‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 89 sur 119 · LE LIEU ET LA DATE · texte numérisé non relu

LE LIEU ET LA DATE

nées en jaune qui bordent la rue où il stationnait ,

car il stationnait. Toutefois j'éprouve une certaine

perplexité : n'ai-je pas rêvé de ce chariot ? ne l'ai-je

pas vu en gravure? n'ai-je pas lu une page où il en

était fait mention ? Toutes ces questions tiennent

mon esprit en suspens et je me sens incapable d'y

répondre. Qu'est-ce donc qui me manque? Je vois

mon chariot par transparence; mais je ne sais sur

quelle carte il est peint. Il est Ih comme flottant

dans le vide, sans aucune attache avec le passé,

sans aucune attache avec le présent. Pour l'aller

retrouver, je n'ai ni guide ni boussole. Mais sup-

posez que je me rappelle que j'étais avec un ami

quand je l'ai vu , tous mes doutes seront levés. Je

pourrai alors compléter la chahie de mes souvenirs.

Je saurai où et pourquoi cet ami m'accompagnait ,

et de la sorte je reviendrai au moment présent par

des routes connues et déterminées. Je ferai acte de

reconnaissance. Ce qui me manque, c'est un lieu et

c'est une date '.

ce II suffit de voir une personne pour la connaître de quelque manière, dit M. Tiberghien - ; la reconnaître, c'est se rappeler qu'on l'a déjà aperçue : le souvenir est net ou vague si l'on sait ou si l'on ignore en quel temps, en quel lieu et en quelles circonstances la première rencontre s'est faite ; mais

' Précédemment (page 114) j'ai cité un souvenir incomplet de M. Tannery. Ce que cherclie ]\I. Tannery , c'est un lieu et une date.

* La science de Vâme clans les limites de l'observation, par M. Tiberghien, professeur à l'Université de

Bruxelles, 1862. Page 394.

il y a souvenir, pourvu qu'on ait conscience d'une rencontre. » On vient de voir combien cette remarque est juste dajis sa brièveté. Appliquons-la au cas de Vasplenium.

L'aspleuium a été chez moi l'occasion d'une réminiscence et d'un double souvenir — d'une réminiscence : sous l'action d'une excitation restée inconnue, l'image de ce nom , que j'avais lu autrefois dans un herbier, reprend une belle nuit éclat et vigueur et s'impose h mon attention —d'un premier souvenir : le lendemain, Ji mon réveil, je savais que ce nom m'avait été fourni par mon rêve.

Il n'y a Ih aucune difficulté. Mais le second acte de souvenir réclame une analyse un peu détaillée. D'où ce mot m'est-il venu dans mon rêve? Comme il est réel, je soupçonne que j'ai dû le rencontrer quelque part; mais, suivant l'expression de M. Tiberghien, je n'ai pas conscience de cette rencontre. S'il était dans mes habitudes de feuilleter des herbiers ou des livres de botanique, j'aurais pu me contenter de ce soupçon ; mais pour moi, le mystère gisait tout autant dans l'étrangeté de la réminiscence que dans le fait que je ne me souvenais ni de livre de botanique ni d'herbier quelconque. L'aspleuium était non seulement dans le vague, mais dans le vide absolu. Cependant — et ceci montre bien la vérité de la théorie que j'ai énoncée sur l'objet propre du souvenir — le mot lui-même ne me rappelait pas le mot ancien, le mot lu autrefois , et néanmoins j'étais certain a priori que ce dernier était le même que celui que je tenais maintenant. Ce que je voulais, c'est que ce mot me remît en

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