M. STRICKER : DE LA VERITE DES JUGEMENTS
courent, j'énonce un rapport qui est non seulement pensé et exprimé, mais pensé et exprimé comme conforme à la réalité extérieure. On a fait une différence entre les qualités premières et les 'qualités secondes de la matière ; et des unes , telles que l'étendue, la figure, le mouvement, le repos, l'impénétrabilité et le nombre, on a dit qu'elles sont objectives; des autres, telles que la couleur, l'odeur, le goût, etc., qu'elles sont subjectives. Berkeley nie le fondement de cette distinction. Cependant , dit M. Stricker, je puis admettre sans aucune peine que ce qui correspond en dehors de moi à une sensation de couleur, n'est pas de la couleur ; mais je ne puis penser que ce ne soit pas le mouvement et la résistance qui , en dehors de moi , correspondent aux idées que j'ai du mouvement et de la résistance ; ces idées sont impliquées dans celle de matière, tandis que les idées de couleur, d'odeur, etc., lui sont simplement appliquées.
C'est le processus musculaire qui nous conduit aux idées de mouvement et de résistance et à celles qui en dérivent (volume, masse, vitesse, temps, lieu, etc. ) , et , à cet égard , elles sont quelque chose de subjectif; mais nous ne concevons pas qu'à ce subjectif ne réponde pas une réalité analogue. Appelons relations de la matière ( Verhàltniss der Materie) les indications venues de l'extérieur autres que les qualités sensibles. Nous percevons de l'extérieur qualité et relation, et elles sont indissolublement liées dans chaque représentation de la matière. Nous ne pouvons nous figurer une masse sans couleur, ni un mouvement sans un mobile sensible. C'est con-
fermement aux relations que les expériences s'ordonnent dans mon cerveau, et c'est conformément h cet ordre que je mets les idées de l'extérieur en rapport les unes avec les autres et que je juge de l'extérieur. Je suis donc en droit d'affirmer que mes jugements sur les relations des choses sont les images réelles de ces relations.
Cela étant, en quel cas peut-on soutenir qu'un jugement est faux , et que l'esprit qui le porte est dérangé? Où est le critérium de l'aberration? Locke ne connaît que des jugements d'expérience. Kant a distingué les jugements a prioii et les jugements a posteriori. Les uns, je ne puis les penser autrement et je les conçois comme nécessaires ; je n'énonce les autres que sur la foi de raisons puisées dans l'expérience. L'erreur ne peut concerner que ceuxci. L'homme sain raisonne les motifs de son affirmation, le fou l'exprime comme un jugement a priori : c'est ainsi parce que c'est ainsi. D'où savez-vous , demandait-on h un aliéné, que votre hôte a l'intention de vous empoisonner? — Je n'en sais rien, mais c'est ainsi : telle était sa réponse. Ces erreurs de jugement n'ont donc leur source dans aucune illusion quelconque des sens , et les motifs en sont tout intérieurs. On peut en conséquence formuler la définition suivante : Tout j ugement «j^os^mor/ touchant le monde externe , qui est tenu pour vrai h la façon d'un jugement a priori, doit être considéré comme une aberration. Les mots « à la fliçon d'un jugement a priori » signifient « sans tenir compte des éléments du dehors et même en se mettant en contradiction avec eux ». Quant aux jugements a
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posteriori portant sur les choses de l'expérience interne — je suis malade, je suis heureux, je suis savant — le critérium nous échappe, à moins qu'ils ne soient accompagnés de jugements extravagants concernant l'extérieur — par exemple : on m'a empoisonné, je suis riche, on m'admire.
De quelle manière les idées déraisonnables prennent-elles naissance? Une condition essentielle c'est que ces idées soient dominantes ou fixes. Cependant toutes les idées fixes ne sont pas nécessairement maladives: telles sont, par exemple, celles qu'inspire une perte de fortune, la considération d'un danger éloigné. Ce qui fait la différence entre celles-ci et celles-là , c'est le fait de savoir si elles découlent oui ou non d'une cause réelle, et si la confrontation contradictoire avec la réalité parvient oui ou non à les détruire. Quand une certaine série d'idées se reproduit fi'équemment sans cause extérieure appréciable , nous devons admettre qu'il existe dans le cerveau une portion déterminée de tissu nerveux qui fonctionne sous l'action d'excitations intérieures et qui possède une haute excitabilité. Et, du moment que l'idée fixe est jugée vraie, il y a folie, pourvu, bien entendu, que le jugement porte sur les relations extérieures ou implique des jugements de cette nature. Celui qui ne peut s'empêcher de pressentir un malheur n'est pas nécessairement fou.
