PARADIS LUNAIRE
L'histoire de Clotar est fort ancienne. Elle commence vers l'époque où Dieu se flattait, en formant l'homme à son image, d'avoir un jour d'intelligents appréciateurs de sa force. Cette espérance se changea bientôt en regrets. Lorsque la terre et toutes les autres planètes turent peuplées d'êtres raisonnables. Dieu s'aperçut que son but était manqué. Il avait uni des milliards d'âmes à des milliards de corps avec mission de faire agenouiller ceux-ci devant sa divinité, et voilà que la masse des créatures n'était occupée que de soins profanes, à part quelques individus spécialement voués au culte du Très-Haut, ce qui pour eux consistait surtout à morigéner le peuple et à le gouverner par la vénération.
En général, les esprits cultivés dissertaient au lieu d'adorer. Ils maniaient Dieu comme un problème
et disputaient s'il est nombre, idée ou harmonie. Suivant les uns, l'univers entier participe à l'essence divine, dont l'obscurité vient précisément de ce qu'on ne peut voir sa propre figure. D'autres jugeaient l'existence un triste cadeau, indigne d'une main souverainement bonne. D'illustres génies s'appliquaient à disculper Dieu et à prouver son innocence, alors que, par goût des solutions simples, les moins subtils niaient toute direction surnaturelle.
Tandis que délibéraient les sages, les illettrés se jalousaient, se pillaient, s'égorgeaient, ou encore s'aimaient, ce qui les détournait bien davantage de leur fin dernière.
Devant ce piètre résultat, Dieu pensait que si la création était à refaire, mieux vaudrait renoncer aux adorations réfléchies, et s'en tenir à la douce chanson du rossignol, qui n'est pas loin de la prière, grâce à son inconscience même, — quand il se souvint qu'un astre chétit, sans végétation et sans eau, restait encore désert.
C'était la lune.
Séduisante occasion d'expérimenter si un être supérieur soustrait à l'influence de ses pareils, ne pouvant plus ni les aimer ni les tuer, donnerait enfin le spectacle unique d'une personne raisonnable
fidèle à sa mission. D'abord conquis à cette idée, le Seigneur examina (juelle espèce d'anachorète il mettrait dans la lune; et, entre les habitants de tous les mondes, il se décida pour l'homme, le plus sensuel, le plus obstiné et le plus orgueilleux des êtres. Certes, si l'on parvenait à obtenir l'honnnage exclusif d'un pareil animal, l'épreuve serait décisive. Celui qui fut l'objet de ce choix fiatteur s'appelait Clotar. Sa chevelure était blonde, sa peau blanche et son front large. Il touchait à sa deuxième année. On le prenait d'îige très tendre, pour s'assurer une âme libre de tout sentiment; et, en effet, Clotar n'avait encore chéri que le sein de sa nourrice, pour le mordre aussitôt de sa première dent. Ce passé, quoique résumant à merveille la double face des affections humaines, parut négligeable. L'Elu se vit subitement transporté sur un des principaux sommets de la lune. Pour lui rendre la vie possible, Dieu l'environna d'un peu d'air, mais ne jugea pas utile de placer à sa portée ni eau ni plantes. Le jeune Clotar ne se mettait jamais en colère, puisqu'il n'avait personne à battre; il ne jouait pas, faute de camarades; ne courait pas, étant toujours sûr d'arriver le premier. 11 ne riait jamais, ne pleurait pas davantage. Son existence ressemblait beaucoup
à celle des roches environnantes. Pas plus que les granits il ne se dépensait en mouvements injustifiés. Cela étant, qu'avait- il besoin de nourriture ou de boisson ? Les molécules que la main du Tout- Puissant ajoutait à son corps, aussi longtemps qu'il fut en voie de croissance, lui restèrent acquises comme à une statue les parcelles de son marbre.
Tant qu'il habita la lune, Clotar ne s'éloigna pas du lieu où il avait été déposé. Il y vécut des centaines d'années, tout le long des jours étendu au soleil. Une fois par siècle, il s'inquiétait d'un volcan voisin dont l'éruption lui lançait des cendres et des laves. Il s'esquivait alors, avec des grognements de bête fauve, pour s'abriter dans une caverne. A ces rares contrariétés près, les journées du solitaire s'écoulaient heureuses. Il n'était précisément ni éveillé ni endormi, mais dans un état d'engourdissement fort enviable. L'ennui était sans prise sur cette âme qui n'avait pas connu de plaisirs. Chacune de ses minutes ressemblait à la précédente : pourquoi eût-il préféré l'une à l'autre? Jamais le cœur de Clotar n'avait battu plus vite, jamais son œil n'avait interrogé l'horizon dans l'anxiété d'une attente. Il ne soupçonnait pas ces instants incomparables qui
font terrible la monotonie des heures. Passé, avenir, se confondaient dans le présent.
