CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME
Que la vertu est immuable en elle-même et ne varie pas au gré des accidents.
Que tout accident, tout événement, nous trouve solidement établis comme sur une pierre
i. Ps. XXII, I.
carrée. La Vertu, en elle-même, qui est Dieu, demeure toujours la même, pleine et immuable, elle n'augmente ni ne diminue. Mais la vertu que nous avons peut toujours croître et décroître, tant que nous vivons ici-bas. Elle est d'autaut plus précieuse et plus glorieuse pour nous devant Dieu, qu'elle se montre plus stable au milieu des tourbillons" qui pourraient l'agiter, des occupations multiples, du tumulte et du conflit des difficultés. Et, vraiment, elle n'a jamais poussé de racines en nous au temps du repos et de la tranquillité, si, au temps de la tribulation elle vient à manquer. Comme elle est plus suave encore parmi les contrariétés de la vie, la vertu virilement gardée, que lorsque tout sourit et que tout est en paix! La Vertu, qui est Dieu, n'est pas sujette aux accidents et rieu ne peut l'ébranler.
Quand la vertu s'unit l'âme et la rend, de quelque façon, tout ce qu'elle est elle-même, alors non seulement l'âme opère virilement tout bien, mais encore elle supporte avec force et douceur toute coutrariété, fallût-il, après avoir bien fait toutes choses, subir les reproches, les mépris et les rebuts. L'homme alors peut voir, entendre et considérer toutes choses, même les plus diverses, ce qui est calme et ce qui est troublé, ce qui lui est contraire, ce qui est compliqué, enfin tout ce qui est et se fait en deçà de Dieu, et néanmoins demeurer stable et persévé-
raut, n'étant facilement empêché par rien, faisant peu de cas de tout, considérant toutes choses d'un regard pénétrant et tranquille, sans avoir besoin d'éviter ou de se cacher à soi-même les événements qui peuvent arriver et où il est intéressé, quelque compliqués et tourmentés qu'ils puissent paraître.
Quand l'homme en est là, il force à mourir et à s'évanouir, dès que cela se manifeste, tout ce qui pourrait exercer sur lui quelque fâcheuse influence; car c'est à celui qui vaincra avec courage, qui ne fuira pas le combat, qui ne composera pas avec l'ennemi, c'est à celui-là que sera donnée la manne cachée et ce nom nouveau ignoré de tous, sauf de celui qui le reçoit'. Tout ce qui se fait ainsi en lui sera ferme et solide : les événements pourront se coaliser pour l'ébranler, étant carré comme la pierre, il retombera toujours sur sa base. S'il est de la sorte parfait en lui-même, rien d'étranger ne pourra lui nuire et tout lui sera une occasion de profit.
Ne recevant, en dehors de Dieu, aucune consolation, est-il donc sans gloire et sans consolation? Mais, est-ce donc une médiocre gloire que de connaître, et de suivre sans cesse la Vérité et l'Amour? d'être devenu soi-même, en quelque sorte, amour par participation? d'y avoir con-
i. Apoc, n, 17.
formé l'homme intérieur et l'homme extérieur? de dominer le monde et tout ce qui n'est pas Dieu? de n'être retenu par l'attachement de rien de créé? d'aimer Dieu à ce point, et d'être à ce point ouhlieux de soi, que, s'il était possible que l'on fût Dieu1, on voudrait que ce fût Dieu luimême qui le fût, tant est véhémente la flamme de l'amour et l'ardeur qui pousse vers le Seigneur.
Outre cet avantage, il en est encore un autre qui le rend parfaitement libre, c'est sa pauvreté, sa petitesse, son abjection, c'est de se voitindifférent à tous, c'est d'être dans l'affliction, le mépris, la peine; c'est de désirer être le plus petit, le moindre de tous.
