HUMANITÉ
De la terrasse (jui couronnait le temple, on découvrait une immense étendue de pays dont la déclivité se perdait dans la mer. Cette terrasse était le séjour préféré de Clotar. Il y passait des heures, grave au milieu du babil des femmes, amusé seulement par le lointain fourmillement des hommes. A les voir petits et affairés sous l'immensité des cieux, il trouvait dans sa propre indifférence la marque d'une grandeur comparable à celle des horizons limpides, — plus certain de sa supériorité quand il découvrait ses adorateurs luttant contre la nature, que lorsqu'il les avait à ses pieds baisant les dalles du sanctuaire.
Un soir, il aperçut au delà des forêts, dans la brume dorée du crépuscule, un long panache d'étincelles c^ui tourbillonnait jusqu'aux étoiles. Il s'informa.
— Tu veux sans doute nous éprouver? répondit une des femmes. Tu sais bien que c'est un signe terrible de ta colère. La montagne qui vomit du feu semblait depuis longtemps éteinte et nous espérions que ta présence avait à jamais éloigné ce fléau. Mais tu lui as de nouveau commandé de faire pleuvoir des cendres sur les vignes, et ton peuple se désole.
Clotar interrompit avidement :
— Femme, reviens de ton erreur. Comment la montagne pourrait-elle incendier vos vignes ? Elle s'élève au milieu d'une plaine rocailleuse où rien ne pousse.
La femme sourit, dévotement incrédule, mais Clotar ne s'en soucia pas. Avec la netteté d'une vision, son souvenir l'emportait dans une âpre contrée où il cessait d'être Dieu. Seul, sous une main vengeresse, il fu}'ait éperdu à la recherche d'un asile, et n'était plus qu'un homme, misérable entre tous. Les sacrifices, l'encens dont on le grisait, les cantiques où l'on exaltait son éternelle sagesse, tout cela se changeait en opprobre là-bas, auprès de la montagne dont brillait dans la nuit l'auréole sanglante. Quel Dieu était-il donc pour que, du haut de son temple, l'œil d'une femme pût apercevoir
la frontière de son ro}-anme? Cette humiliante vision laissa Clotar les }eux baignes de larmes.
Or, comment ne pas aimer un Dieu qui pleure? Lorsque le peuple apprit combien le Maître s'affligeait de ses crimes, il oublia le fléau pour s'abîmer dans une contrition désmtéressée. Ce lut vraiment le peuple d'un Dieu.
Désormais, la mélancolie de Clotar allait grandissant. Sa pensée ne quittait plus les déserts où il avait entrevu l'Esprit. Mais quel Esprit, et pourquoi a\ait-il encouru sa haine ^ Nuit et jour, il se heurtait au problème d'airain. Du choc jaillissait parfois un éclair de poésie ; les prêtres attentifs en gardaient la mémoire ; et, lorsque l'écriture flit in\entée. on en ht des li\res, les plus beaux du monde.
Jusqu'alors, Clotar n'a\'ait pas eu de fa\'orite. Incapable de distinguer l'exaltation m)stique du délire le moins affiné, son caprice appréciait chez toutes ses compagnes une égale facilité au plaisir. Il en fut autrement dès que l'angoisse de l'Inconnaissable vint boulexerser sa vie. La possibilité d'une déchéance le jeta dans des exaltations. Il eut besoin d'être ennobli par ses satisfactions les moins hautes, et ses intimités ne furent plus de simples rencontres.
Celle qu'il aima était ardente et frêle, consumée, semblait-il, d'une flamme intérieure. Elle entrevit la plaie dont souffrait son ami et fut glorieuse de consacrer sa tendresse de créature infime à la guérir. Le Dieu et sa servante trouvèrent une grande douceur à ce commerce, que la mort termina bientôt. La mort n'était connue de Clotar que par regorgement des victimes et l'effeuillement des roses devant l'autel. Du reste, il s'attendait à tout voir périr, hormis lui-même, dont les cantiques célébraient l'éternité. Pourtant, lorsque les joues de la bien-aimée se décolorèrent, lorsqu'au navrement de son sourire, à la langueur de son baiser, à la faiblesse de sa voix, il comprit qu'elle allait passer, sa stupeur égala son désespoir.