D'ailleurs, son indifférence n'était pas absolue. Sou\'ent le soir, au soleil couchant, il se soulevait avec lenteur ; et, assis sur le sommet du mont, d observait les ombres noires qui, pareilles à des fosses béantes, s'allongeaient au pied des cônes, tandis que plus loin, dans les ténèbres que projetaient déjà de hautes crêtes, d'innombrables volcans brasillaient.
Enfin le soleil jetait dans l'espace son dernier rayon.
Clotar tournait alors \ers le ciel un visage attendri : au milieu des étoiles planait un disque énorme dont ne se détachait plus son regard. L'extase durait des heures, pendant lesquelles il suivait sans se lasser les phases de la Terre, \o\ait s'arrondir son croissant et guettait l'arrivée des iles qui, toutes vertes, traversaient le bleu pale des mers.
Quelquefois l'astre chéri éblouissait par sa blancheur, signe que l'hixer ense\"elissait sous les neiges le pa)s de Clotar, dont les frères mouraient de faim et de froid. Mais, à distance, les contrées glacées paraissaient d'autant plus brillantes qu'elles
étaient plus misérables. Charmé, Clotar levait les bras avec une dignité sacerdotale, pour lui geste de suprême énergie, qui signifiait : <( Que c'est beau ! » sans ajouter, malheureusement : « Celui qui a fait cela doit être grand! » car il n'avait jamais vu d'activité se manifester par une œuvre. A un élan mal défini se résumaient donc ses aspirations vers l'Idéal. Le soleil n'avait qu'à revenir : la Terre ne semblait plus dans les cieux qu'un léger nuage ; Clotar s'étendait, les yeux clos, et sa piété continuait à dormir sans réveil probable.
Nouveau désappointement pour le Seigneur. Était-ce en vue d'étudier l'incrustation progressive d'un célibataire morose en d'immuables façons d'être, qu'il avait isolé une existence dans la lune? A quoi bon trier parmi les habitants de l'univers un enfant vierge d'impressions pour le cloîtrer dans une planète soigneusement purgée de toute cause de dissipation, depuis la femme au regard troublant jusqu'au plus humble légume? Que de combinaisons dépensées en pure perte! Renoncer à l'homme sociable que les passions absorbent, et découvrir que la solitude n'est pas moins malfaisante en supprimant toute passion! Du sein des cités populeuses s'élevait parfois vers Dieu le cri d'une
âme blessée. Mais Clotar, parmi les roches arides, dans le silence des précipices, n'exhalait jamais que le souffle mesuré de l'animal qui repose. Comme glorification du Très -Haut, c'était peu, et le Seigneur, irrité, résolut de couper court à cette quiétude sacrilège par un a\ertissement sévère.
Un formidable orage éclata. Aux premières détonations, Clotar se soule\'a pour inspecter le volcan voisin ; et, le \'0}"ant paisible, il se tranquillisait, lorsque Dieu lança la foudre sur un bloc de pierre tout proche du dormeur, qu'un éclat vint meurtrir au milieu de la poitrine. Clotar, qui n'avait jamais ressenti la moindre douleur^ bondit avec un hurlement plaintif, puis, guidé par l'instinct, se prosterna, très humble. Le Seigneur, apaisé par cette posture, ne \oulut pas se montrer trop exigeant : le tonnerre cessa de gronder; et, peu après, CK)tar retombait dans une sécurité somnolente.
Des années s'écoulèrent, et l'incorrigible persista dans son indifférence. Il fallut, pour le secouer, un nouvel orage et une seconde blessure, accueillie, cette fois encore, par un hurlement, mais par un hurlement de rage. Il montra le poing au ciel, et courut se réfugier dans l'angle le plus obscur de la ca\'erne où il s'abritait contre les éruptions du
volcan. Là, se croyant en sûreté, il partit d'un éclat de rire.
Si le créateur de la caverne ne fit pas écrouler la montagne sur la tête du rieur, c'est que d'être aplati comme une feuille de mica dans la masse du granit est une fin trop prompte.
La mesure est comble, l'expérience terminée, et l'expiation sera terrible, quoique d'apparence plutôt bénigne.