‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 11 sur 119 · M. RADESTOCK : SOUVENIR ET HALLUCINATION · texte numérisé non relu

M. RADESTOCK : SOUVENIR ET HALLUCINATION

môme esprit ; mais l'auteur insiste davantage sur le côté physiologique de la question, et emploie un grand nombre de pages à faire ressortir l'importance des rêves pour la psychologie des différents peuples.

Ce livre, dédié au professeur Wundt, est intéressant, plein de faits, écrit avec méthode et clarté, facile à lire ; mais il n'est pas non plus exempt de hors-d'œuvre.

Il comprend dix chapitres. Le premier s'occupe de l'influence du sommeil et des rêves tant sur les individus que sur les nations. On y trouve rassemblées les diverses opinions émises sur les songes par les anciens et les modernes. « Ils constituent un facteur capital dans la croyance en l'immorlalilé de l'àme », et leur rôle dans l'histoire politique est loin d'être à dédaigner : il suffit de citer les oracles de Delphes, les visions d'un Mahomet, les hallucinations d'une Jeanne d'Arc.

Dans le chapitre suivant, M. Radestock rapporte les définitions nombreuses que les poètes et les philosophes de tous les siècles ont données des songes ; puis il expose ses vues sur la nature de l'union de l'âme et du corps « qui ne sont que deux différents aspects d'un seul et même être », et il en conclut que, dans l'étude du sommeil et des rêves, il ne faut pas s'attacher exclusivement aux phénomènes psychiques en négligeant les phénomènes corporels.

Le troisième chapitre est consacré à la faculté reproductrice « normale et anormale ». Tout change dans la nature , l'âme aussi bien que le corps. Mais le passé se trouve relié au présent par la mémoire,

La reproduction peut prendre deux formes : selon que l'image renouvelée est moins vive ou aussi vive que l'image originelle, il y a souvenir ou haUucination (illusion). La reproduction a sa racine dans l'association des idées , dont les lois sont bien connues : loi de la ressemblance, du contraste, de la coexistence et de la succession. Suivant en cela l'exemple de la plupart des psychologistes , M. Radestock ne s'enquiert pas du principe dernier de ces lois. Les idées ne font pas que se succéder l'une ci l'autre , parfois elles se lient entre elles et s'agglutinent, de même que les sensations s'entrelacent. C'est ainsi que l'image de la cognée , en rappelant celles de bois et de charpentier, et en s'unissant à elles , fournit l'image composée d'un homme occupé h. fendre du bois. La différence entre le souvenir et l'hallucination dépend de la force de l'excitation; de l'un à l'autre il y a tous les passages imaginables. L'hallucination est une reproduction dont l'éclat est comparable à celui de la réalité. Le principal fticteur de l'illusion est donc nécessairement l'exaltation de l'excitabilité du système nerveux central.

Je note, en passant, que cette explication n'en est pas une : c'est une pure hypothèse. L'inconnu ne peut servir à élucider l'obscur. J'ajouterai que la conclusion ne découle pas rigoureusement des prémisses : l'illusion pourrait provenir de l'affaiblissement du système nerveux périphérique. Quant à la détinition de l'hallucination, elle a un côté vrai, mais elle est certainement incomplète. L'exemple cité par l'auteur h l'appui de sa thèse, est propre à montrer cette insuffisance. Brierre de Boismont

M. RADESTOCK; définition du REVE. 17

parle d'un peintre qui savait faire le portrait ressemblant d'une personne qu'il n'avait vue qu'une seule fois. Le nombre de fois importe peu d'ailleurs. Je demande si l'artiste qui voit de souvenir une personne absente avec une vivacité telle qu'il peut en reproduire exactement les traits , est sous l'empire d'une hallucination. Évidemment non. II faut encore autre chose : il faut que le sujet soit le jouet d'une illusion et qu'il attribue h l'objet qui est tout en lui une existence extérieure et présente , alors même que sa raison lui dit qu'il est dans l'erreur.

M. Radestock est ainsi amené à passer rapidement en revue les divers excitants du système nerveux : la pomme épineuse, la belladone, le hachisch, etc., puis le jeûne et les altérations des organes des sens. Immanquablement, dans cette matière difticile, les mots prennent assez souvent la place des idées, et les nerfs et les cellules, le cerveau et la moelle, pour ce qu'on en connaît , interviennent plus que de raison. Malgré cette critique , je me plais à déclarer que toute cette partie de son livre contient des résumés sobres et substantiels.