— Mon époux et mon Dieu, disait l'agonisante, je meurs contente, si c'est ta volonté ! Je sais que tu ne resteras pas toujours sur cette terre. Tu me fais partir pour bientôt me rejoindre. Je t'attendrai au séjour des justes, avec quelle impatience! peux-tu l'ignorer?
Clotar, révolté contre la brutalité du trépas, s'écriait :
— Mais vois donc ma douleur!... Si mon amour ne te rend pas la vie, c'est que je ne suis pas Dieu.
J'ose te l'avouer, à toi, sœur de mon âme : j'avais à ce sujet un doute qui devient une certitude affreuse. Il existe un pouvoir au(juel je suis asservi, qui m'a jeté ici-bas sans me consulter, et qui te frappe pour m'atteindre. Comment ai-je offensé ce Dieu, le vrai? D'où vient qu'il me torturait déjà dans une autre existence, dont je garde le vague souvenir? Pourquoi m'est-il interdit de pénétrer le double mystère de son être et du mien ?
La mourante lui pressait doucement la main :
— Tu es Dieu, je l'affirme ! Ah ! j'ai bien réfléchi à ton sacrifice sublime! Il t'a plu de revêtir notre enveloppe mortelle pour être mieux à portée de nos cœurs... Mais aussi comme nous t'aimons !... Le doute, la négation, la terreur d'une divinité plus puissante, c'est le fond de notre nature, c'est ce que tu acceptais en venant partager notre héritage de souffrances, ô mon Dieu, mon céleste amant!...
Elle n'avait qu'un mo}en de le convaincre, — en ne mourant pas. Dès (ju'elle eut rendu l'âme, il y eut un incrédule, un seul, dans le temple de Clotar, et il trônait au fond du sanctuaire !
Les fidèles ne tardèrent pas à remarquer la tristesse de Dieu. Ils observèrent en même temps que la vigne coulait, que les brebis étaient moins
fécondes, et qu'il ne naissait que des filles. Tout le pays se lamentait.
Le roi se présenta devant Clotar.
— O Dieu, excuse un esclave assez hardi pour t'importuner en dehors des heures de prières publiques, et pardonne-lui surtout de faire allusion à tes sentiments personnels. Depuis quelques semaines, ton visage reflète un noir souci ; et la vendange, qui s'annonçait belle, dessèche sur les ceps, les troupeaux dépérissent, et il naît si peu de garçons que bien des maris ont résolu de déserter le lit conjugal tant que ton humeur ne sera pas adoucie. Nous sommes d'a\às que ces calamités ont suivi la mort de celle que tu pleures. O Dieu, j'ai une fille unique, trésor de beauté, perle de ma nation, digne de remplacer la bien-aimée. Et puis, si quelque chose dans cette jeune âme ne te convenait pas, n'es-tu pas Celui qui voit dans les cœurs et les tourne où il lui plaît. Je te la donne. Accueille mon enfant et compatis à nos maux.
Par habitude d'accepter les offrandes, Clotar fit signe que la postulante était admise. Après a\oir baisé la poussière, le roi se retirait; cédant à l'irrésistible impulsion qui porte l'homme à confier ses peines, Clotar le rappela.
— Roi. j'apprécie ton intelligence et ta \ertu. Approche sans crainte : je veux t'interroger sur un doute c|ui m'obsède.
— Notre intelligence n'est qu'un retlet de l'éternel savoir, répliqua le roi. Mais, si tu réclames au miroir ton image affaiblie, comment se refliserait-il à te la rendre?
— J'endure un inexprimable supplice, reprit Clotar : j'ai peur de n'être pas Dieu. Il paraît peu probable que ma puissance soit la raison de toutes choses : et lorsque j'ai perdu ma bien-aimée, aurais-je éprouvé un sentiment de révolte, si une volonté maîtresse de la mienne ne s'était plu à me pousser à bout ? Voilà mon douloureux secret ; ne le livre à personne et dis-moi ton opinion.
— Le roi dissimulait un grand embarras sous un fin sourire :
— Tu es Dieu. N'es-tu pas venu parmi nous sans laisser d'empreinte sur le sable ? De\ant ce prodige la multitude n'a pas hésité un instant à proclamer ta céleste origine. Or, tu le sais, si la parole d'un seul est sujette à caution, la \oix d'une nation entière est toujours infaillible. Sans cela, de quoi serait-on certain?
— Si la voix de l'univers entier jurait que ma bien-aimée est morte de mon consentement, elle mentirait, soupira Clotar. Et si je ne suis pas tout puissant, que suis-je ?
