PARADIS TERRESTRE
Des femmes qui, à marée basse, ramassaient des coquillages, trouvèrent Clotar étendu sur la grève. Il dormait. Ce n'était pas un nautragé : car depuis plusieurs jours le calme régnait sur l'Océan ; ni un nomade venu de l'intérieur : car le sable autour de lui ne portait aucune empremte. Les femmes se retirèrent sans l'éveiller et revinrent bientôt suivies du gros de la tribu, le roi et les anciens en tète. Chacun put vérifier que la plage n'avait pas été foulée. Tous se regardèrent, émus d'une même idée : l'étranger descendait du ciel.
Quoique de mcuurs paisibles, et fort heureux, d'ailleurs, ce peuple ne passait pas pour ci\ilisé. Il n'avait d'autres lois que le bon plaisir d'un chef; il ignorait l'écriture, et les mots de sa langue n'exprimaient jamais deux choses à la lois. Il se fiait aux apparences et constatait de fréquents
prodiges. A l'unanimité, il décida que l'étranger ne pouvait être qu'un Dieu.
Lorsque Clotar reprit connaissance, il aperçut le roi, les anciens et le peuple prosternés devant lui. Ce spectacle ne l'enchanta pas. L'animation de la foule le surprenait et reffra}'ait. Jusqu'alors il n'avait observé que le mouvement soumis à des lois fatales, aboutissant sur son corps à des chocs douloureux. Dans la multitude agenouillée, la seule chose dont il se préoccupât était une incessante mobilité, qu'il supposait de même nature que la chute des roches au fond des précipices. Il voulait fuir; mais son regard en quête d'une caverne rencontra la mer, dont les lames jouaient au soleil, et plus loin, sur le rivage, un bois dont la brise secouait gaiement les ramures. Entre les mouvements de la foule, de la mer et du bois, il ne fit aucune distinction, et, persuadé que la matière ennemie le cernait, il attendit. Le roi se leva et prit la parole. C'était un homme universellement estimé comme sage et pieux. Sa bonne conscience lui donnait de l'audace. Il dit à Clotar que sa nation était infiniment touchée de ce qu'il daignait la visiter et se croirait invincible tant qu'elle aurait l'honneur de le loger. Il pria l'hôte céleste de se rendre au temple, où lui seraient
rendus les honneurs divins. Clotar 1 écoutait sans comprendre; et l'immobilité de ses traits, rappelant l'inertie des idoles, ne fit qu'ajouter à la sainte terreur qu'il inspirait.
Il se laissa conduire avec une soumission farouche qu'on prit pour de la majesté. En chemin, ses yeux, habitués aux solitudes pierreuses, aperçurent de grasses cultures où bondissaient des troupeaux. Les mugissements des bœufs, les triomphantes clameurs du peuple et la plainte lointaine de la mer l'assourdissaient d'un tumulte confus. Il tremblait. Le temple, dont la voûte imitait la paroi protectrice d'une caverne, le rassura. Son émotion décroissante fit place à un malaise intolérable: la faim le tenaillait pour la première fois, rendue impérieuse par une heure d'existence plus accidentée que les siècles passés dans la lune. Aussi lorsqu'on lui présenta les viandes du sacrifice, en dévora-t-il une bonne part devant les fidèles ravis de la condescendance du Dieu, qui voulait bien, chose inouïe, toucher aux mets sacrés.
Le roi et les prêtres l'installèrent ensuite dans l'enceinte réservée du sanctuaire, où on le laissa en compagnie de dix jeunes filles choisies parmi les plus belles. Ainsi entouré, Clotar ne put échapper
longtemps aux fatalités physiques dont la laim venait de marquer l'invasion. Ce que l'instinct eût peut-être tardé à lui apprendre, ses dix épouses mirent une religieuse ardeur à le lui dévoiler, car l'amour divin ne comporte ni honte ni retenue. Pendant ce temps, les prêtres, restés dans le temple, invoquaient l'Esprit créateur.
Au bout de quelques mois, Clotar n'ignorait rien de ce qu\in homme non civilisé doit savoir. Il parlait couramment un langage imagé : n'ayant con\'ersé qu'avec des femmes, il vo3'ait dans la parole tout autre chose qu'un instrument de démonstration. Comme le roi, les prêtres et le peuple cherchaient à l'émouvoir par des prières, plutôt qu'à le convaincre par des raisons, il ne recevait jamais de son entourage la moindre leçon de logique. Il n'en avait d'ailleurs pas besoin pour jouer à la perfection son rôle auguste. Clotar, avec des mots d'affirmation absolue, de tendresse passionnée, de fureur débordante, tenait admirablement la piété publique en haleine.
Sa parole ne s'adressant qu'au sentiment, il était naturel que sa pensée ne s'attachât qu'aux apparences. Pourquoi eût-il douté d'une divinité évidente à tous. En se croyant Dieu, il s'inclinait
devant un fait; et l'éducation de la chair transformait son orgueil de nouvel initié en illusion complète de la puissance créatrice.
Toutes les satisfactions (|ue peut rc\er une âme barbare dans un corps robuste épiaient son désir. Une obéissance a\'euole accueillait ses ordres irréfléchis et son caprice était sagesse. Il offrait la plus parfaite image du sou\'erain bonheur aux naïves intelligences qui l'avaient élu. Relati\ement à ses fidèles, Clotar était réellement un Dieu.