Nous voici enfin arrivés à la définition du rêve : c'est la continuation pendant le sommeil de V activité de l'âme.

Aristote a dit : Le rêve, c'est proprement l'image produite par les impressions sensibles quand on est dans le sommeil et en tant qu'on dort \ Cette définition est infiniment préférable et je dirai de plus

1 Des rêves, cliap. III. Voir Trad. de Barthélémy Saint- Hilaire, Psychologie, p. 202.

qu'elle n'a pas été dépassée. Entendre faiblement le chant du coq quand on dort, ce n'est pas rêver, dit le Stagyrite, car celte audition est le fait de l'âme qui veille et non de l'âme qui est endormie. Rien de plus juste. Toute activité de l'âme pendant le sommeil n'est donc pas nécessairement un rêve; je ne rêve pas quand vers le matin , bien qu'encore endormi, j'entends obscurément les bruits de la maison ou de la rue ; mais je rêve si je crois assister h une conversation qui n'a pas lieu. Il résulte de là que la définition du rêve est subordonnée à celle du sommeil. Je reviendrai plus loin sur ce point important.

C'est précisément du sommeil , de ses causes et de ses particularités que traite le chapitre suivant. A propos des causes qui le favorisent ou le provoquent, telles que la tranquillité , la position du corps, etc., M. Radestock cite les expériences qui contredisent la théorie de M. Preyer. Ce savant a prétendu que le sommeil était dû à la présence dans l'organisme d'une matière d'épuisement, analogue à l'acide lactique et produite par la fatigue. Il a , en conséquence, étudié les effets de l'ingestion de cette dernière substance sous la peau ou dans l'estomac , et il a cru constater qu'elle amenait la somnolence. Il paraîtrait, d'après M. Lothar Meyer , que ces effets sont loin d'être constants.

Quant â une explication physiologique du sommeil, l'auteur affirme qu'il n'en existe pas, et il n'essaie pas d'en donner. Il se contentera d'exposer ses effets physiologiques. Ils sont assez connus pour que je les passe sous silence.

M. radestock: la conscience dans le rêve. 19

Ses effets psychologiques sont bien autrement controversés. Certains auteurs veulent que, pendant le sommeil, la conscience soit supprimée ; d'autres, qu'elle subsiste. L'illustre Fechner a sur ce point une opinion tout à fait originale. D'après lui, au moment où l'on s'endort , la conscience atteint son point de nullité, et elle prend, quand on est endormi, une valeur négative. J'ai, autre part *, suffisamment critiqué les sensations négatives telles que les a définies le père de la psycliophysique , pour n'avoir pas besoin d'insister sur la notion plus étrange encore d'une conscience négative. M. Radestock , en vue de trancher la question , distingue , ainsi que M. Spitta, la conscience de soi de la simple conscience. La première est supprimée , mais non la seconde ; car toute représentation est nécessairement consciente, sans quoi ce n'est qu'une simple disposition (^Yundt).

Pour ma part, je ne suis jamais parvenu à me faire une idée nette de ce que l'on entend par la conscience de soi en tant qu'opposée à la simple conscience. Je comprendrais beaucoup mieux l'expression conscience du non-soi. Je désignerais ainsi la faculté, indispensable à tout être sensible, en vertu de laquelle il attribue à une chose en dehors de lui la cause de ses affections. De cette ftiçon , on distinguerait dans les phénomènes qui se passent en nous, ceux dont on n'a pas conscience, ceux dont on a conscience, et ceux qui sont accompagnés de la conscience du dehors. Mais le moment n'est pas venu d'insister sur le principe de cette distinction.

1 Voir mon Examen critique de la loi jjs?/c/îophysique, p. 105 et suiv.

Il n'y a pas une opposition complète entre la veille et le sommeil. Dans le sommeil, les activités psychiques sont ralenties , mais non anéanties. En fait, quelque vives que soient les images de nos rêves, elles sont plus obtuses et plus obscures que celles de la veille. On peut donc formuler cette conclusion : dans le sommeil profond , de même que les fonctions organiques et végétatives sont déprimées, de même l'activité psychique est réduite à un minimum sans être pour cela totalement suspendue.

