrir un large crédit de sympathies aux diverses associations professionnelles qui se sont reformées ou créées de notre temps. C'est pourquoi ils relèvent avec empressement tous les traits qui tendent à prouver que les syndicats, en même temps que des organes de dé-
LE SOLIDARISHE 287
fense, sont des instruments, non seulement d'élargissement intellectuel, mais de redressement moral.
On citera par exemple cette espèce de biographie d'un ouvrier trade-uaioniste que les Sydney Web ont placée à la fin d'un des volumes de leur Démocratie industrielle, pour montrer quelle place la Trade-Union prend dans la vie des ouvriers, quelles hautes préoccupations elle leur communique, quelles droites habitudes d'esprit et de conscience elle leur impose. On renverra à ces portraits de militants, véritables « professeurs d'énergie » altruiste, que D. Halévy composait avec tant d'admiration affectueuse dans ses Essais sur le mouvement ouvrier. On constatera, par l'histoire des progrès des dockers — beaucoup sont devenus teetota^ lers — ou par celle des efforts de la classe ouvrière belge contre l'alcoolisme, que l'organisation semble inculquer aux salariés, avec le souci de la solidarité, celui de la dignité personnelle. Et ce ne sont là, pense-t-on, que des commencements et comme des amorces de progrès. Au fur et à mesure que le syndicat étendra les branches de son action, plus profondément aussi il plongera ses racines dans les âmes. Ce n'est pas seulement d'un droit nouveau, c'est d'une nouvelle moralité, nous laisse entendre M. G. Sorel, qu'il est permis d'espérer le développement spontané par l'organisation syndicale. Ce sera donc la charge et l'honneur du syn-
dicalisme de venir combler les lacunes morales du socialisme. Au vrai, le commencement et la fin de la sagesse socialiste, ce doit être désormais, semble-t-il, de se pencher, pour en constater les effets régénérateurs, sur l'action syndicaliste.
C'est ainsi que de divers côtés on paraît attendre, de ce qu'on pourrait appeler la « morale de l'outil », une espèce de vîia nuova pour les consciences.
Quelle part d'optimisme, voulu ou ignoré, il entre dans cette belle confiance, il serait puéril de se le dissimuler. Il n'est pas absolument sur que, dans les circonstances que nous traversons, les associations professionnelles manifestent, à l'user, toutes les vertus moralisatrices qu'on leur prête.
On fait observer d'abord qu'à l'heure qu'il est, si elles constituent en effet pour leurs membres les meilleures écoles pratiques de solidarité, c'est, trop souvent, à la condition de les tourner tous ensemble contre un ennemi commun.
La défense des intérêts professionnels dresse, le plus souvent, non seulement les employés contre les employeurs, mais encore les uns et les autres contre les
LE SOLIDARISMR 289
consommateurs. La morale qu'elle réchaude serait donc encore, comme disait Renouvier, une morale de l'étal de guerre.
Il faut ajouter qu'on exagère sans doute, lorsqu'on présente la vie des hommes d'aujourd'hui comme de plus en plus dominée et commandée tout entière par les soucis professionnels. Au fur et à mesure que la spécialisation s'accroît, il arrive aussi de plus en plus souvent que l'homme découpe sa vie en deux parts. Sitôt qu'il n'est plus « de service » il s'empresse de dépouiller, avec la tenue, les préoccupations du métier : il est prêt à se rencontrer et à s'associer, en vue des fins les plus diverses, avec des gens de métiers très différents. C'est là un des aspects de cette « complication sociale » qui permet à un même individu de participer à des groupements de plus en plus nombreux et variés, et qui est elle aussi une des lois du mouvement moderne. Les partisans de la morale de l'outil oublient trop, peut-être, qu'il est inévitable, et aussi indispensable, que la profession n'absorbe plus tout l'homme, et qu'il reste capable de nouer, avec d'autres que ses compagnons de travail, de ces associations « unilatérales » dont la multiplication est une des originalités de notre civilisation.
