‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 28 sur 119 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Reconnaissance , au réveil , du caractère mensonger des rêves. Absence d'un critérium absolu de certitude objective.

Opinion de Descartes : le signe distinctif du sommeil et de la veille est l'impossibilité de joindre les songes comme se joignent les événements de la vie éveillée. — Critique de ce signe : un rêve logique en est-il moins un rêve ? — Le critérium distinctif du rêve est ordinairement le réveil. — Il n'y a pas de critérium absolu de certitude objective.

Tout le monde sait que Descartes s'est posé à peu près le même problème , et l'on sait aussi quelle solution il en a donnée : « Mais peut-être qu'encore que les sens , dit-il , nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen: par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu , vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature.... Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, et quelquefois de moins vraisemblables.... Combien de fois m'est- il arrivé de songer la nuit que j'étais en ce lieu , que j'étais habillé, que j'étais auprès du'feii, quoique je fusse tout nu dans mon lit ! Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ;

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que cette tête que je branle n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct qu'e tout ceci. 3Iais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions , et , en m'arrêtant sur celte pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices certains par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et mon étonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors *. »

Descartes s'efforce ensuite de dissiper le doute par où il croit devoir débuter, et il résout comme suit la difficulté qu'il vient de se poser : « Certes , cette considération me sert beaucoup non seulement pour reconnaître toutes les erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement : car, sacbant que tous mes sens me signifient plus ordinairement le vrai que le -faux toucbant les choses qui regardent les commodités ou incommodités du corps , et pouvant presque toujours me servir de plusieurs d'entre eux pour examiner une même chose, et, outre cela, pouvant user de ma mémoire pour lier et joindre les connaissances présentes aux passées , et de mon entendement qui a déjii découvert toutes les causes de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais qu'il se rencontre de la fausseté dans les

' Méditation premièy^e (vers le commencement).

choses qui me sont le plus ordinaii-ement représentées par mes sens. Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés , comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil , que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j'y rencontre une très notable différence, en ce que notre 7némoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et en effet, si quelqu'un, lorsque je veille, m'apparaissait tout soudain et disparaissait de même , comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d'où il viendrait ni où il irait, ce ne serait pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau et semblal)le à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d'où elles viennent , et celui où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent , et que, sans aucune interruption , je puis lier le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens , ma mémoire et mon entendement pour les examiner , il ne m'est rien apporté par aucun d'eux qui ait de la répugnance avec ce qui m'est rapporté par les autres. Car de ce que

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Dieu n'est pas trompeur il suit nécessairement que je ne suis point, en cela, trompé *. »

Voilà bien le contrôle des sens et de l'intelligence tel que l'ont défini M. Grote et tous les auteurs. Je lis dans Albert Lemoine: « L'incohérence des images est pour nous le seul signe distinctif des rêves -. « Et plus loin : « La foi que nous donnons ii la réalité objective des images du sommeil tient en grande partie ii ce que nous ne pouvons volontairement ni involontairement faire usage de nos sens pour corriger les rapports des uns par ceux des autres ^. »

Je ne connais vraiment qu'un sens qui s'avise de corriger les autres : c'est le toucher, qui nous permet de nous assurer, par exemple , que les images reflétées par le miroir n'ont pas de corps *. Mais , dans l'état de veille , qui jamais s'avise de toucher les personnes, les arbres et les maisons pour s'assurer que ce sont des corps réels , ou de croire à l'existence matérielle d'une image optique? Et, d'un autre côté , en quoi le témoignage même du toucher garde-t-il l'halluciné d'être trompé par les fantômes qu'il voit ou qu'il entend? De plus, enfin, le contrôle , qui me permet en effet , quand j'ai des doutes, d'en- vérifier le sujet, ne peut s'exercer sur le rêve qui est une chose passée. Or, suis-je disposé à ranger parmi les rêves toutes mes perceptions d'au-

1 Méditation sixième ( fin. )

* Dic sommeil , Paris , .J.-B. Baillière , 18.55 , p. 108. = Ibid. , p. 112.

* J'ai clierclié à expliquer cette propriété du sens du touclier dans mon article sur ïespace visuel {Revue philosophique, août 1877).

Irefois , que j'ai tenues néanmoins pour vraies sans les soumettre à aucun genre de véritlcation ?

Nous avons vu que l'état de veille est caractérisé pai- la vivacité des impressions reçues. Mais ce n'est pas tout. Ces impressions sont enchaînées logiquement. Comme le dit Descartes , on sait d'où elles viennent, ce qui les a précédées, ce qui les a suivies. Et qu'est-ce qui leur vaut cette qualité? Le monde extérieur, où les événements se succèdent conlormément h la loi de causalité. L'habitant de Liège ne peut se trouver à Paris qu'à la condition de s'y être transporté. C'est l'ordre des choses. Ah ! si nous vivions dans les régions des Mille et une Nuits, ou dans les jardins enchantés d'Armide, nous jugerions des aventures ordinaires de la vie d'api-ès d'autres règles, cela est clair. Si seulement, comme l'illustre Chevalier de la Manche , vous avez une foi robuste dans le pouvoir des enchanteurs, ou, sans aller si loin, si, imbu des superstitions du peuple, vous croyez à l'intlueuce des sorciers , que de choses impossibles vous regarderiez comme d'incontestables réalités ! Mais la nature, d'un côté ; de l'autre, le milieu social auquel vous appartenez , ont donné l\ votre esprit une éducation et des tendances spéciales , et vous vous refusez à regarder comme réel ce qui est incompatible avec votre expérience Cette expérience — ai-je besoin de le dire? — n'est jamais achevée. Chacun partage plus ou moins les préjugés de son temps. Tacite ne révoquait en doute ni les augures ni les oracles. Vous pouvez donc, en vous fiant uniquement à elle , verser dans des erreurs. Mais c'est encore en vertu de l'expérience que l'on se sait faillible.

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