CAUSE DE LA LOGIQUE DES ETATS DE TEILLE
Tout ce qui est en contradiction absolue avec les lois que j'ai reconnu régir le monde, est forcément taxé par moi d'imaginaire. Mon rêve me fait-il revivre un ami mort, je n'hésiterai pas à qualifier ma vision comme il convient. Il en sera de même si la scène dont je suis témoin offre des contradictions intimes, si, par exemple, un mort s'y meut et y parle. Sous ce rapport, Descartes et xVlbert Lemoine ont raison et je souscris à leurs paroles. Mais qu'arrivera-t-il s'il n'en est pas ainsi ? Or , parfois , le rêve est parfaitement vraisemblable et enchaîné dans toutes ses parties.
Un jour, une de mes petites fdles, alors âgée de huit ans et demi , demanda en ma présence à sa mère un jouet se trouvant , à l'en croire , dans le grenier de la maison de sa grand'mère chez qui nous étions. D'après la description qu'elle en faisait, ce devait être une grande grenouille ouvrant une large bouche. On lui répondit qu'on ne connaissait pas ce jouet, que jamais on ne l'avait vu , qu'il n'existait pas. La petite se mit alors à le décrire d'une manière détaillée , déunit très exactement la place où il était rangé ; sa grand'mère le lui avait montré et lui avait promis de le lui donner, si ses parents le voulaient bien. Nous eûmes toute la peine du monde à la convaincre que tout cela n'était qu'un rêve, C'est qu'aussi ce rêve était si bien enchaîné et se rattachait par tant de liens aux choses usuelles !
Moins l'intelligence de l'enflmt est développée, moins il est choqué des invraisemblances. J'avais de quatre à cinq ans ; je venais de perdre mon frère aîné, plus âgé que moi de six ans. Ce frère avait de
beaux soldats et d'autres jouets dont il avait le plus grand souci, et qu'il avait la précaution de mettre hors de ma portée. Je n'ai nulle souvenance de sa maladie ni de sa mort. Je me rappelle seulement qu'un jour je demandai à ma mère où était Henri , et elle me répondit qu'il était à la campagne. Je convoitais ces beaux joujoux qu'on avait pieusement déposés dans une armoire. Et, une nuit, je rêvai que dans cette armoire étaient des marionnettes, des arlequins (je les vois encore) doués de la parole! A mon réveil , je les demandai avec prière, avec instance. Ma mère eut beau tâcher de me (aire comprendre l'absurdité de cette imagination ; pour moi, ce n'était pas un rêve , et je restai dans la persuasion que le motif de son refus était de perpétuer les traditions de mon frère, et que l'usage de ces merveilles me resterait à jamais interdit.
L'illusion naît donc de la vivacité et de la logique relative des impressions. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que , pour que l'illusion subsiste après le réveil , il f\\ut d'autres conditions encore. Si ma petite avait vu le joujou dans un appartement de fantaisie et non dans ce grenier qu'elle connaissait par le menu ; si elle avait parlé, nonii sa grand'mère, mais à un inconnu , ou si elle ne l'avait pas vue avec sa figure et ses habits ordinaires , elle eût facilement reconnu qu'elle était la dupe d'un rêve. Il faut donc, à tout le moins , pour que l'erreur soit permanente, que les plus petits détails du rêve soient conformes Il la réalité et à la vraisemblance; il flvut en outre qu'ils se projettent sur le fond de notre vie de tous les jours. Or, comme nous l'avons vu, la scène du