Mais il est permis de faire observer que beaucoup d'hommes aujourd'hui restent matériellement incBpa- Bouglé. 17
bles de jouir de celte liberté supérieure d'association : ils sont les prisonniers de la situation économique qui leur est faite par leurs conditions de travail. La grande affaire pour eux est donc naturellement de se libérer d'abord : et le syndicat est le plus solide levier pour cette libération. C'est ainsi que provisoirement tout au moins — comme le remarquent les Sydney Web, — et jusqu'à nouvelle organisation économique, la forme syndicale restera, pour le plus grand nombre des déshérités, la forme impérative et quasi-unique de l'association.
Que cette forme, en même temps qu'elle leur permet de défendre leurs intérêts matériels, soit propre aussi, non seulement à exercer la force de leurs intelligences, mais à orienter l'effort de leurs consciences, que cette lutte pour la puissance économique soit faite aussi pour redresser utilement les personnalités, que l'idée syndicale doive être en elles comme la tige de fer dans la statue de plâtre, qui la fait se tenir debout, — il n'est pas inutile qu'on nous le rappelle. Encore qu'elle ne doive être à son tour qu'une morale provisoire, cette morale de l'outil mérite en effet qu'on lui fasse crédit, et qu'on en suive les tâtonnements avec une anxieuse espérance.
Syndicalistes et socialistes (1).
Que la sagesse de nos politiques ne doive pas se borner à suggérer des solutions aux évêques, et qu'il faille, enfiu, parler d'autre chose que des intransigeances du pape, c'est ce que nous rappellent utilement les discussions qui commencent — ou recommencent — entre socialistes et syndicalistes.
On sait qu'au Congrès d'Amiens — Congrès organisé par la Confédératioyi du Travail — aussi bien qu'au Congrès de Limoges — Congrès organisé par le Parti socialiste unifié — la question doit être posée des rapports entre l'organisation syndicale et la politique socialiste. De bons esprits, animés de très bonnes volontés, ont pensé que le moment était venu d' « unifier » à leur tour ces deux formes de l'action ouvrière. La Confédération et le Parti, n'est-ce pas comme la jambe gauche et la jambe droite du prolétariat organisé ? L'une et l'autre lui sont nécessaires pour marcher. Il importe donc qu'une même direction centrale puisse s'imposer à l'une comme à l'autre. Il n'y a qu'un Dieu qui règne dans les cieux, disait la vieille chanson. Il n'y a, dit la chanson nouvelle, qu'un prolétariat, qui doit
(1) Dépêche dû IP octobre 1006. '
régner sur la terre. Dans les groupements politique? comme dans les groupements économiques, dans le Comité aussi bien que dans le Syndicat, c'est lui, toujours lui qui pense et qui agit. Redonnons-lui donc une conscience plus vive de son unité profonde en rapprochant, en soumettant au même rythme des organes dont les mouvements, faute de corrélation, restent trop souvent incohérents. Comme l'écrivait Michelet de l'humanité divisée en nations, que la classe ouvrière divisée en groupements économiques et politiques apprenne à se reconnaître sous ses figures diverses, et puisse s'écrier enSn dans l'accord retrouvé : « Je savais bien que j'étais une ! »
Mais il a suffi qu'on jetât au vent la bonne parole de celte union nouvelle pour qu'on vît de vieilles discordes renaître de leurs cendres. Le feu, pour reflamber, n'attendait que cette huile. Et c'est un feu qui produit beaucoup de fumée...
Quelques clartés pourtant se dégagent déjà des polémiques instituées. On a le sentiment bien net, par exemple, que le syndicalisme tient le bon bout. C'est à lui qu'on fait les avances. Et c'est lui qui fait la grimace. Dans l'union qu'on est en train de combiner, il joue visiblement le rôle de la fiancée récalcitrante.