Le roi continuait à sourire, preuve que son embarras persistait. Mais, sûr de parler suivant sa conscience, il s'arma de résolution :
— Seigneur, ta haute clairvoyance a dû t'apprendre que moi et quelques prêtres instruits soupçonnons que tu n'es pas la raison de toutes choses. Il doit exister un Dieu auquel tu es soumis. Quel est-il, où habite-t-il, que fait-il ?... Nous serions insensés de vouloir percer le mystère où il s'enveloppe. Il lui convient de n'être adoré qu'indirectement, sous certaines formes, qu'il impose par des merveilles. Tu es une de ces formes. Sois-en fier, car j'estime que, plus un peuple est éclairé, plus le Dieu qui lui est désigné s'élève vers le modèle suprême, et mon peuple mérite un Dieu choisi. Dans les temps reculés, il vénérait de grossières idoles et d'immondes symboles, mais aussi la tradition rapporte des détails monstrueux sur les mœurs de nos ancêtres. Nous sommes maintenant une nation pleine d'aménité, qui honore l'objet de son culte.
Clotar, mal préparé à l'idée qu'il suppléait d'immondes symboles, écoutait avec (|uel({ue impatience :
— Pourquoi, dit-il, le Dieu dont je suis, d'après toi, un diminutif déjà perfectionné, veut-il que les hommes aient une religion, puisqu'il met tant de soin à rester inconnu ?
Le roi qui, sans doute, avait médité là-dessus, répliqua sans délibérer :
— Si tu demandais pourquoi nous sommes créés, je resterais muet, tant les motifs qu'on en donne semblent puérils. Quant à la religion, les bons esprits voient en elle un instinct aussi nécessaire à l'homme qu'à la fourmi celui d'amasser des provisions, et qu'à l'abeille celui de construire des magasins à miel. Sans religion les hommes ne tarderaient pas à s'entretuer. Mais la crainte d'un maître plus fort que les plus forts les adoucit au point qu'ils peuvent habiter en commun et bâtir des cités prospères. Suppose un homme vivant seul dans un astre, je crois qu'il n'aurait pas de religion parce qu'elle lui serait inutile et que rien n'existe sans motif Par contre, si, après des siècles de piété l'âme arrivait à perdre ses inclinations mauvaises, je pense que la religion disparaîtrait comme
superflue... Pardonne, ô Dieu, si je suis dans l'erreur et daigne rectifier mon jugement,
— Tu es un impie ! s'écria Clotar. Disparais à mes yeux et fais pénitence !
Le roi partit, très repentant, car ce n^est pas avec des h^-pothèses qu'on étouffe des scrupules. Quant à Clotar, il n'était pas encore parvenu à ce point de sagesse où l'on jouit d'anal}'ser sa propre imperfection : aussi demeura-t-il morose.
La fille du roi n'avait pas été surfaite par son père : sa grâce ailée et sa tournure de déesse rendaient son amour digne d'un temple. Mais elle avait beau idolâtrer Clotar, il songeait dans les bras de sa nouvelle amante que rien n'est impossible à remplacer et que seule est perdue sans retour, quand elle a disparu, la divinité qu'on portait en soi-même.
La fille du roi remplaçait le charme mystique de sa devancière par un esprit très ouvert : la conversation des sages, qui, toute petite, l'intéressait, avait développé sa raison sans détruire une disposition féminine à croire beaucoup plus aux dieux palpables qu'aux pouvoirs invisibles. D'ailleurs, malicieuse et gaie, souvent, derrière le voile sacré, son rire faisait écho à la mélopée des fidèles.
Elle ne tarda pas à régner sans partage dans le cœur de son époux. Il enviait sa bonne liumeur, estimait sa prudence, et se sentait grandir sous l'adoration d'une personne aussi sensée. S'il lui arrivait parfois encore de se figurer être Dieu, c'était sur la poitrine de la fille du roi.
