CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME
Que la force de l'âme doit soutenir la faiblesse de la nature,
César et le Sénat vaincus, voici que l'âme toute libre et tout embrasée exulte dans la lumière, et, daus cette virginité de corps et de coeur, tressaille de joie et d'allégresse. Dégagée des ténèbres du cœur, libérée de tous les far-
deaux qui la chargeaient et l'accablaient, l'âme est ravie dans la lumière de l'immuable Vérité, même parmi les opprobres, les confusions, les mépris, les tourments, les douleurs et les afflictions, soutenant la faiblesse et la fragilité de la nature par la force de l'esprit, et faisant passer les accidents, quels qu'ils soient, dans la tranquillité même. En un mot, toutes les vicissitudes de la vie, elle les fait tournera son avancement. Jamais elle ne se repose en rien, quelque bon que ce soit, parce que là où elle s'arrêterait, là commencerait aussi à s'affaiblir sa large liberté; mais elle veut aller toujours au delà, et elle met en pièces tout ce qui peut la dissiper, tout ce qui fait obstacle à l'esprit, ayant sans cesse la faculté de rentrer en elle-même pour se tourner entièrement et parfaitement vers le Bien unique, suprême, immuable, toujours et partout présent. Chaque fois qu'elle agit de la sorte, elle trouve la face, elle trouve le chaste et suave baiser de l'Époux et la fruition du Verbe unique du Père qui s'engendre à tout instant effectivement en elle*. Elle trouve cette dilatation infinie qui participe de l'éternité, ou plutôt qui est ce qu'est l'éternité même; elle trouve la plénitude de tout ce qui peut être désiré, alors même qu'extérieurement elle serait assiégée de difficultés.
i. Cf. Ruysbroeck, Xoces, 1. III (en entier).
Double est cette plénitude. C'est, premièrement, que tout lui est commun avec le Seigneur. Elle entend cette voix en esprit, et le cœur luimême en est pénétré : « Mon Fils, tout ce qui m'appartient est à toi*, et tout ce qui t'appartient «st à moi. » C'est, deuxièmement, que dans l'absence de la douceur spirituelle, elle se glorifie grandement dans sa bassesse, dans son néant, dans ses infirmités de cœur et de corps, dans les événements contraires et les tribulations ; qu'elle s'estime rien et incapable de rien de bon par elle-même, c'est, en un mot, qu'elle laisse agir l'éternelle Providence, dont elle adore les desseins.
Ainsi elle satisfait Dieu, non seulement par une conduite vertueuse dans la prospérité, mais en montrant, au milieu des adversités, des mépris, des opprobres, une âme humble et vaillante. C'est pourquoi, déjà unie au Verbe, à l'Époux, et devenue une seule chose ou un même esprit avec lui, elle peut dire : Souvent ils m'ont combattu dès ma jeunesse* et jusqu'à cette heure, mais ils ne l'ont pas emporté sur moi. Ils ont amassé sur mes épaules des fardeaux de tribulations et ils y ajoutent encore, mais mes épaules même sont habitées par la sagesse et l'humilité, qui les ont rendues si larges, si solides, si fortes que, quoi que mes eime-
Luc, xv. 3i. — 2. Ps. cxxvm, 2, 3.
mis puissent y entasser, ils ne me chargeront pas jusqu'à me faire succomber, car l'amour porte tout fardeau au dedans et au dehors.
Je n'ai demandé qu'une chose au Seigneur ', et cette chose que j'ai demandée n'est autre que lui-même. Et, comme ce don dépasse tous les dons, je ne cesserai de le demander, et de toutes mes forces, jour et nuit. Adieu donc à tout ce qui est en opposition avec ce don unique.