Déjà on avait pu légitimement supposer que les diverses fractions socialistes françaises, lorsqu'elles s'em-
pressaient de réaliser le vœu d'Amsterdam en passant condamnation sur les questions de tactique qui les séparaient, obéissaient en même temps au souci, plus ou moins conscient, de ne pas se laisser distancer par le mouvement syndicaliste : c'est pour se maintenir ou pour se remettre à sa hauteur qu'elles faisaient litière de leurs divergences. Au second banquet de Saint-Mandé le même souci a été plus sensible : autant les radicaux y reçurent de taloches, autant les syndicalistes, de caresses. Mais Griffuelhes s'empressa d'envoyer ce remerciement hautain : « Trop de pommade ! » Les avances auxquelles nous assistons aujourd'hui — la demande en mariage après les galanteries — pour savamment préparées qu'elles aient été, seront-elles mieux reçues ? Il est permis d'en douter. Les ouvriers groupés dans leurs forteresses syndicales se montreraient, à en croire leurs interprètes, terriblement jaloux de leur indépendance : ils refuseraient énergiqueuient le mot de passe aux partis politiques, quelle que soit leur couleur.
L'argument de principe qui est le plus souvent invoqué à ce propos ne manque pas de force. C'est au nom de la liberté d'opinion, par-dessus tout respectable, qu'on proteste contre l'intrusion de la politique dans l'organisation économique. Sur le terrain des intérêts professionnels nous avons réussi — après combien
294 LE SOUDARISME
d'eflorls ! — à grouper un certain nombre d'ouvriers. Mais ces mêmes ouvriers qui s'entendent pour défendre ensemble, par les mesures qu'ils auront décidées dans leurs syndicats, les intérêts qui leur sont communs,, peuvent garder sur tels autres points — et spécialement en matière de politique générale — des opinions divergentes. Nous faudra-t-il donc, pour obtenir l'uniformité politique, cesser de tolérer ces divergences, c'est-à-dire excommunier les dissidents, c'est-à-dire encore diminuer la force économique de l'organe que nous avons si chèrement constitué pour l'assistance mutuelle et la résistance collective ? Ordonner l'union de la fédération des syndicats avec un parti politique, fût-il le parti socialiste, ce serait donc, à l'intérieur de ces mêmes syndicats, risquer la désunion sans remède. A vouloir tout cimenter, prenez garde de tout désagréger.
Raisonnement bien fait pour rabattre l'orgueil dont ne se privent pas certains socialistes unifiés. Combien de fois ne nous ont-ils pas répété que refuser d'entrer dans leur égli?e reconstituée c'était aussi prendre parti contre le peuple, c'était s'interdire, du moins, de rien faire de conforme aux aspirations et aux intérêts de la classe ouvrière ! Et quand on leur demandait où était cette classe ouvrière au nom de laquelle ils portaient la parole, ils répondaient : a Dans ses syndicats », Et
voici que ces syndicats eux-mêmes, alléguant la diversité d'opinions des ouvriers qu'ils groupent et représentent, refusent d'adhérer en bloc à ce parti en dehors duquel, paraît-il, il n'était point de salut?
C'est donc que la solution collectiviste ne serait pas cette « solution unique » qn'on nous vantait, aveuglante de clarté pour tous les yeux que n'ont point crevéa d'avance les préjugés bourgeois? Elle serait donc, même pour des yeux d'ouvriers, une solution entre autres, que. certaines expériences pourraient sur tels points, rendre nécessaire, mais dont d'autres expériences pourraient aussi, sur tels autres points, démontrer le danger? Et en attendant — comme cela est arrivé, en fait, dans les pays où les syndicats sont les mieux organisés — la méthode réformiste à laquelle se tiennent les radicaux-socialistes pourrait, tout aussi logiquement que la doctrine collectiviste, escompter la collaboration, aux moments voulus, des « ouvriers conscients » ?
