LIVRE VII
JUeux fois l'.istre des cieux avait par-' couru sa carrière depuis l apparition du Solitaire au tombeau d'Herstall. Conrad n'est point encore de retour au presbytère d'Anselme ; et le pasteur d'Underlacli ne sait plus comment s'expliquer ce long retard. Conrad avait à peine atteint son troisième lustre : quelque événement funeste lui serait-il arrive'?... Si jeune, errant sans guide dans les montagnes , il a pu s'égarer; quelques périls auraientils menacé sa vie?... Peut-être n'a-t-il pu résister à la fatigue d'un long voyage. Anselme in(juielc()mptelesmoniens avec mipalieiice. Conrad est le lils d'une soeur
ig6 LE SOLITAIRE.
chérie ; Conrad est son élève ; pour lui sa tendresse est extrême ; il se repent du message dont il l'a chargé ; il commence à désespérer de son retour.
De son char silencieux l'épouse de l'Erèbe étendait un voile épais sur la voûte étoilée. La douzième heure de la nuit avait sonné : soudain un coup violent est frappé contre la porte du presbytère : le vieux pasteur en sursaut se réveille. C'est sans doute son fils adoptif. H se lève à la hâte , allume sa lampe , et court lui-même ouvrir sa demeure hospitahère.
Un inconnu d'une haute stature devant lui se présente : à sa main est une énorme massue teinte de sang^ de toutes parts l'eau coule de ses vêtemens.
Ainsi s'offrit aux yeux d'.CEnée (i) Hercule vainqueur du fleuve Acheloûs.
(i) Père de Déjanire.
LI\RK VI r. 1C)'J
L'étranger porte un objet inanimé.
Prêt à succomber à la fatigue , il semble ne plus respirer qu'avec peine. 11 s'avance ; et le pasteur d'Underlacli , à la faible lueur de sa lampe, reconnaît entre ses bras le corps de son cher Conrad , prive de sentiment, pâle et ensanglanté. Anselme recule avec elTroi. — « Ne craiy> gnez rien , dit l'inconnu , ce sang est » le mien : je l'ai versé pour sauver Con- » rad. )> — (C II est mort ! s'écrie doulou- )) reusement le vieillard. » — <( 11 n'est » qu'évanoui 5 hâtez - vous de le se- » courir. »
Un grand feu est allumé. L'étranger dépose son pénible fardeau sur un lit dressé devant le foyer. Les habits du jeune Com'ad sont trempés d'eau; ses membres sont glacés; lentement il revient à la vie. — « Vous l'avez sauvé, » s'écrie Anselme , avec l'accent de la )) reconnaissance; mais en quels heux?»
— a Au bord du torrent. » — « De quels
198 I-F SOLITATRE.
)) dangers?» — « Du fer des assassins. »
— ce Quoi ! vous seul!... » — « Aidé du y) Ciel. » — c< Courageux inconnu! qui 7) donc êtes-\ous? » — « L'iiomnie du 3) mont Sauvage. »
A ce nom, comaie pétrifié, le pasteur des fidèles demeure immobile et sans voix. Puis, rompant tout à coup le silence : — (( Qui que vous soyez, dit-il, 7) ma reconnaissance vous est due. Ce X» dévouement généreux » Le Solitaire l'interrompt. Une sorte de dédain sauvage se manifeste sur ses traits : sa Toix est farouche et son soiuire amer.
— (c La reconnaissance! répète-t-il, en » est-il donc parmi les hommes! »
Anselme surpris le regarde avec attendiissement. — « Mortel inconcevable!
y) dit -il, l'adversité sans doute épuisa 5) contre vous ses traits : mais une grande )) âme telle que la vôtre n'est-elle donc )) point au-dessus du sort ! La justice » céleste.... » — a La justice céleste I....