LIVRE XII
Sa voix s'est éteinte : la vierge d'UncTerlaclî est presque évanouie. Le prince l'entraîne hors du bosquet: l'amour, la fureur, le désespoir, le délire régnent dans tous ses discours, éclatent dans tous ses mouvemens : — « Arrête ! dit Elo- «. die , recouvrant ses sens, ô mon bieny) aimé ! arrête ! Voit - on d'ici le mont )) Sauvage?... aperçoit-on d'ici la cabane » du Solitaire? Mort cruelle , un instant » encore !... Yers l'élysée de cette terre, » un seul regard! un dernier soupir!...»
— ((Elodie ! Elodie ! s'écrie Charles suc- )) combant au décliirement de son âme, » ne me parle point ainsi ; mes forces )) m'abandonnent, tu ra'arracliesla vie.»
Puis la déposant sur un banc de gazon : — « Que parles - tu d'anathème ! )) Prêt à le rétracter , Anselme a promis » de nous unir. Le Ciel enfin pardonne... » et dès qu'Elodie pourra relomner à » l'autel, Anselme, au nom du Tout- » Puissant, béniia Chai'les et sa biei>- T. 11. 4^ c'JfV. 18
2IO LE SOOTAIRE;
y) aimée. » — (( Qu'entends-je ! dit l'or- )> pheline, le Gel pardonne!... Je serais )) ton épouse !... Nous pourrions encore » être heureux!... »
Le regard d'Elodie s'est ranimé ; son coeur palpite avec violence ; un léger incarnat colore son visage ; un rayon de joie reparaît sur ses traits abattus: l'orpheline expirante est redevenue soudain la belle vierge d'Underlach. Charles renaît à l'espérance. — a Oui, reprend-il )) avec transport; sur la montagne, à l'er- » mitage , nous retrouverons le bon- )) heur. »
Elodie se lève en chancelant. — )) Charles, dit-elle , quel doux moment ! )) quelle ivresse j'éprouve!.... I\on,jay) mais je n'ai tant aimé ; ouvre tes bras )) à ton épouse ; je veux entendre ta voix )) de plus près.... O Charles ! j'ai besoin )) de sentir battre ton cœur contre le » mien , j'ai besoin de respirer ton souf- » fie, j'ai besoin de toute ta vie. »
LivKE xrr. 2 I I
La douce fille de l'abbaye est dans les bras de son époux. Il la presse avec passion sur son coeur. La tête de l'orpheline s'est doucement penchée contre son sein : un profond soupir .s'est échappé de ^es lèvres; elle a prononcé le nom du Solitaire.... Charles croit son amante
sauvée Son amante a cessé de
vivre.
L'infortuné duc de Bourgogne pousse un cri lamentable. Elodie n'est plus!... Il dépose sur le tombeau d'Herstall le corps de la vierge adorée; puis se roulant avec fureur contre la terre , il mord le gazon de la sépulture avec les convulsions d'un délire frénétique; il arrache sa chevelure; et de ses mains forcenées il a défiguré son visage. Les yeux d'Elodie sont fermés... C'en est fait, la seule lumière cpii brillait pour lui sur la terre est à jamais éteinte. Le chaos, l'épouvajite, le néant, renveloppent de Icui's
épaisses ténèbres. Hélas ! Charles-le-Téméraire destiné à subir tous les supplices de l'existence, devait tomber de tous les sommets des félicités humaines , éprouver successivement tous les décliiremens du cœur, et passer par toutes les horreurs , par tous les désespoirs de la vallée des infortmies.
Une effroyable immobilité succède aux. plus violens accès de la démence.
Charles, quelf[ues instans, semble^ avoir rejoint sa bien-aimée au séjoiu' de l'éternelle paix.
Tout à coup il redresse son front égaré que souille le sang des blessures qu'il s'est faites en ses transports de rage. Non loin du prince en ce moment , un prêtre agenouillé priant avec ferveur, répandait des larmes amères près de la A^ierge inanimée. Charles reconnaît Anselme.
— « Barbare î s'écrie-t-il , se levant >» avec fiu^eur, toi verser des larmes !...