Il n'était pas inutile qu'elle fût formulée par des syndicalistes décidés, celte protestation contre la tendance du socialisme à monopoliser la classe ouvrière.
Mais il importe aussi de n'être pas dupe trop longtemps, en ces matières, des « arguments de principe ». Au nom de la liberté d'opinion, la plupart des chefs du syndicalisme refusent d'allier les syndicats à un
parti politique quel qu'il soit. Et le raisonnement est très beau. Mais il démontre surtout, probablement, que ces mêmes chefs ont en lête une autre politique que celle du parti qui leur propose l'alliance. L'anarchisme aussi — Niel le rappelait malicieusement — est une politique... Cette politique se précisera-t-elle au congrès prochains? Dans quelle mesure et sur quels points s'opposera-t-elle à la tactique du socialisme parlementaire ? Là sera le point vif des débats.
Paravents (1).
Pas de politique au syndicat ! » 11 importe que le groupement économique reste ouvert aux membres de tous les partis, et même à ceux qui ne sont membres d'aucun parti. La neutralité du syndicat est une condition essentielle de la liberté d'opinion des syndiqués.
C'est au nom de ce principe que la Confédération du travail s'apprête à repousser les avances du Parti socialiste. Principe inattaquable, en effet. Mais, dans l'espèce, et pour un bon nombre de ceux qui l'utilisent, ce beau principe ne serait-il pas un simple prétexte, et si l'on ose dire, un paravent ? Derrière ce paravent, n'est-ce pas une nuire politique qui se cuisine, et tant
(1) Dépêche du 4 octobre 1906
de respect pour la liberté des opinions individuelles ne cacherait-il pas le désir d'acculer, sans crier gare, les masses ouvrières à une nouvelle tactique ?
Ce n'est plus un mystère pour personne : un personnel libertaire a formé l'état-major de l'armée syndicaliste. Ceux-là mêmes au nez desquels les socialistes fermaient si durement, naguère, la porte du Congrès de Londres ont leurs grandes et petites entrées — eux ou leurs héritiers — dans les comités de la Confédération. Ce sont les tendances anarchistes qu'ils y représentent et développent. C'est une politique anarchiste qu'ils y préparent.
L'anarchisme est bien une politique, en effet, une politique comme une autre, une politique entre autres. On a pu dire des positivistes que, sans le savoir, ils faisaient encore de la métaphysique. De même les anarchistes, qu'ils le veuillent ou non, font de la politique. S'efforcer de substituer l'action directe à l'action parlementaire, c'est avoir pris parti sur l'idéal social à atteindre, sur les moyens pratiques à employer, c'est préférer une certaine tactique, qui se relie elle-même à une certaine doctrine.
Doctrine bien courte, sans doute, et qui tient tout entière, semble-t-il, dans une négation. Mais si l'anarchisme est surtout négateur, du moins nie-t-il avec énergie. Et c'en est assez pour lui permettre de juger
de haut des « compromissions » des autres partis — Par la prédominance de celte tendance au sein de la Confédération du travail s'expliquerait la tournure spe'ciale qu'ont prise, en France, les rapports entre Syndicat et Parti. Dans tous les pays de grande civilisation industrielle, la même question est aujourd'hui posée. Mais, chez la plupart, c'est le Parti qui mène la danse. C'est lui qui est le plus avancé. Ce sont les socialistes qui traitent habituellement les syndicalistes de modérantistes, de philistins, de demi-bourgeois. Chez, nous la situation est renversée. Le syndicalisme est l'éperon et la cravache. Ses militants traitent du haut en bas, comme insuffisamment révolutionnaires, les parlementaires du socialisme. Et les mêmes épilhètes dédaigneuses que ceux-ci réservent d'ordinaire à leurs confrères radicaux, ils les reçoivent quotidiennement à leur tour du bataillon des purs, qui veillent sur leur extrême gauche.
