CHAPITRE TRENTIÈME
De quelle manière l'homme intérieur est illuminé et uni au Verbe, et que, dans tous les événements et dans toutes nos œuvres, il faut avoir un œil simple et une intention pure.
Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche', dit l'âme blessée d'amour. Grand désir, et dont la réalisation surpasse tout mode humain. Mais comme l'amour ne saurait tirer sa consolation d'où elle ne peut pas venir*, tout ce que nous pourrions accumuler de biens en dehors de celui-là nous paraîtrait pauvre et mesquin et ne pourrait contenter et apaiser notre désir. Quand donc la Sagesse éternelle ou la Vérité immuable daigne nous montrer sa face, ses incomparables richesses, quand elle nous fait comprendre qu'elle renferme toute beauté et tout ce que nous pouvons désirer, que peut-on souhaiter en dehors de là?
Alors un désir véhément s'enflamme en notre âme, noire face intérieure s'efforce d'atteindre cette face divine dans un baiser et un embrassement intérieur chaste et ardent tout à la fois, comme si elle devait totalement passer en elle et se transformer en elle, et, d'une certaine façon
i. Cant., I. i. — 2. Ghrvsologus. Serm., i!i~.
devenir ce qu'elle est elle-même1. C'est là que le Père éternel engendre sans cesse son Verbe unique et simple, dans lequel nous connaissons et nous voyons toutes choses, par lequel nous apprenons sans cesse à simplifier et à unifier nos niultiplicités, nos occupations et tout ce que nous faisons à l'extérieur, en le considérant à travers et en toutes nos œuvres, pour y reconnaître sa grandeur et sa divinité, en qui seul nous trouverons la quiétude et la stabilité; et en fixant ce regard fixé sur nous, nous devons devenir un même regard avec lui.
Là l'œil est contre l'œil, la face contre la face : c'est la face de l'époux et c'est la nôtre ; la dissemblance est grande, mais nous n'en disons rien pour le moment : là notre vie créée regarde sans cesse et visite notre vie incréée qui de toute éternité est en Dieu et ne fait qu'un avec lui. De là nous devenons aussi humbles et aussi petits en nous, devant Dieu, qu'un enfant d'un moment, et nous ne pouvons pas assez nous annihiler au gré de nos désirs. Ce rapetissement, cette annihilation de nous-mêmes nous rendent généreux et libres et nous mettent dans la tranquillité et l'abondance, comme si rien ne nous manquait plus. De là, en toutes pensées, en tou& mouvements, en toutes opérations, nous avons
i. Ruysbroeck, Noces, 1. II, ch. lxi, lxii, et uv, 1. III,. ch. ii.
l'œil et l'intention simples, pour regarder avec calme, avec prudence, toutes choses, comme si l'on disait à chacune d'elles : « Je vois ce que tu es, ce qu'il y a en toi, ce que tu veux, d'où tu viens et où tu tends; je te tiens pour ce que tu es, et pas davantage. »
C'est pourquoi elle est libre, elle est dégagée, notre sortie après le Seigneur, après la Sagesse et la Vérité, après l'Époux quelque part qu'il aille', selon le mode de notre petitesse. Alors, rien du dehors ne peut plus venir nous affaiblir, et quand nous en sommes là, nous ne nous occupons plus d'autre chose, qu'elle soit au-dessus de nous dans les cieux ; ou au-dessous de nous sur la terre; car, là, tout ce qui nous agite, nous inquiète et obscurcit notre œil intérieur, quelque saint, quelque mystique que ce soit, d'apparence, tout cela serait grandement nuisible et déplacé, car tout cela nous sépare de la vraie union au souverain Bien et met un intermédiaire et un voile entre Dieu et notre raison illuminée, et nous aurons alors à passer par les ardeurs et la purification du feu.
