‹ Le soliloque enflammé de Gerlac PetersChapitre 30 sur 161 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME Du véritable abandon · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME Du véritable abandon

Comme les événements sont extrêmement variés, que des accidents divers arrivent sans qu'on ait pu les prévoir, alors que les prévisions les plus alarmantes souvent ne se réalisent pas, il n'y a rien de mieux pour l'homme, dans Cette misérable vie, rien de plus pacifiant et de plus agréable à Dieu, que de demeurer, parmi tant de vicissitudes, sans préoccupation de soi-même : •qu'il dédaigne de s'affecter de ce qui peut lui manquer, ou troubler ses aises et son repos, remettant d'un cœur libre au Seigneur le soin d'opérer son salut par les moyens qu'il lui plaira, par les commodités ou les incommodités, la consolation ou la désolation, la mort ou la vie. les ténèbres ou la lumière, en un mot, de quelque façon qu'il lui plaira.

Qu'il renouvelle fréquemment cette complète résignation au Seigneur, qu'il accepte de sa main tout ce qui pourra survenir, comme étant ce qui peut lui arriver de mieux. De la sorte, il sera délivré de toute sollicitude au sujet des événements de chaque jour, sans se demander ce qu'ils seront, car ces événements, en soi, ne sont ni bons ni mauvais: et il ne sentira pas dans son

fond vif d'inclination pour les uns et d'aversion pour les autres, mais, de quelque façon qu'ils arrivent, il les trouvera bons, dans l'intime de son être, c'est-à-dire qu'il se trouvera toujours satisfait des dispositions de la Providence.

Quant à l'inclination naturelle vers ce qui plaît et l'aversion de ce qui déplaît, et à toutes ces choses qui peuvent être aussi bien le partage des méchants que des justes, il ne s'y prêtera qu'autant qu'il y verra une occasion d'avancement.

Ainsi il s'habituera à se fonder, à se reposer pleinement sur le Bien unique, suprême, éternel, immuable, que nul accident ne peut atteindre, qui, alors que tout l'abandonnerait ne l'abandonnera pas, mais dans le délaissement le plus extrême, comme un véritable ami, toujours lui demeurera fidèle. Avec lui, il se maintiendra toujours et il ne cessera de marcher devant lui, nuit et jour dans la vérité.

La sagesse l'accompagnera ; elle l'affermira de telle sorte qu'il ne fléchira jamais; avec lui, elle descendra dans la fosse, et ne l'abandonnera pas dans les chaînes*; dans ses incertitudes, elle saura lui montrer la pure vérité; c'est en elle qu'il contemplera toutes choses, selon son mode,

i. ... Nec sentiet in suo vivo fundo... — On trouve le même terme dans Ruysbroeck : levendicheit (substance vive de l'àmej Les sept degrés, ch. xu (trad. franc., t. I, p. a53). — 2. Sap., x, i3, i4-

comme cet unique, suprême et immuable Bien dans lequel il est fondé les voit et les a vues, quand, par son éternelle sagesse, il a tout fait. C'est cette même sagesse qui se fera sa compagne, dans la roule, à'ia maison, en tous lieux et en tous temps, lumière indéfectible dans les ténèbres, commerce plein de douceur, société agréable entre toutes dans le silence et le loisir, onction intérieure qui adoucit toute tribulation.

Vivant dans l'amitié d'une telle compagne, il n'aura besoin de rien, mais il abondera intérieurement de toutes choses, car il possède ie bien qui renferme tous les biens. Et dans sa pauvreté, c'est-à-dire dans cette privation de tout soulagement et de toute humaine consolation, et dans l'abandon qu'il a fait de toutes choses, il se verra intérieurement, dans la société de cette compagne céleste, aussi riche, aussi opulent que s'il était le maître du monde. Qu'il soit revêtu d'un sac, couvert de cendre, privé de la lumière temporelle, qu'il soit le dernier, méprisé de tous, qu'il se cache dans un angle de la maison, qu'il soit chargé d'incommodités, ou, au contraire, qu'il soit dans les dignités et les honneurs, et qu'il doive les subir par nécessité : rien de tout cela ne le touche, car tout ce qu'il peut désirer, il l'a dans la Sagesse même, et les adversités et les incommodités n'enlèvent rien à sa plénitude.

Telle est la voie droite des élus de Dieu, c'est-

à-dire la voie de la vérité et de la sagesse. Ceux qui la tiennent courageusement au milieu de toutes les difficultés parviennent heureusement à la fin désirée, de sorte que le malin esprit ne pourra rien trouver en eux, ou trouvera peu de chose de ce qui lui appartient, au temps de leur sortie de ce monde..

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