Comment s'expliquer la possibilité d'une foi erronée en des relations extérieures qui n'existent pas ? Par la rupture des rapports qui rattachent les idées dominantes et une partie du savoir potentiel.
Quelques considérations sur le sommeil et les rêves sont de nature h motiver cette opinion.
Tout organe aspire au repos après l'action. Certains repos du cerveau se nomment sommeil. Quand nous voulons dormir, nous écartons les excitations extérieures; mais d'ordinaire la fatigue amène le sommeil tout naturellement, en rendant les excitations inefficaces. Pourtant ce qui est vrai du système musculaire ne l'est pas du système nerveux que l'excès de travail, surtout vers l'âge de quarante ans, surexcite et ne déprime pas, soit que l'afflux du sang persiste, soit que l'excitabilité aille en grandissant. Ceux qui ont le système nerveux en mouvement ne parviennent pas à s'endormir, si ce n'est grâce à l'administration de deux ou trois grammes de chloral, substance qui ralentit et paralyse l'action des nerfs. Il vaudrait mieux sans doute avoir recours k la fatigue musculaire qui prédispose naturellement au sommeil. Le sommeil dure habituellement jusqu'au retour de l'excitabilité du cerveau, et, tcànt qu'il dure, l'on ne reçoit pas d'impression de la part de l'extérieur ; il n'y a pas de savoir vif, de connaissance actuelle, et le savoir potentiel lui-même n'envoie pas de souvenir. Peu i\ peu, l'excitabilité reparaît, et avec elle, au début, le rêve. Des souvenirs surgissent, et les excitations du dehors, plus ou moins perçues, s'y entrelacent ; et c'est ainsi que se forme le rêve.
On a vu précédemment que , si les objets de nos rêves sont perçus comme réels, cela vient de ce que le mouvement interne se propage jusqu'aux extrémités périphériques des nerfs sensibles. Mais pourquoi suis-je trompé ? Pourquoi suis-je victime de
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l'illusion du rêve ? Quand j'entends la voix d'un ami, elle éveille dans mon âme une foule d'idées associées, parties intégrantes du savoir potentiel qui font que je me représente cet ami. Mais, si vers la matinée, cet ami vient me parler quand je suis plongé dans un rêve , sa voix ne rappelle pas ces idées , mais d'autres, la plupart du temps mieux appropriées aux rêves que je fais. Et de la sorte elles ne donnent lieu ni à rectification ni k contradiction.
Quelque chose de semblable se passe dans la folie. Les fous ne savent pas relier leurs idées fixes avec leurs perceptions; ils peuvent être logiques dans leur folie , mais ils ne peuvent la motiver. Elle provient de ce que des fonctions isolées se mettent en évidence pendant que d'autres fonctions s'arrêtent. Certaines parties du cerveau fonctionnent trop souvent; par là, une idée devient dominante , et ainsi croît la tendance h la tenir pour vraie. D'autres parties fonctionnent trop peu , ce qui est cause que cette tendance n'est pas réprimée et que l'erreur n'est pas corrigée.
Résumons d'un mot cette longue analyse. Le rêve, ainsi que les visions de la folie , fait illusion , parce qu'il intéresse la périphérie, et il trompe, parce que les attaches du sujet avec l'extérieur sont momentanément rompues, attaches qui ont leur expression dans le savoir potentiel.
Nous avons trouvé une conclusion semblable, mais moins nettement exprimée, dans le travail de M. Radestock.
Je ne puis discuter ici tous les points de doctrine qui ont été touchés par M. Stricker. J'en
reprendrai seulement deux qui touchent le plus étroitement à mon sujet.