Ce mouvement a trouvé ses théoriciens. Ces douches étaient nécessaires, pensent un certain nombre d'apologistes, pour régénérer le socialisme, débilité et corrompu par les commerces de toutes sortes auxquels l'expose, après l'action électorale, l'action parlementaire. Sur ce point, les guesdites seraient aussi coupables que les jauressistes.Les uns comme les autres, entraînés par la logique d'une politique qui ne peut que s'adapter aa
milieu bourgeois, oublient les exigences tragiques du pripcipe de la lutte de classes. Ils entrent dans la voie dès-concessions, des compromis, des marchandages. Ils tendent toutes leurs pensées, à la manière des démocrates, vers « la conquête de l'Etal », tandis que le vrai but de la classe ouvrière c'est de « le désorganiser pour le mieux détruire ». D'avoir fait éclater cette vérité, c'est ce dont M. Lagardelle, dans ses brillantes et dures chroniques du Mouvement socialiste, félicite et remercie le syndicalisme révolutionnaire. Etonnons-nous après cela que, dans la même revue, E. Berth représente ces mêmes anarchistes, que les congrès socialistes repoussaient, comme les véritables dépositaires du feu sacré, comme les meilleurs pionners de l'action proprement ouvrière...
Si l'on veut mesurer à quel degré d'intransigeance peuvent se monter ces intellectuels, dans leur effort pour défendre envers et contre tous la pureté de la conscience prolétarienne, il faut lire les Réflexions sur la Violence de G. Sorel. G. Sorel est le pontife de « l'école nouvelle » (c'est ainsi qu'ils se nomment euxmêmes). Pontife prompt aux excommunications, son acre verve n'a d'égale que celle de Drumont — dont il se rapproche un peu plus chaque jour. Il faut voir avec quelle verdeur il tance tous ceux qui sont suspects de travailler, de près ou de loin, à la « paix sociale » et
de mélanger les classes dans le a marais démocratique », Lui qui citait publiquemeut, naguère, la conduite de Jaurès dans l'Affaire comme un des plus beaux exemples de moralité socialiste, il ne trouve rien de mieux, aujourd'hui, que de le comparer à « un merveilleux marchand de bestiaux ». La stactique opportuniste de Jaurès, a digne dEscobar », n'a-t-elle pas pour résultat de masquer, sinon de pallier, les conflits sociaux, et, en émoussant la pointe de l'action prolétarienne, de limiter aussi celte utile expansion d'enthousiasme dont la violence est l'occasion? Jaurès sera donc ravalé, par décret de Sorel, au niveau de Millerand.Bien plus — honte suprême — il sera placé sur le même pied que ces solidaristes dont la plus haute ambition est de « noyer le syndicalisme révolutionnaire dans la salive de MM. les professeurs » (sic).
C'est au nom de la pensée ouvrière, prenant conscience d'elle-même dans l'action directe, que ces jolies choses sont dites, et que le réformisme d'où qu'il ■\ienne est implacablement condamné. — Mais dans quelle mesure la « pensée ouvrière » se reconnaît-elle elle-même, à travers ces violences à froid d'intellectuels enragés? En d'autres termes, dans quelle mesure la majorité des ouvriers « conscients », groupés dans les syndicats, accepterait-elle cette prédominance des tendances anarchistes, que quelques-uns semblent
croire nécessaire à la régénération du socialisme? C'est là surtout — pour l'avenir du socialisme, pour l'avenir de la classe ouvrière, pour l'avenir du pays tout entier — ce qu'il importerait de savoir. C'est pourquoi nous souhaitons qu'aux Congrès d'Amiens ou de Limoges la question soit posée dans toute son ampleur. Si c'est dans l'intérêt d'une politique nouvelle que la Confédération refuse son adhésion au Parti, qu'elle le dise, et qu'elle précise cette politique. Mais qu'elle ne se contente pas de s'abriter derrière un libéralisme de surface. Jetez tous les paravents à terre : afin que les forces en présence se mesurent et se comptent, en toute clarté comme en toute loyauté.
