Le soliloque enflammé de Gerlac Peters
Un grand mouvement de réforme religieuse prit naissance dans les Pays-Bas vers la fin du quatorzième siècle. L'homme qui le suscita fut Gérard Groote. Tous ceux qui sont tant soit peu au courant de l'histoire religieuse de la Hollande connaissent ce nom. Cette salutaire révolution eut son retentissement à travers tout le quinzième siècle, non seulement dans les Pays-Bas, mais en Allemagne et jusqu'en France et en Italie.
C'est de Gérard Groote qu'il nous faut d'abord faire la connaissance, si nous voulons comprendre Gerlac Peters.
Gérard Groote, issu d'une famille très honorable de Deventer, apprit le latin et les premiers éléments des sciences à l'école collégiale de sa ville natale. A quinze ans, il va suivre à Paris les cours de l'Université; à dix-huit ans, il est docteur. Riche des biens
de ce monde, considéré pour sa haute réputation de savant, entouré d'estime, il voit le succès l'accompagner partout. Ses parents auraient voulu qu'il fût prêtre, mais lui, « pour tout l'or du monde » n'aurait pas voulu le devenir. Il ne prit du sacerdoce que lés premiers grades qui y conduisent, je veux dire les Ordres mineurs, qui suffisaient alors pour recueillir de gros bénéfices. De riches prébendes lui furent accordées, et nous le retrouvons vivant dans le luxe d'une vie plus séculière qu'ecclésiastique.
La grâce de la conversion devait venir. Deux saints personnages, amis de Groote, en furent les instruments, Henri de Kalkar, prieur de la Chartreuse de Monnikhuizen, et Jean Ruysbroeck, l'illustre prieur des chanoines réguliers de Groenendael. Groote avait trente-quatre ans. Il lui restait dix ans à vivre. Il employa sa grande influence à faire le bien, et dans les dernières années de sa vie reçut le diaconat, se fit prédicateur et missionnaire et remua profondément le clergé et les foules. Les persécutions ne lui firent pas défaut.
Mais ce que nous avons à signaler particulièrement dans la vie de Groote, pour l'intelligence de la vie même de notre Gerlac, c'est la double fondation religieuse qui lui dut son
origine, les « Frères de la Vie commune » et les « Chanoines réguliers de Windesheim ».
Groole faisait copier des manuscrits par les jeunes élèves pauvres de l'École collégiale de Deventer : ils en recevaient une petite rétribution, mais surtout ils recevaient de bons conseils, les témoignages d'une amitié toute sainte et cette douce et bienfaisante influence qui rayonne de la sainteté.
Ce ne l'ut pas à proprement parler Gérard Groote, mais son ami Florent Radewyns, vicaire à Deventer, qui eut l'idée de réunir ces jeunes gens en communauté. De là naquirent bientôt les « Frères de la Vie commune », institut religieux sans vœux, ce qui attira l'étonnement et bientôt la malveillance.
Groote songeait à mettre ses jeunes protégés et l'institut naissant sous les auspices et la protection d'un Ordre religieux, mais il mourut de la peste, qu'il avait gagnée au chevet d'un ami malade, laissant à son lieutenant, Florent Radewyns, que l'on nommait Maître Florent, les soucis de l'avenir : c'était le 20 août 1384.
Ce fut en 1387 qu'eut lieu à Windesheim, près de Zwolle, la fondation de la maison religieuse qui étendrait son patronage sur les « Frères de la Vie commune ». Six de ces derniers en formèrent le premier noyau. Ils
embrassaient la Règle de saint Augustin, et allaient se lier par des vœux. Cette maison ne tarderait pas à devenir le centre d'une Congrégation florissante, la « Congrégation des Chanoines réguliers de Windesheim ». Le monastère de Ruysbroeck lui-même serait affilié à cette Congrégation, qui se ferait gloire de la double influence exercée sur elle par la spiritualité de Ruysbroeck et de Gérard Groote. Windesheim compta bientôt quatrevingts monastères dans son obédience. La vie des religieux était une vie claustrale, toute de prière, d'étude et de saints travaux accomplis à l'intérieur du monastère : étude assidue de la Sainte Écriture et des Pères, transcription de manuscrits et de livres liturgiques.
