‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 20 sur 119 · LA CERTITUDE SUBJECTIVE · texte numérisé non relu

LA CERTITUDE SUBJECTIVE

repousse. Fais-je en cela acte de fou ? Celui qui se méfie sans motif — comme c'est souvent le cas — est-il fou ?

J'ai connu un pauvre mélancolique qui ne délirait que sur un point : la vue du cuivre le jetait dans des terreurs inexprimables. Il raisonnait son aversion. Le cuivre se couvre de vert-de-gris; ce vert-de-gris s'attache aux mains , et l'on peut ainsi , sans le vouloir, s'empoisonner soi-même, ou, ce qui est pis , empoisonner les autres. Voilà un jugement raisonné ; en est-il moins le signe d'un dérangement d'esprit? Mais, d'un autre côté, voici des jeunes filles qui s'évanouissent à la vue d'une souris, d'une chenille , d'un inoffensif lézard ; elles ne sauraient justifier leurs répugnances : qui s'aviserait de prétendre qu'il faut les enfermer dans des maisons de santé ? Si l'on colloquait tous ceux qui croient sans motif « que leur hôte veut les empoisonner « , je ne sais combien il resterait de sages pour les garder?

Concluons. La certitude subjective, la foi, comme je me suis exprimé ailleurs *, accompagne nécessairement nos jugements, nos affirmations, nos négations , nos doutes. Cette certitude est inhérente à l'esprit humain. Quand , dans un rêve ou dans un

* Voir ma Logique scientifique , notamment la préface. Voir aussi ma Logique algorithmique , première partie, principalement le § VI, Les postulats de la pensée. On lira avec intérêt un article de M. V. Egger publié dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux ( 1879 , n° 2 ), sur le principe psychologique de la certitude scientifique.

accès de folie, je juge que 2 et 2 font 5, cette proposition est alors à mes yeux aussi indubitable que l'est cette autre, 2 et 2 font 4 , pour ceux qui sont dans leur bon sens. En voici la preuve.

Une nuit , je rêvais d'un café allemand où j'avais pris un verre de bière. Il s'agissait de payer 37 centimes '/.^. — Ce nombre n'est bizarre qu'en apparence : c'est la valeur en monnaie française de 30 pfennigs ou des trois dixièmes d'un marc ( 1 franc 2o centimes). Du moins c'est ainsi que je me l'explique. — Je m'approche du comptoir et j'y dépose d'abord une pièce de 20 centimes, puis une de 10. La dame devant qui je mets cet argent n'y trouve pas son compte et m'en fait l'observation. Je m'en étonne. « Madame, lui dis-je, est-ce que donc 20 et la moitié de 20 ne font pas 37 \.j ? » La dame n'eut pas l'air de comprendre. J'eus beau m'évertuer ; mes raisonnements n'entraient pas dans son esprit. Les garçons s'approchent et me donnent raison ; la dame s'obstine dans son erreur ; les bourgeois s'en mêlent et lui donnent tort. — Enfin , ahurie et stupéfaite, elle cesse d'insister, et je sors enfin, fort de mon droit, la conscience tranquille, mais émerveillé de plus en plus de cette singulière aberration d'esprit chez une négociante qui ne voit pas que 20 et la moitié de 20 font exactement 37 '/^ *.

' Si l'on s'en rapporte à ce que je dis plus haut sur l'altruisation (lu moi , la stupéfaction de la dame, en m'entendant énoncer cette absurdité, est le signe qu'il^ me restait encore une lueur de bon sens. D'autre part, lorsque, à mon réveil, j'ai cherché à retrouver ce qui

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