‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 74 sur 119 · LA SENSATION RESULTE DUN CONTRASTE · texte numérisé non relu

LA SENSATION RESULTE DUN CONTRASTE

la soumission de la volonté h une règle, et, par conséquent , la transformation de mouvements primitivement libres en mouvements nécessaires; il nous est impossible de nous figurer comment la liberté et la volonté peuvent sortir d'une combinaison de forces fatales.

Mais, si les propriétés essentielles de la substance animale ne nous semblent susceptibles ni de naissance ni de mort, l'individu, lui, nous apparaît limité dans le temps comme il l'est dans l'espace. Il y a là un mystère jusqu'aujourd'hui impénétré. Heureusement, nous pouvons, le laissant hors de notre chemin, essayer de nous représenter un individu tel qu'il serait à son entrée hypothétique dans la vie. En lui , point de trace d'organisation ou de différenciation quelconque ; point d'organe , point de fonction ; il est homogène — autant que quelque chose peut l'être dans un milieu essentiellement hétérogène. Nul changement et, partant, nulle sensation , nulle volition , nul mouvement ne se produiraient en lui, si le milieu ne changeait pas. Mais il n'en sera plus de même dès qu'il se manifestera quelque part en dehors de lui une rupture d'équilibre. Le mouvement qui en sera la suite flnira par atteindre sa périphérie et la frappera en un certain point. D'impressionnable qu'elle était , elle commencera h être impressionnée. Pendant un temps appréciable, f impression restera localisée; car sa propagation, rencontrant des résistances dans la constitution primitive de la substance sensible , ne s'étendra pas instantanément à tous les points. Or, pendant tout ce temps, fêtre sera à la fois dans

l'état où il se trouvait avant l'entrée en scène de la cause impressionnante et auquel on peut déjà donner la qualification de passé, et dans l'état nouveau qu'elle fait naître en lui et qu'on peut appeler présent. J'ai donné à cet endroit où se fait d'abord sentir l'action de la cause extérieure , le nom cVorgane adventice instantané de sensation *.

Les animaux placés au plus bas de l'écbelle des organismes, les monères par exemple, n'ont pas d'autres organes. Comme naturellement le milieu où ils vivent n'est jamais en repos , on peut dire de leur périphérie qu'elle est le siège d'une formation incessante d'organes instantanés de sensations. Deux mots d'éclaircissement. Voici un être sensible à la chaleur. Cet agent, pour la perception duquel nous ne semblons pas avoir d'organe spécial , est bien propre à nous faire saisir le caractère et le rôle de l'organe adventice. Représentons-nous cet être plongé dans un milieu d'une température uniforme : il n'éprouve aucune sensation. Un foyer de chaleur s'allume dans son voisinage : sa périphérie va en être affectée. Cependant, toutes choses égales, la modification se fera d'abord sentir au côté tourné vers le foyer. Il faudra du temps pour que la rupture d'équilii3re qui en est le signe, gagne de proche en proche toutes les molécules et leur fasse prendre un arrangement définitif répondant de tout point à la constitution du milieu. Pendant tout l'intervalle qui s'écoule entre le commencement et la fin de ce processus, l'être est soumis à un contraste, et

1 Voir nos Éléments de psychophï/siqiie, p. 197 et suiv.

ORIGINE DE l'individualité PERMANENTE. 183

c'est ce contraste même qui sert de mesure à la sensation. La loi logarithmique de Fechner, interprétée psychologiquement, nous montre en effet que la sensation est l'expression d'un rapport entre l'état actuel de l'organe et l'état qui l'a immédiatement précédé.

Ce n'est pas tout de sentir ; il faut savoir diriger ses mouvements ensuite d'un jugement sur la constitution du milieu. Les organes adventices servent de guides à la volonté ; leur fonction est ainsi intimement liée ti cette faculté qu'on a appelée l'instinct de conservation, et cela de deux manières. D'abord, ils donnent leurs avertissements en temps utile, c'est-à-dire avant que l'altération, survenue dans le milieu, envahisse tout l'organisme. De plus, grâce à eux , l'animal , que cette altération — agréable ou désagréable — invite h changer de place , finit par trouver dans quelle direction est le but de ses désirs. Ils sont donc pour lui des instruments momentanés d'expérience ou, plus exactement, d'exploration. C'est ainsi que, si vous êtes plongé dans un bain et que le robinet à eau chaude soit ouvert, la partie de votre corps la plus rapprochée du jet vous fait continuellement parvenir des indications précises que vous ne manquez pas de mettre à profit.

La remarque a été faite qu'il faut demeurer identique k soi-même pour juger que quelque chose change. On voit qu'elle est vraie, mais incomplète. Si l'animal ne changeait pas , il ne pourrait avoir la notion du changement. Mais, attendu que le changement en lui commence par être localisé, sa vie consiste dans une succession ininterrompue de juge-

ments de comparaison ; chaque moment y est ainsi intimement relié h celui qui précède, et la formation incessante des organes adventices, associant incessamment les impressions présentes aux impressions passées, est, par cela même, la raison unique et suffisante de V individualité psychique permanente des animaux, même les plus simples '.

L'expérience que peut acquérir un animal, pourvu uniquement d'organes adventices , est toujours relative à sa situation présente ; du passé, il ne peut tirer des leçons pour l'avenir. Les états successifs sont reliés en lui par continuité, et non par pénétration. Chaque instant de son existence est rattaché directement ii celui qui le précède immédiatement et non aux autres instants plus éloignés. On peut dire que, pour lui, le passé lointain n'existe plus.

Il n'en va pas de même, si aux organes adventices dont la formation incessante est entretenue par la seule nature des choses, vient s'adjoindre un organe permanent. Qu'est-ce qu'un organe permanent ? C'est tout endroit de la périphérie doué d'une sensibilité plus vive que les points qui l'avoisinent.

Comment se forme l'organe permanent ? Comme tout ce qui est permanent, par l'action continue, si

' M. Kleinenberg ( professeur à Messine) a démontré que chez l'hydre d'eau douce les mêmes éléments cellulaires servent à la fois à la sensation , à la perception , à la volition et à l'excitation musculaire, et que chaque élément musculaire lui-même n'est qu'une partie de chacune de ces cellules. {Hydra, eine anatomischentioichelungsgeschichtliche Untersuchung . , 1872).

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