Mais bien rarement il faisait ce beau rêve, absorbé plutôt par une méditation féconde en invectives contre le tyran occulte qui plane sur les têtes. Pourquoi ne pas s'offrir en toute sincérité aux regards des mortels ?... Pourquoi livrer des dieux indignes à la ferveur des religions ? Et ces dieux, s'ils sont indispensables, pourquoi susciter le doute qui les renverse, l'un après l'autre, vermoulus 1* Pourquoi, s'ils sont inconscients, les traiter en usurpateurs ? Le véritable usurpateur, n'est-ce pas celui qui, après avoir permis la gloire des idoles, dévoile soudain leur néant ? Si l'idole est vivante, — ô honte, ô rage ! — est-il humiliation comparable à la sienne ?... chute plus profonde ?... Et au proht de qui ?... x\insi pensait Clotar, et une fureur blanche le raidissait, tandis qu'cà tra\'ers des nuages d'encens la foule admirait sa majesté sereine.
Son âme était trop malade, et il aimait trop la fille du roi pour ne pas réclamer d'elle un mot de compassion :
— Ma détresse ferait pitié aux misérables qui m'implorent... Tout puissant, je ne constate en moi que faiblesse... Il y a un Maître qui tôt ou tard ordonnera ta mort, et je ne pourrai m'y opposer !... que puis-je empêcher ?...
La princesse l'embrassa tendrement :
— Ah ! je te plains de tout mon cœur, tu dois souffrir cruellement ! J'ai entendu dire qu'il n'est pas de supplice plus grand que d'avoir cru en Dieu et de perdre la foi... Mais si l'on est Dieu et qu'on perde la foi en soi-même, le supplice doit être incomparablement plus atroce...
La princesse, comprenant à quel point son orgueil saignait, redoublait de tendresse presque maternelle. Lui se laissait câliner en sanglotant. Lorsqu'il fut un peu calmé, elle tenta de le faire sourire :
— Regarde à quoi mène de se désoler ainsi ! Ce disant, elle arrachait un cheveu de Clotar et
le lui présentait : un cheveu blanc.
— J'aime pourtant un jeune Dieu ! ajouta— elle aimablement.
Malgré tout son esprit, elle venait de commettre une grosse maladresse. Clotar pâlissait.
— Le jeune Dieu, murmura-t-il, prendra peu à peu la fio-ure d'un \ieillard : après les cheveux blancs, les rides, puis les infirmités. Enfin, comme tous les vieillards il descendra dans la tombe. Et l'on dira : « Notre Dieu toussait hier, il est mort ce matin. ..Quel miracle !...Ag-enouillez-vous,mortels!...))
Consternée la princesse joignit les mains, sans une parole, car elle commençait à penser que Clotar pouvait avoir raison. Lui, de nouveau, l'interrogeait d'une voix sourde :
— Je t'en prie, réponds, crois-tu que je mourrai ! Il s'était emparé de ses mains et l'attirait, forçant
son regard. Elle dut le\'er les }eux et l'aperçut livide ; un visage de cadavre. Saisie, elle ne put retenir un cri.
Clotar n'insista pas. et de longtemps ne parla plus de sa mort, bien qu')- pensant toujours. Il s'}- tût résigné, s'il avait pu disparaître, sans laisser la répugnante épave, témoin du peu qu'il était. Mais les propos que tiendrait le peuple de\ant son corps défiguré, l'ironie ({ui ferait cortège à sa duinité vaincue, les ridicules funérailles qui changeraient le temple de sa gloire en sépulcre de ses os ! La fille du roi devinait ce tourment. Mais que dire pour l'alléofer i* Elle refoulait dans son cœur de tendres
niaiseries et, pour se tirer d'affaire, offrait, en personne avisée, sa silencieuse étreinte.
Clotar s'enflammait encore à ce genre d'éloquence; et souvent, par les belles soirées, il entraînait amoureusement la fille du roi le long des prairies jusqu'à la plage, où tous deux, doucement recueillis, écoutaient la mer haleter dans l'ombre.
Bientôt une sphère étincelante émergeait des vagues, qui, avec des reflets d'armures, cliquetaient au clair de lune.
— Je ne demande qu'une chose à Celui qui donne la vie et la mort, disait Clotar : qu'il me mette seul dans cet astre, seul loin des regards moqueurs et des curiosités impies, seul avant ma décrépitude.
— Seul ? répétait la bien-aimée d'un ton de reproche.
— Oui, répliquait-il avec tristesse. Ah ! crois-moi, je ne suis pas insensible au déchirement des séparations éternelles et ne souhaite pas une heure de félicité loin de toi. Je supplie la suprême Clémence de me ménager un départ digne d'un Dieu, quitte à endurer ensuite ce qu'elle voudra.