C'est dans ce milieu, et au monastère même de Windesheim, que nous trouverons Gerlac Peters.
Gerlac Peters naquit à Deventer en 1378. Son père s'appelait Pierre et sa mère Gesa. C'est du nom de son père que lui vient sans doute le nom de Peters sous lequel il est habituellement désigné : Gerlacus Pétri, Gerlac fils de Pierre, d'où Peters. Ses parents jouissaient d'une certaine aisance; sa mère est signalée comme une bienfaitrice du mo-
nastère de Windesheim où ses deux fils furent religieux. Elle eut en effet deux fils, Gerlac et André, et une fille, Lubbe, qui fut béguine à Deventer.
Il est dit de Gerlac que, tout jeune homme, il fréquenta la maison de maître Florent, dont il devint bientôt le disciple préféré.
Une scène de cette période de sa vie nous a été conservée. Elle peint admirablement le saint jeune homme et éclaire d'avance toute sa vie.
C'était au matin de la fête de la Chandeleur. Les chanoines d.e l'église de Saint-Lebuinus, à Deventer, faisaient représenter d'une façon dramatique, dans l'église même, le mystère de la Présentation de Jésus au Temple par les mains de Marie. Gerlac avait été choisi pour remplir le rôle principal : on admirait sa pureté, elle rayonnait sur son visage d'adolescent et relevait les grâces de son âge ; il devait représenter la Vierge et offrir l'Enfant au grand-prêtre. Le pieux jeune homme profita de cette cérémonie pour s'offrir lui-même à Dieu par le vœu de virginité.
Nous pouvons supposer ce que furent les années qui suivirent : étude du latin, de la Bible, des Pères de l'Église : les écrits de Gerlac en font foi. Il étudia les mystiques :
sa terminologie rappelle parfois Ruysbroeck', Tauler et Suso.
Florent Radewyns meurt en 1400. A cette date, Gerlac avait déjà quitté Deventer, sa ville natale, pour se rendre à Windesheim parmi les Réguliers de Saint-Augustin. Gerlac fut au moins trois ans avant de recevoir l'habit, à cause de la faiblesse de ses yeux : sa myopie ne lui permettait pas de lire à distance les notes des missels et autres livres de chœur. C'est ainsi qu'il demeura parmi les clercs de la fondation.
Mais Jean Scutken, lui-même membre séculier de la communauté de Windesheim, qui portait une amitié pleine de vénération au jeune religieux, car il connaissait sa sainteté et ses dons remarquables, prit à cœur de lui copier les livres dont il aurait à se servir. Le prieur Jean Vos de Heusden voulut prêter son propre concours à la confection de ces livres de chœur d'un format très portatif, que l'on pouvait aisément tenir en mains et approcher des yeux. Alors les
1. Les passages de Ruysbroeck auxquels nous renverrons dans la suite se rapportent à la traduction française, qui a été donnée par les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques, çj éditée chez Vromant à Bruxelles.
chanoines de Windesheim résolurent d'accepter Gerlac dans leurs rangs.
Après avoir été d'abord ordonné prêtre, il reçut l'habit le 30 novembre 1403, et put faire profession un an plus tard.
Rien dans le jeune religieux qui sentit l'excentricité ou la moindre exagération: il évitait en tout la singularité ; sa cellule surtout était sa joie, un vrai Paradis pour lui. C'était là, d'ailleurs, la marque frappante deces premiers religieux de la Congrégation de Windesheim. Qu'on se rappelle le chapitre de l'Imitation ' : De l'amour de la solitude et du silence : La cellule bien gardée devient douce... Dans le silence et le repos, l'àme pieuse fait de grands progrès... Fermez sur vous votre porte et appelez à vous. Jésus, votre bien-aimé. Demeurez avec lui dans votre cellule ; car vous ne trouverez nulle part autant de paix. Thomas a Kempis, l'auteur de l'Imitation, était de la même école, appartenait à la même Congrégation de Windesheim*; il fut le contemporain de