‹ Le soliloque enflammé de Gerlac PetersChapitre 38 sur 161 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

De la louange de la sainte pauvreté et comment le support volontaire des adversités conduit à l'illumination de l'âme.

Oh! comme elle est glorieuse, la pauvreté du Seigneur Jésus et de tous ses élus ! De quelle louange t'exalterai-je, ô pauvreté! je l'ignore, car toutes les richesses, la gloire, l'honneur, la considération, l'opulence, sont en toi. Serionsnous spirituels, intérieurs, sagaces, ingénieux, habiles à approfondir et à éclairer l'obscurité des mystères célestes, si nous n'aimons pas la simplicité du Seigneur Jésus, nous n'édifions pas, ou nous édifions peu.

Ce qui demeure au dedans ne se voit pas et ne peut édifier : il faut donc que l'amour de la pauvreté se montre au dehors, dans l'humilité, la simplicité, dans l'abjection, qui, en tout et partout, quand les circonstances le réclament, nous fait choisir les choses les plus simples, les plus viles et les plus basses, nous fait prendre à peine le nécessaire des choses temporelles, embrasser la croix, les incommodités, les travaux et ce que les autres ont en horreur, et vivre comme si tous nos mouvements, notre conduite, nos œuvres criaient : « noire royaume n'est pas de ce monde ».

C'est là proprement ce qui nous rend saints, ce qui édifie ceux qui nous regardent, ce qui conserve et a conservé la Religion dans son intégrité. C'est sa croix, que le Seigneur Jésus nous a laissée à porter, et non ce qui est agréable, cequi est doux, ce qui est commode ; non la vaine louange des hommes, mais tout ce qui est tribulation, souffrance, incommodité, misère, aversion de toute sensualité, afin que, tant que nous sommes ici-bas dans le monde, nous n'ayons cependant rien de commun avec lui.

Oh ! comme il est suave le joug du Christ ! Toi qui t'es soumis d'un cœur volontaire, pour toi tout est léger.

■ Si nous éprouvons encore du trouble, de l'abattement, de la sécheresse, si tout cela a encore prise sur nous, c'est que nous cherchons à éviter, à fuir la croix et le joug, et que nous ne nous inclinons pas avec amour pour la recevoir. Quand donc la croix et le joug du Seigneur non s sont doux et que nous les aimons, quand les humiliations, la bassesse et la pauvreté sont notre force, alors nous avons bientôt franchi tous les obstacles, alors l'opprobre devient pour nous une joie, l'humiliation une gloire et la disette l'abondance. C'est alors que l'on est chaque jour, comme mourants, et pourtant pleins de vie' ; comme abjects et vils, et cependant pleins de

i. II Cor., vr. q.

gloire; comme méprisables et l'opprobre des hommes, comme d'aucune conséquence et indignes d'estime, dans la détresse et l'affliction; et nous sommes cependant de ceux dont le monde n'est pas digne1 ; comme des gens qui n'ont plus d'espérance et voici que notre espérance est surabondante comme notre sécurité intérieure, là, où nul regard ne peut pénétrer, où personne ne peut nous atteindre, où nous habitons avec le Seigneur, protégés de toute part du bouclier de la vérité et de la justice, et non resserrés et comprimés de tous côtés par de vaines sollicitations ; sans cela, grande serait notre confusion quand nous paraîtrions devant Dieu.

Aussi, dès à présent et à jamais, nous ne connaissons ni ne voulons connaître ni rien ni personne* selon le caprice de la sensibilité; parce que, arrêtant nos regards sur le ciel et la terre, sur tout ce qui s'y trouve et sur tout ce qui s'y fait, nous ne pouvons plus être séduits par l'amour de quoi que ce soit, ni troublés par aucune crainte. Et cela, parce que le Verbede Dieu lui-même, suprême, éternelle et immuable vérité, suprême sagesse et suprême rectitude, dominant dans notre âme, dissipe les ténèbres, illumine l'intelligence et se l'unit de telle sorte

i. Heb., xi, 37, 38.

3. II Cor., v, 16 : « itaque nos ex hoc neminem novimus secundum carnem. »

que le regard simple de l'esprit se fixe sur Dieu sans pouvoir s'en détacher, et que, dans cette union et dans cette rencontre de son regard et du nôtre1, d'une certaine façon du moins, il n'y a plus d'intermédiaire.

Dans cette union, nous voyons par lui toutes choses et lui-même, comme dans cette même union il se voit lui-même, et jouit de lui-même par nous, étant lui-même tout à la fois la vision, et ce qui est vu, et celui qui voit. Et ainsi il se fait qu'en ces instants aucun objet étranger n'est plus capable d'obscurcir la mémoire ou la pensée devenue toute simple et comme recueillie en elle-même, ni de porter le trouble dans la volonté ou l'affection.

Quand nous présentons ainsi à Dieu son image, pure de tout ce qui pourrait la ternir, alors nous cessons d'opérer nous-mêmes, et il ne reste plus rien en nous qui nous soit propre. Là, il nous fait amour, de son amour; vérité, de sa vérité; sagesse, de sa sagesse; en un mot, il nous fait bons du Bien qu'il vest lui-même. Là nous naissons fils adoptifs, dans le Fils unique du Père, auquel nous sommes devenus conformes, pour le dedans comme pour le dehors, dans la mesure de notre infirmité.

i. Voir Ruysbroeck, Noces, 1. H, ch. liv iTrad. fr., t. 111. p. i58).

Page 1