Qu'un tel homme soit hattu des vents, il ne sera pas ébranlé, car rien de nouveau et d'inattendu ne peut fondre sur lui : il sait que tout a
i. C'est une pensée de saint Augustin, rappelée aussi par saint François de Sales, Traité de l'Amour de Dieu, liv. V. ch. vi : « Ce désir, par imagination, de choses impossibles, peut estre quelquefois utilement prattiqué emmi les grans sentimens et ferveurs extraordinaires ; aussi dit-on que le grand saint Augustin en faisait souvent de pareille sorte, eslançant par excès d'amour ces paroles : « Hé, Sei- « gneur, je suis Augustin et vous êtes Dieu ; mais « si toutefois ce qui n'est ni ne peut estre estoit, que « je fusse Dieu et que vous fussies Augustin, je vou- « drois, en changeant de qualité avec vous, devenir « Augustin affin que vous fussies Dieu. »
été prévu et préordonné de toute éternité, et îl attend les événements avec une inaltérable tranquillité. La Sagesse éternelle elle-même, plus puissante, plus riche, plus suave et plus glorieuse que tout ce qui soit au monde, marche devant lui et lui montre la voie belle et spacieuse où il n'a qu'à marcher lui-même : elle l'accompagne, le conduit, le soutient avec honneur. Par elle, il tient en lui captive et impuissante, toute recherche de l'intelligence, toute attache du cœur qui ne serait pas selon cette Sagesse. Par elle, il sait mettre chaque chose à la place qui lui convient. Tout ce qui est occasion de lutte, tout ce qui est obstacle, il le met en conflit avec la Sagesse elle-même. Par elle, il recueille fréquemment toutes ses puissances, toutes ses affections, ses sens intérieurs et extérieurs et les présente, sans se rien réserver, devant la face du Dieu immuable, en dehors du temps, du lieu et de tout accident, et il se place lui-même et toutes choses là où la Vérité éternelle elle-même les place.
Le monde entier ne saurait autant l'exalter et le mettre à l'honneur, que lui-même volontairement s'abaisse, se méprise, se réduit à rien. Et. par contre, l'abjection, la pusillanimité, la défiance scrupuleuse de soi-même ne sauraient l'abattre et le décourager, au point de diminuer cette assurance que lui donne sa bonne conscience et qui le maintient inébranlable contre tous les assauts; car la présence en lui de l'im-
muable vérité et de la divine équité ne lui permet pas d'apprécier tout ce qui existe autrement que Dieu, toujours présent en lui, ne l'apprécie lui-même.
De tout ce que les hommes peuvent désirer en deçà de Dieu, honneurs, dignités, hautes situalions ou tous autres avantages, il n'en désire même pas autant qu'on pourrait en mettre dans le trou ou sur la pointe d'une aiguille ; car dans la fréquence et l'ardeur de ses désirs, il s'élève au-dessus de tout ce qui est commodité ou incommodité, douceur ou amertume, au-dessus de tout ce qui est pur accident. Toutes ces choses sont indifférentes à ses yeux : rien ne l'incline à faire pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre; il ne préfère pas les unes aux autres, de quelque façon qu'elles doivent arriver, ne demandant rien, ne désirant rien de ce qui pourrait lui paraître avantageux : tout cela doit rester au dehors, tout cela est pour lui fané et sans prix, tout cela est insignifiant et ne saurait se montrer à cette cime, où l'âme, élevée au-dessus d'elle-même et de toutes choses, jouit de l'union du Verbe. Il est tellement peu soucieux de luimême, celui qui vit au fond de lui-même avec Dieu, que s'il y avait un plus grand honneur pour Dieu qu'il tombât immédiatement au fond de l'enfer plutôt que d'être avec le chœWr sublime des anges, il n'y sentirait, en tant qu'il y verrait la volonté de Dieu, aucune contradiction
intérieure '. Quel cas peut-il donc faire des petits événements de chaque jour, celui qui, sans préoccupatiou des maux éternels, a le cœur ainsi dégagé?