C'est pourquoi, pour tout ce qui se présente à nous au dedans ou au dehors, nous avons besoin par-dessus tout de l'œil simple et de l'intention pure : l'œil simple, qui perçoit avec maturité ce ■que chaque chose est selon la droite vérité, la-
i. Apoc, xiv, 'i.
quelle discerne ce qui a du prix de ce qui n'en a pas; l'intention pure qui, suivant l'oeil simple qui aperçoit la vérité en toutes choses, nous vide tout à fait de toute propriété et nous console de tout ce qui peut nous arriver; elle nous fait accomplir d'un cœur libre, dégagé de toute entrave, et sans hésitation tout ce qui est de la vraie vertu, devant Dieu et devant les hommes, et agir intérieurement et extérieurement sans aucun autre motif et aucune autre considération que Dieu lui-même'. Cette intention pure nous délivre de toute vaine anxiété, de la crainte de l'enfer et du démon, de l'appréhension des événements, de la malveillance des méchants, de ce que l'on pourrait dire de nous, enfin de tout ce qui pourrait nous donner de l'anxiété, quels que soient les maux prévus.
C'est ainsi que l'intention pure nous mène par les larges chemins de la justice et de l'équité', et nous pouvons alors dire avec sécurité : Quand je marcherais au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal3. L'intention pure nous fait approcher du Seigneur avec confiance, et nous tenir devant sa face sans confusion, et nous permet d'entretenir dans un langage noble et confiant, le plus doux des colloques avec le
i. Tout ce passage est à comparer avec le ch. lxii du IIe livre des Noces spirituelles de Ruysbroeck. a. Prov., iv, ii. — 3. Ps. xxii, 4-
Roi, le Seigneur des armées. Par elle, nous pouvons lui offrir des victimes solennelles et une oblalion sainte, qui est nous-même; alors le monde et tout ce qui lui appartient devient vil à nos yeux.
Aussi, n'avons-nous pas de temps à accorder -aux choses du monde, aux occupations superflues. Pour quelle raison, en effet, quitterionsnous la face de la Sagesse pour nous tourner vers la folie et le mensonge, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas vérité ou sagesse, ou n'est pas dans la vérité et la sagesse?
Alors s'accomplit ce que ditSalomon : Le Roi, qui est assis sur le siège du jugement, par son seul regard, met en fuite tout mal1, parce que l'âme, unie à la simple vérité, à la sagesse et à l'équité, qui résident dans la partie supérieure d'elle-même, comme sur le siège du jugement, au-dessus de tout obstacle, au-dessus de tout le créé; parce que l'âme, disons-nous, unie dans un même regard avec cette sagesse et cette vérité, dissipe et réduit à néant tout mal, toute dissemblance, tout voile, tout intermédiaire entre elle et Dieu; ou plutôt, tout cela se dissipe sous le regard de Dieu, le juge intègre et sévère, qui peut écarter de nous tout ce qui est de nature à nous molester et à nous inquiéter, lui qui marque à nos ennemis la borne qu'ils ne pour-
i. Prov.. xx, 8.
root pas dépasser, leur disant : « Vous viendrez jusque-là, mais vous n'irez pas plus loin'. »
Tout obstacle ainsi écarté ou détruit, la voix de la chaste tourterelle, encore retenue sur cette terre des mourants, se fait entendre fréquemment comme si elle était déjà sur la terre des vivants ; car tous les mouvements de celui qui vit ainsi d'une façon ordonnée devant la face du Seigneur, ses mœurs et ses pensées, sa conduite intérieure et extérieure, sont des voix puissantes devant Dieu. Qu'il veille ou qu'il dorme, sa pureté, son équité, sa pudeur, et d'autres manifestations d'amour ne cessent de faire entendre leur voix aux oreilles de l'Époux.
Beaucoup de filles s'amassent des richesses, des honneurs, de la gloire, des consolations et d'autres choses, dans lesquelles chacune se repose, mais celle-ci lésa surpassées toutes*, regardant comme vaines et méprisables toutes ces recherches étrangères; la face seule et le baiser de l'Époux lui suffisent : elle a tout dans ce baiser, et elle ne demande rien de plus. Si elle n'a rien de ces biens extérieurs que les autres désirent et recherchent, elle n'en est pas moins dans la gloire et dans l'abondance; et ces biens extérieurs afflueraient-ils. qu'elle n'en serait pas plus grande : elle peut donc s'en passer sans aucun détriment.
i. Job, xxxvm, ii. — 2. Prov.. xxxi, 39.