Les « trois courants » (1).
Deux galants se disputaient la main d'une belle. Désespérant l'un et l'autre de la conquérir, ils se jurèrent l'un à l'autre de ne plus mettre les pieds chez «lie, non sans lui avoir démontré qu'elle n'était pas faite pour le mariage.
Par cet apologue, on pourrait assez exactement résumer les débats du congrès d'Amiens sur la fameuse question des rapports du syndicalisme avec la poli-
(1) Dépêche du 18 octobre 1906.
302 LE SOLIDARISMB
tique. Le parti socialiste est officiellement éconduit : les propositions de la Fédération du textile, qui s'était entremise pour régulariser l'alliance, sont repoussées à une grande majorité. Mais à la « secte » anarchiste aussi on a du même coup signifié son congé. Son masque a été levé, ses entreprises dénoncées. I) est désormais entendu qu'à la Confédération générale du traval l'anarchisme ne devra plus se considérer comme chez lui. Tout amphibologique, tout chair et poisson qu'il est, comme la plupart des formules de congrès, l'ordre du jour qui réunit finalement la presque totalité des votants le laisse clairement entendre ; liberté aux individus syndiqués de participer, en dehors du groupement coi^poratif, à telles formes de lutte qui correspondent à leurs conceptions philosophiques ou politiques — défense aux organisations confédérées de s'allier, en tant que groupements syndicaux, aux partis ou aux sectes qui peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale.
Quand cet ordre du jour a été proclamé : « C'est la condamnation de toutes les politiques ! » s'est-on écrié dans l'assemblée. Entendez : c'est la constatation que l'anarchisme aussi, quoiqu'il en ait, est une politique ; c'est l'affirmation que pas plus qu'aucun autre le prosélytisme antipatriotique, ou antiparlementaire, ou anti-légalitaire, ne doit avoir, dans les groupements
formés spécialement pour la défense des intérêts professionnels, entrées libres et coudées franches.
Plus encore que les formules combinées par les ({ pontifes » comme disait Tirrévérencieux Broutchoux, les incidents de séance, les mouvements spontanés de l'assemblée manifestaient l'importance de celle constatation publique. Vainement, les libertaires se plaignaient-ils que le textile voulût les entraîner dans les brouillards du Nord. A travers ces brouillards, la majorité paraissait voir assez clair et elle retournart obstinément, contre les antilégalilaires, la pointe de ces déclarations de neutralité que ceux-ci pensaient maintenir dirigée contre les parlementaires seuls. Au moment ou le même Broutchoux, déclarant qu'il n'avait fait rien autre chose que matérialiser les théories de Bakounine, montrait une fois de plus quel danger constituent, au sein des syndicats, les « camarades politiciens », nous entendions ce cri du cœur d'un délégué socialiste: « Mais nous le sommes tous, dangereux'. Nous sommes tous des politiciens 1 » Par où il voulait dire sans doute : a Libertaires, avec les affiches antipatriotiques dont vous tapissez les Bourses du travail,^ avec les éternelles plaisanteries dont vous accablez,. dans les réunions de syndicats, les « aspirants bouffegalette», avec les sarcasmes que vous opposez aux lois avant même qu'elles soient nées, vous violez,.