Allait-il être exaucé ? Depuis qu'il se sentait parent des hommes par la souffrance, une profonde pitié l'inclinait vers eux. Les murmures de la foule,
autrefois écoutés clans une distraction hautaine, prenaient un sens. L'espoir, la crainte, l'angoisse palpitaient dans le bourdonnement des prières. Les yeux brillants de fer\eur, les fronts humiliés, les mains jointes, tout le langage honteux des misères l'assiégeait d'une pathétique éloquence. S'il n'a\ait eu qu'un mot à dire, certes l'assemblée gémissante se tût dispersée jo\'euse ! Peu à peu, la toutepuissance et la miséricorde lui semblèrent inséparables. Convaincu de sa propre faiblesse, il ne l'était pas moins de trou\ er au dehors un secourable ami. Enfin il conquérait par la tribulation ce que des siècles de méditation n'a\aient pu lui gagner : la foi en son Dieu caché, et le don de prier avec l'espérance d'obtenir. Il par\enait à la tolie sublime d'aimer, au delà des espaces, le haïssable tyran. Son optimisme lui montrait la place qui l'attendait, au retour du pèlerinage terrestre, à côté d'un biemeillant suzerain, sur les nuées resplendissantes. Les femmes, le roi. les prêtres l'observaient, anxieux, prévo}ant des prodiges, incapables de discerner s'il )• a\ait de la colère, du mépris ou un admirable renoncement dans la parole du Dieu qui se prétendait réclamé par la patrie céleste. Les femmes, le roi et les prêtres surent bientôt à quoi s'en tenir.
La peste se déclara, d'une violence inouïe, n'épargnant pas l'enceinte sacrée, où l'apportaient ceux dont la terreur stimulait le zèle. Les compagnes de Clotar tombaient autour de lui, qui, à chaque perte nouvelle, s'inclinait :
— Ne voyez-vous pas qu'il existe une autre volonté, sœur de la mienne ?... Ce qu'elle commande est pour le mieux. Glorifiez notre Providence dont les vues sont profondes !
Il s'expliquait en toute sincérité, confondant sa personnalité soumise avec celle qui gouvernait. Tout fait accompli lui paressait heureux, puisque rien n'arrive sans l'ordre d'en haut,
La fille du roi mourut à son tour : Clotar ne sortit pas de sa soumission calme.
Mais, un soir, il monta sur la terrasse du temple, dévoré, lui aussi, d'une fièvre ardente. Un peu ranimé par la fraîcheur, il écouta les cris funèbres qui, de loin, l'invoquaient. Partout dans la campagne, au milieu des jardins, sur la lisière des forêts, brûlaient les bûchers des morts, tandis qu'à l'horizon, comme un bûcher mieux nourri que les autres, le volcan exhalait par intervalles de sinistres clartés.
De nouveau, Clotar se sentit défaillir : le mal triomphait. En un instant s'évanouirent les systèmes
consolants fournis par l'ingéniosité de sa foi. Il allait expirer comme sa bien-aimée, ses prêtres, comme le premier venu !
Mourir !... Lui !... Un Dieu !...
Il se prosterna devant celui qu'il devinait implacable.
— Ainsi, c'est résolu !... Vous jetez à la pourriture la majesté divine !... Oui c'est votre puissance que vous humiliez en me brisant. Vous êtes le maître des Dieux, mais je suis le Dieu des hommes ; et quand ils insulteront mon cadavre, que restera-t-il de sacré pour eux ?
Un frisson glacé lui apprit combien sa prière était vaine. Pauvre Dieu déchu, qu'allait relever l'indomptable énergie de l'orgueil humain !
Il se met debout, cherchant un coin pour \mourir, et il pousse un cri de victoire. Là-bas le volcan s'est embrasé, les lacs de leu débordent, une fumée lourde descend sur les vallées. Aura-t-il la force d'aller se taire engloutir par la fournaise ?... Il part, chancelant le long des rues, à travers les carrefours. Qui reconnaîtrait, dans cet agonisant, le Dieu qu'on n'ose regarder lace à tace ? Ceux qui fuient devant les laves s'écartent avec horreur du pestiféré qui se traîne dans la direction du cratère. Les
mains et les genoux ensanglantés, il rampe sur le sol fumant : mais ses yeux prennent l'expression du triomphe ; car le torrent rouge se précipite à sa rencontre, couvert d'un brouillard fauve. Le Dieu disparaît comme il était venu, sans imprimer sur le sol la trace de ses pas.