CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
Que le vrai pauvre en esprit se glorifiera dans sa pauvreté et son néant.
Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités\ dans ma pauvreté, c'est-à-dire dans ce rien que je suis par moi-même, afin que la vertu, la force et les vraies richesses du Christ habitent en moi. De moi-même, je désespère totalement, je ne mets en moi aucune confiance, je ne me reconnais aucune force, et rien ne m'est dû que le malheur, la tribulation et l'angoisse. Et je ne désire pas être quelque chose, afin que vous, le Bien suprême, me teniez lieu de tout, qu'en vous soit toute ma gloire, et que je reste dans mon néant.
Car je suis pauvre, errant, je suis comme une brebis perdue, une colombe facile à tromper et qui manque d'intelligence4, un roseau agité par le vent, une vigne corrompue produisant des épines et des ronces, malheureux et misérable, obscur et ténébreux, livré à la vanité, à une incessante versatilité, allant de-ci de-là avec une facilité déplorable. Et s'il y a quelque chose de bien en moi, s'il y a en moi quelque vertu, quel-
i. II Cor., xu, 9. — a. Osée, vu, 11.
que équité, quelque justice, quelque vérité et quelque paix, cela vient de ce que vous-même Oies le bien, la vertu, la justice, la vérité; vous êtes donc tout, et je ne suis rien.
Et de même que le fer tout en ignilion peut dire : je brûle, certes, mais du feu qui est en moi, car je ne suis pas le feu1; de même que la lampe peut dire : je luis, certes, mais de la lumière qui est en moi, car je ne suis pas la lumière; et comme tout instrument approprié au travail peut dire : j'opère, mais par la main de l'artisan : ainsi l'âme est dite brûler, non d'ellemême, mais de l'amour qui est en elle; elle est dite luire, non d'elle-même, mais de la lumière de la sagesse et de la vérité qui est en elle; elle est dite opérer, mais c'est Dieu qui opère tout par elle. Si ces choses, c'est-à-dire l'amour, la sagesse et la lumière se retirent d'elle, elle reste froide et ténébreuse.
L'instrument, quelque apte qu'il soit, gît complètement inutile et improductif, à moins que la main de l'ouvrier n'opère par lui. Ainsi l'âme, malgré la noblesse de son origine, malgré le génie et l'intelligence qu'elle a reçus, gît tout à fait inutile et infructueuse, à moins qu'en toutes ses œuvres Dieu n'opère par elle.
i . Ce passage est emprunté presque littéralement à Ruysbroœck : Le Livre de la plus haute vérité, ch. vin (trad. franc, t. II, p. 211.)