Le cinquième chapitre de l'ouvrage de M. Radestock a pour objet les éléments du rêve. C'est l'un des meilleurs et des plus complets. Il y examine les effets des impressions sensorielles et organiques et les transformations qu'elles subissent dans les rêves, ainsi que le rôle que vient y jouer la mémoire. Cependant, comme je n'y relève aucune idée réellement neuve , l'analyse que j'ai faite plus haut de la partie du livre de M. Maudsley, où est traité le même sujet, me dispense de m'y arrêter davantage. Il y aurait pourtant bien des éludes intéressantes à faire dans cette direction. Il n'est pas douteux que beaucoup de nos rêves ne sont que la dramatisation des impressions ressenties pendant le sommeil. Ainsi, les personnes qui, accidentellement ou habituellement, éprouvent une gêne dans la respiration, rêvent couloirs étroits ou plafonds écroulés, caveaux ou catacombes , presse dans la foule ou timons de charrettes enfoncés dans la poitrine, en un mot, toutes scènes où l'on suffoque et où l'on manque d'air. Le rapport est apparent. Or, si l'on poursuivait ces rapprochements , on arriverait , selon toute proba-

M. radestock: le rêve est changeant et vif. 21

bililé , à une classification physiologique des rêves et , du même coup , à une classification des drames réels au point de vue de leur action sur notre organisme par rintermédiaire de l'esprit \

Le chapitre qui suit a pour but de spécifier la dilîérence qu'il y a entre le rêve et la pensée éveillée. C'est là, je l'ai déjà dit, un point de la plus haute importance, et ce devrait être l'un des pivots de toute théorie des rêves et du sommeil. M. Radestock le traite avec son érudition et sa finesse habituelles. Bien que le problème puisse, ce semble, être serré de plus près , néanmoins les pages où il le discute, sont presque toutes excellentes, pleines de remarques justes, sinon profondes, et forment un tout très satisfaisant et bien enchaîné. J'avoue en avoir rarement lu qui m'aient fait plus de plaisir. Ajoutons que la pensée y est toujours claire, limpide et exprimée en un style simple, facile et naturel.

Le rêve est mobile et changeant. Rien de plus commun que d'y voir un chat se transformer en fille, un arbre , en église. Pourtant — je tiens à le dire dès maintenant — j'ai des scrupules au sujet de ces prétendus changements. Je me demande si ce sont là de véritables métamorphoses. Quand vous racontez ces sortes de rêves , vous ne dites jamais que le chat se changea en jeune fille, l'arbre eh église, vous vous exprimez autrement, par

1 Ce n'est pas qu'on se soit fait faute de tenter des classifications des rêves ; mais ou elles sont arbitraires dans leurs détails, ou elles reposent sur des distinctions de sentiments ou de langage (rêves agréables ou désagréables, rêves historiques, prophétiques, etc.)

exemple : Je jouais avec un chat, mais un moment après , ce n'était plus un cliat , c'était une jeune fille. Ou bien : j'étais d'abord sous un arbre, mais sans que je sache comment, je me trouvai ensuite au milieu d'une église. Or, dans mon opinion, vous avez d'abord rêvé d'un chat , puis d'une jeune fille , et c'est votre esprit qui , soit pendant le sommeil, soit le plus souvent au réveil , pour s'expliquer à lui-même la continuité de certaines autres parties du rêve , suppose une transformation que vous n'avez pas expressément constatée. En fait, il y aurait simple substitution d'une image à une autre , sans changement interne et progressif. Mais , pour l'instant, c'est assez de ces quelques mots.

Le rêve, continue 31. Radestock, est plein de vivacité et d'exagération. D'où cela peut-il provenir, sinon d'un changement dans la circulation du sang, qui exalte l'irritabilité du système nerveux central? Encore une hypothèse en lieu et place d'une explication. L'auteur ajoute cependant que les sentiments éprouvés dans le sommeil n'ont jamais l'intensité de ceux qui nous agitent pendant la veille. On meurt de joie ou de peur; mais il n'y a pas d'exemple de songes qui aient donné la mort *. Outre que, si le fait se produisait, il ne serait pas facile de le vérifier, je crois que cette restriction

• Cependant j'ai entendu dire qu'une jeune personne qu'on a connue dans ma famille, fit une nuit un songe si épouvantable que sa clievelure de noire qu'elle était devint brusquement tout à fait blanche. De là à des émotions tellement fortes qu'elles entraînent la mort , il n'y a pas tant loin.

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