SUGGESTION PAR LES MOTS
série. Ce sont les grands cours d'eau, les hautes monlagnes , les capitales. Des détails imprimés sur les feuilles suivantes , quelques-uns reparaissent souvent , d'autres ne se lisent qu'une fois. Si l'on suppose maintenant que toutes ces caries soient gravées sur du papier transparent et qu'elles soient exactement superposées, en regardant par-dessus la dernière feuille, on pourra se faire une idée juste du travail successif de l'arliste à qui on doit le volume. C'est la gravure de cette feuille qui apparaît avec le plus de netteté , cela va de soi ; certains détails dessinés sur les cartes inférieures seront à peine visibles , s'ils ne se rencontrent que sur une ou deux cartes, ou s'ils ne sont marqués que sur les premiers feuillets. Les capitales, les fleuves, les hauts sommets auront un relief extraordinaire , puisqu'ils se trouveront à chacune des pages , et , après eux, sous le rapport de l'éclat, viendront en première ligne les accidents que l'artiste aura le plus souvent ou le plus récemment reproduits.
Résumons maintenant dans un exemple tout ce qui vient d'être dit. On me pardonnera de le puiser dans mon expérience personnelle. Quand j'étais petit, ma mère, avant de me mettre au lit et pour m'empêcher de souiller mon oreiller, me couvrait la tète d'un bonnet qu'elle m'attachait solidement sous le menton. Elle prétendait que, sans cette précaution, comme je me remuais beaucoup, il ne tiendiait pas. Je ne souffrais pas cet aflVeux bonnet, ni ses cordons , et vers l'âge de douze ans, ce me semble, je parvins à m'en affranchir et à me coucher tête nue. Or , aujourd'hui , après plus de
quarante ans , quand j'ai la tête sur l'oreiller, s'il m'arrive de sentir sur les joues une pression d'un certain caractère , le souvenir de mon ancien supplice surgit tout d'un coup : un double cordon se noue sous mon menton, et une calotte s'applique et vient peser sur mon crâne. La reproduction d'un fragment d'un état périphérique reconstitue le tout. Il y a quelques années , j'étais à Bruges. Cette impression s'étant renouvelée une ou deux fois, je songeai à utiliser le fait pour le présent travail. Il m'était néanmoins complètement sorti de l'esprit. Un jour, en relisant dans la Revue scientifique un article de M. Romanes sur l'intelligence des animaux, j'arrive à cette phrase : « L'homme lui-même , dans la courte existence de sa vie individuelle, acquiert l'instinct, par exemple, d'ajuster son bonnet de nuit *. » A l'instant ces mots me remettent en mémoire mon bonnet d'enfant — voilà l'influence du mot ; — mais, en même temps, je songeai à Bruges et à mon ouvrage ; puis je me laissai dériver par le courant des souvenirs.
Que de matières à réflexion, dans cet événement si ordinaire! Voyez ce qu'a fait un mot. Les six caractères qui le composent imprimés en noir sur du blanc ont été comme une étincelle tombant sur une traînée de poudre. Cette traînée de poudre, ce sont les connexions tant en profondeur qu'en superficie.
1 Voici la fin de la plirase : •' instinct qui peut devenir assez prononcé pour s'affirmer même dans l'état profondément inconscient du coma apoplectique. » N° du 4 janvier 1879.