‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 25 sur 119 · LA CONCEPTION RECONNUE COMME TELLE · texte numérisé non relu

LA CONCEPTION RECONNUE COMME TELLE

allaient lui passer dessus... M. Joyeuse s'élançait , sauvait le petit être tout près de la mort ; seulement le timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans son sang. Alors il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la foule amassée. On le mettait sur une civière, pour le monter chez lui, puis tout à coup il entendait le cri déchirant de ses filles , de ses bien-aimées , en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré l'atteignait si bien au cœur, il le percevait si distinctement, si profondément : a Papa, mon cher papa... » * qu'il le poussait lui-même dans la rue , au grand étonnemeut des passants , d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar inventif. «

L'auteur , un peu plus loin , ajoute ces paroles judicieuses: « La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles , une vapeur de fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions, les uns sortent radieux , les autres affaissés , décontenancés , se retrouvant au terre à terre de tous les jours -. »

Qui de nous n'a été , à ses heures , ce dormeur éveillé si bien décrit par l'illustre romancier? Quelle

1 Voilà encore un exemple frappant CCaltriusation : le cri que M. Joyeuse pousse , il le fait sortir de lu poitrine de ses filles.

* Le Nabcib , V« chap. La famille Joyeuse.

est la littérature qui ne s'est emparée de ce type que l'on retrouve au théâtre et jusque dans les fables? N'est-ce pas de l'Inde que nous vient, par une suite de transformations successives, cette délicieuse Perrette qui , dans un transport de joie , renverse le pot au lait où elle entrevoyait toute une fortune?

Tout le monde connaît par cœur les commentaires ingénieux du poète :

Quel esprit iio bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Quand je suis seul , je fais au plus brave un défi ; Je m'écarte , je vais détrôner le sophi ;

On m'élit roi , mon peuple m'aime ; Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant : Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;

Je suis Gros-Jean comme devant.

Il faut donc un accident \^oiir faire rentrer le rêveur en lui-même ; ici, c'est le saut malencontreux de la laitière , \l\ le cri poussé par M. Joyeuse. Mais comment cet accident agit-il? Évidemment par contraste. Je ne clierclie pas pour le moment à expliquer le fait , je le constate. Entre l'impression que M. Joyeuse reçut des discours qu'il n'entendait que dans son imagination et celle que lui causèrent les paroles prononcées eftectivement par lui-même , la différence était si marquée qu'il ne put s'empêcher de les rapporter h deux causes opposées, et il conclut que, d'un côté, la cause était fictive, et de l'autre réelle. De même, la gentille Perrette, qui prenait tant d'intérêt aux gambades de la vache et de son veau, dut bien quitter d'un œil marri tout ces biens

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