autant et plus que nos candidats, la liberté de conscience des syndiqués. Vous gênez à votre façon le travail en vue duquel, si diverses que soient leurs opinions, ils viennent mettre leurs forces de résistance en commun : le travail d'organisation et d'émancipation économiques. Pas plus que nous, par conséquent, vous n'avez le droit de continuer à prétendre que vous représentez le syndicalisme pur. Vos déviations valent nos compromissions ! »
La tactique de la Confédération du travail avait, en effet, dans ces dernières années assez brouillé les cartes pour qu'un tri fût nécessaire : il importait qu'anarchisme et syndicalisme fussent nettement distingués et officiellement désolidarisés. On peut juger qu'à cet égard les péripéties du congrès d'Amiens auront du moins dissipé quelques équivoques et dénoué quelques nœuds. On n'a peut-être pas assez remarqué, à ce propos (le procès-verbal n'y insiste guère!) l'incident qui précéda, au second jour, la reprise de la discussion. Le nombre des orateurs qu'il restait à entendre étant trop considérable, on proposa, comme il arrive souvent, de le réduire à un certain nombre de champions : tant par exemple contre la proposition du Textile et tant ;>owr. Mais avec ce mode de division, il n'y eut pas moyen de s'entendre. L'assemblée exigea qu'on distinguât non pas deux équipes, mais trois équipes
d'orateurs. C'était la preuve manifeste qu'il y avait, comme le dit Niel, qui présidait, trois courants. Les anarchistes ne pouvaient donc plus se dresser en face des socialistes comme les défenseurs désintéressés de la virginité syndicaliste. Entre leurs adversaires et eux, un troisième groupe s'était glissé, qui ne cessait de grossir et qui s'efforçait visiblement de les renvoyer dos à dos pour laisser le champ libre, enfin, à une action proprement et purement syndicale.
Un de ceux qui ont le mieux dégagé tout ce qu'il y a de socialisme latent dans l'économie politique « radicale » E. Halévy, dans une étude récente sur la distribution des richesses, citait ces déclarations d'un ouvrier du Lancashire. « Nous examinons les profits généraux de l'industrie, nous connaissons le prix d'achat du coton, nous savons chaque jour le prix de vente du fil, nous connaissons exactement la marge du profit, nous savons à un centième de penny près ce que coûte le magasinage... Après que nous avons touché nos salaires et laissé le reste aux patrons, il n'a pas de quoi se vanter beaucoup, »
Ces déclarations laissent entrevoir toute la fécondité et en même temps toute la difficulté de l'action syndicale de tous les jours. Où une action de cette sorte est méthodiquement exercée, où la masse est bien préparée à soutenir en même temps qu'à contrôler ses me-
306 LE SOLIDARISMB
neurs-comptables. on comprend que non seulement de petites améliorations positives, mais de grandes transformations organiques peuvent s'ensuivre progressivement, dans la condition des prolétaires. Par ce chemin ce ne serait pas seulement la participation aux bénéfices, ce serait la participation au gouvernement de» usines qui serait assurée aux travailleurs; par la démocratisation du régime industriel, ce serait le travail associé se substituant peu à peu au travail salarié, la gérance ouvrière réduisant à la portion congrue la gérance capitaliste, et guidant enfin, à l'aide de l'expé rience administrative ainsi acquise, les nécessaires réformes législatives.
Se trouvera-t-il dès maintenant assez d'ouvriers « conscients » dans le prolétariat français pour contraindre les syndicats à consacrer toutes leurs forces à «l'action directe» ainsi comprise? ^c Ce qui nous manque le plus en France, me disait un militant socialiste, ce sont des secrétaires de syndicats qui aiment les chiffres », entendez : des hommes qui mettent leur joie et leur orgueil dans l'apurement des comptes, dans l'établissement des moyennes, dans le maniement de ces statistiques pour lesquelles Griiïuelhes, l'autre jour encore, à propos du secrétariat international, témoignait tant de mépris, et sans lesquelles on ne conçoit pas, pourtant, comment le régime de la prévision col-
lective pourrait se substituer, sur quelque point que ce soit, à ce qu'on appelle l'anarchie économique actuelle.
S'ils veulent pour de bon remédier à cette anarchie économique, il n'est pas inutile que les syndicats français se rebellent, en effet, contre la tyrannie qu'était eh train de faire peser, sur leur Confédération, l'anarchisme politique.