D'après lui, pour que l'illusion ait lieu, il faut que les organes périphériques soient mis en mouvement sous l'action du système central. D'abord, c'est là une pure hypothèse ; de plus, prise à la lettre , je la crois contraire aux faits. J'ai connu une personne de plus de quatre-vingts ans, qui vers l'âge de trente ans avait perdu l'ouïe. Depuis une dizaine d'années, elle était absolument sourde : les bruits les plus forts, elle ne les percevait plus. On ne pouvait communiquer avec elle que par écrit. Or, dans ses rêves — je le lui ai demandé expressément — elle entendait toujours sans peine les personnes avec qui elle conversait , et jamais elle ne rêvait qu'on dût lui écrire pour se faire comprendre d'elle.
Autre exemple. L'illustre physicien Plateau était, comme on sait, devenu aveugle. Je l'ai prié — c'était trente-six ans après son malheur — de vouloir bien me faire connaître la nature de ses sensations visuelles pendant la veille et pendant le sommeil. Voici ce qu'il m'a répondu :
« 1° Généralement je rêve que je vois; quelquefois aussi je rêve que je n'y vois pas ; d'autres fois je rêve que mes yeux se guérissent et que je recommence h voir. Quand je rêve que je n'y vois pas , je marche ordinairement dans une rue que je connais; mais, après quelque temps, je ne me retrouve plus, et alors ordinairement quelqu'un vient me prendre par le bras, quelqu'un que je connais ou que je ne connais pas , et me conduit.
» 2" Quand je rêve que je vois, c'est souvent de
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paysages de montagnes ; je ne rêve qu'excessivement rarement d'expériences ou d'instruments ; les objets que je vois ont leur couleur naturelle.
» 3" A l'état de veille, je vois presque toujours en imagination le lieu où je me trouve et les personnes présentes.
» 4° Quand je vois, en rêve, des personnes inconnues, soit mes enfants, je ne vois que très vaguement leurs physionomies. «
A cet égard, M. Plateau fait comme tout le monde. Est-on en correspondance avec des étrangers qu'on ne connaît que par leurs lettres ou leurs ouvrages , on leur attribue , la plupart du temps sans raison , un physique déterminé, et, si l'on rêve d'eux, ils ont nécessairement un corps et un visage. La privation d'organes périphériques intacts n'entrave donc pas l'exercice de l'imagination.
Ces deux faits, qui, sans doute, ne sont pas isolés, vu que je ne les ai pas choisis, mais rencontrés, prouvent que le sens du mot périphérie aurait besoin d'être précisé. Il faudrait ne pas s'arrêter à la signification littérale, et concevoir la périphérie comme moins superficielle et plus profonde.
Le second point, le voici. Les jugements des fous, en tant que fous, ont, dit M. Stricker, la forme de jugements a priori. C'est là une définition piquante qui a certainement des côtés justes. Mais ne peut-on rien y reprendre ? Nos anthipathies et nos sympathies, par exemple, ne sont pas non plus raisonnées. Célimène ,
De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent ,
s'est emparée du cœur d'Alceste, à qui pourtant l'amour ne ferme pas les yeux aux défauts de la jeune veuve. Il est
Le premier à les voir , comme à les condamner,
mais il la trouve quand même adorable.
Dans les Femmes savantes, la raisonnable Henriette dit à Trissotin , avec une ironie marquée :
Un cœur , vous le savez , à deux ne saurait être ; Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous.
Je vois bien que j'ai tort , mais je n'y puis que faire ; Et tout ce que sur moi peut le raisonnement , C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.
On peut donc, sans avoir l'esprit dérangé, énoncer à tort comme un axiome qu'une telle personne est mécbante ou bonne, fausse ou sincère, dure ou sensible. Or, est-ce nécessairement un indice d'aliénation mentale que de croire qu'elle est animée de mauvaises intentions à votre égard, qu'elle cherche, par exemple , h vous empoisonner ?
Allons plus loin. Que sont les intuitions du génie, sinon des anticipations a priori'! Et, poursuivant jusqu'au bout, est-ce uniquement sur la raison que repose toute foi, toute conviction intime et absolue? La croyance, le doute sont des jugements qui peuvent être plus ou moins motivés ; mais on est certain de sa croyance et de son doute. Cette certitude générale et supérieure est forcément a priori ; est-elle le fruit de la folie? On énonce devant moi une idée nouvelle : avant tout examen , je l'adopte ou je la