Que les autres, donc, recherchent ce qu'elles voudront, l'une ceci, l'autre cela, qu'elles désirent et qu'elles acquièrent, qu'elles s'agitent et s'empressent, que mille désirs étrangers les travaillent intérieurement : celle-ci n'estime rien de grand, rien de précieux, rien de glorieux, rien d'agréable, sinon la face du Seigneur et le baiser de l'Époux; tout le reste est vil à ses yeux et comme de la poussière.
Car elle est une de ces vierges chastes et de ces pures amantes de l'Époux, qui, n'ayant été corrompue par rien, ni affaiblie par aucune infirmité ou défaillance, suit l'Époux, selon son pouvoir, partout où il va. Elle, qui a la connaissance des choses selon ce qu'elles sont en réalité, a la science de la vérité, ne regardant en rien l'apparence pour s'en laisser impressionner, mais ne portant d'autre jugement que celui qu'inspire la vérité même.
Celle-là est bien ordonnée à gauche et à droite, daus tous les événements, de sorte que sa vie est le Christ, dans lequel elle vit; et l'homme intérieur chez elle est semblable à celui par qui et pour qui il a été créé; car tonte sa conduite extérieure est modelée sur ses vertus intérieures, et représente bien l'âme parfaite et réformée, comme il convient à une chaste épouse : de sorte qu'il n'y ait plus rien dans l'homme intérieur qui puisse attirer et corrompre sa virginité; rien extérieurement clans les paroles, dans l'attitude,
dans les mœurs qui soit immodeste ou déshonnête; rien enfin dans tous les mouvements qui ne soit la décence même.
S'il en était autrement, si quelque chose la retenait encore, à moins de s'en écarter de suite, elle ne serait plus vraiment l'épouse chaste, mais adultère. Adultère, elle léserait encore, si elle se formait intérieurement des images étrangères à Dieu, et par ces sortes d'idoles s'éloignait de lui. Hélas! combien abondent clans l'âme ces images étrangères, personne ne le sait mieux que celui qui en a été en grande partie délivré.
Mais comme dans sa partie inférieure, cette âme ne sera pas sans ressentir le souffle des agitations, il est nécessaire qu'elle s'arrache quelquefois au tumulte, à la multiplicité, à tout ce qui pourrait être encore pour elle occasion de lutte, et qu'elle se place là où non seulement elle ne désire rien qui la puisse accuser devant Dieu ou qu'elle ait à regretter plus tard; mais que toutes ses puissances soient fixées uniquement sur le souverain Bien, c'est-à-dire sur l'Époux.
Là, elle ne rencontre plus ni temps, ni lieu, ni état, ni habitude, ni lutte d'aucune sorte, car ces choses n'ont rien à y faire, mais l'Être pur, où les accidents ne se rencontrent pas. C'est le bien intégral qui se montre à ses yeux, elle voit l'immensité de l'amour et de la vérité, la beauté de la justice, la droiture de l'équité. C'est à ce
centre de tout bien qu'elle réfère souvent son intention, pour y modeler tous ses actes, examinant dans quelle mesure ils lui sont oui ou non conformes. Là, elle entend le Seigneur lui-même lui dire que tout ce qu'il lui a ainsi montré, tout ce qu'elle a senti, ou bien dont elle a joui en partie, tout cela est à elle, qu'elle en jouira éternellement et sera transformée en ces biens mêmes, si toutefois elle demeure chaste et fidèle. C'està-dire qu'avec sa grâce, elle s'identifie en quelque sorte avec la Bonté, elle est vraie, pacifiée, sage, vertueuse, juste et heureuse par participation à la Vérité, à la Paix, à la Sagesse, à la Vertu, à l'Équité et à la Béatitude. En un mot, par cette participation divine, nous devons être comme des dieux'.
Or, une telle âme, toute couverte de lys, peut, comme l'Épouse, inviter l'Époux, afin qu'il vienne dans le jardin où les noix abondent, qu'il admire les fruits des vallées et les vignes en fleurs, qu'il vienne enfin dans la plaine et à cette couche toute couverte de fleurs qu'est un cœur pur, à cette couche toute parée; qu'il vienne dans le parterre des aromates, qu'il s'y repaisse dans les jardins et qu'il y cueille des lys*. Là, l'époux lui sera à elle-même et ces lys, et ces fleurs, et cette pureté, et ces ornements, et ces aromates. C'est