MM. GROTE, MAUDSLEY
buer il un trouble quelconque un phénomène aussi universel , aussi constant , aussi bienfaisant que le sommeil naturel , accompagné ou non de rêves. Mais je m'arrête , de peur de fausser complètement la pensée de M. Binz.
J'ai lu l'opuscule de M. Dupuy. J'y ai vu la relation intéressante de quelques-uns de ces phénomènes auxquels M. Maury a donné le nom d'hallucinations hypnagogiques, et la critique de quelques théories sur le sommeil. Cette dernière partie est très superficielle, mais elle est, il est vrai, sans prétention.
Je ne dirai rien de l'ouvrage de M. N. Grote. Je n'en connais que les conclusions — formulées dans la Revue philosophique ' par M, A. H. Elles sont assez intéressantes pour que je les reproduise. « Les excitations sensorielles subjectives sont prises pour des réalités, à cause de l'absence du contrôle des sens et de l'intelligence. Les facteurs des rêves sont principalement les réminiscences, les habitudes, les impressions reçues par les sens , et les sensations organiques, qui accompagnent le processus végétatif pendant le sommeil , — et de plus la « cérébration inconsciente » ou le travail automatique de certaines parties du cei'veau moins fatiguées ou plus excitées, qui fournissent inopinément des images fantastiques, des combinaisons grotesques de représentations fragmentaires , mêlées au hasard , comme les figures d'un kaléidoscope. Cependant il y a toujours un lien plus ou moins évident entre les idées
1 Livraison de novembre 1878, p. 544.
qui se suivent, parce que le sommeil n'abolit pas les lois de l'association des idées , et que celles-ci continuent h s'évoquer par ressemblance ou par contraste, ou en conformité du rapport réciproque de cause et d'effet , de but et de moyen , — exactement comme cela a lieu chez les aliénés, chez qui certaines parties du cerveau imposent leur activité à la conscience, et l'accaparent si bien, qu'elles offusquent les impressions sensorielles objectives , qui pourraient remettre le travail psychique sur la bonne voie. » Ce passage me semble exprimer très bien l'état actuel de la science sur la question.
Je porterai un jugement identique sur les deux chapitres substantiels où M. Maudsley s'occupe du sommeil et de l'hypnotisme. J'y relèverai cette assertion assez singulière ' que les idées ont « une tendance naturelle à s'arranger et h se combiner en manière de drames , quoiqu'elles n'aient pas entre elles d'associations connues, ou même qu'elles soient tout h fait indépendantes , voire opposées. » Bien mieux, elles auraient , d'après lui , « une faculté d'agencement constructive, grâce à laquelle les idées ne seraient pas seulement rassemblées , mais donneraient naissance à de nouveaux produits. » C'est esquiver un peu trop cavalièrement les difficultés relatives à la puissance dramatique et créatrice du rêve. Mais force est bien souvent, dans un pareil sujet, de se contenter de mots, et M. Maudsley lui-même n'est pas dupe des explications entortillées qu'il donne sur les phénomènes singuliers de ressou-
• 0/j. cit., p. 15 et 16.
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venance que nous présentent les rêves : « Quelle qu'en soit la valeur , dit-il ' , c'est \h un fait indiscutable. »
Un résumé tout particulièrement nourri, c'est celui où il énumère les conditions qui déterminent l'origine et le caractère des rêves. Il les classe sous six chefs : 1" L'expérience antérieure soit personnelle , soit ancestrale , où les éléments du songe sont presque toujours puisés ; 2" les impressions sur l'un ou l'autre sens qui est resté plus ou moins éveillé ; 3" les impressions organiques , ayant leur origine dans l'état des viscères , de la circulation , de la respiration ou des organes génitaux ; A° la sensibilité musculaire qu'affecte la gêue résultant de la manière dont on est couché ; 5° la circulation cérébrale; et 6'' la condition du système nerveux bien entretenu ou épuisé , neuf ou émoussé , excité par un sang pauvre ou par un sang riche , etc.
M. Maudsley, d'ailleurs, ne s'est occupé des états de sommeil et de rêve qu'incidemment et au point de vue de l'analogie qu'ils présentent avec l'aliénation mentale. Il n'en a pas moins abordé avec une grande netteté de vues plusieurs des questions qu'ils soulèvent et fait sentir l'insuffisance <ie nos connaissances sur ce point.
M. Spitta s'est proposé de démontrer que les phénomènes de raison, de rêve, d'hallucination, se lient par des gradations nombreuses et délicates, qu'ils rentrent en partie l'un dans l'autre et sont soumis aux mêmes lois psychologiques. Son ouvrage
1 Op. cit., p. 20.
est écrit avec une verve pleine de jeunesse et de poésie, ce qui nuit quelque peu à la précision qu'on réclame d'un traité scientifique. Au moment où l'on s'attend à une déduction, on tombe sur une description colorée et abondante qui captive agréablement, mais qui n'apprend pas grand'chose — et ces sortes de surprises se renouvellent trop souvent. En dépit de cet aimable défaut , je ne voudrais pas porter sur ce livre un jugement aussi sévère que le fait M. Bûhm dans la revue précitée. On y trouve de l'érudition , de fines analyses , d'ingénieuses remarques.
Ce qui , d'après M. Spitta , caractérise le sommeil profond, c'est la disparition absolue de la conscience. Quand on rêve ou qu'on est en état de somnambulisme, on a la conscience, mais non pas la conscience de soi , qui est l'apanage de l'état de veille. C'est ce critère, malheureusement trop élastique, qui lui sert il démontrer comment les rêves sont d'ordinaire bizarres et incohérents, pourquoi ils ne provoquent pas d'étonnement chez le dormeur, pourquoi, s'ils sont criminels, ils ne sont accompagnés ni de honte ni de remords. C'est par l'absence de conscience de soi qu'il explique fassurance et l'adresse du somnambule à marcher sur les toits, les phénomènes extatiques et le doublement de la personnalité qui, dans nos rêves, nous fait, par exemple, attribuer h autrui nos propres pensées.
11 est un autre deus ex machina qui joue, dans le livre de M. Spitta , un rôle tout aussi important. C'est le Gemiith , expression difficile à rendre en français, mais qui, dans le cas présent, peut se tra-
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duireàpeu près convenablement par ]e sentiment o\x le cœur.
Le cœur ne dort jamais. Le cœur est le plus grand ennemi du sommeil et, quand il se met de la partie, il n'y a plus place pour le repos. Du moment que le cœur n'est pas affecté, vacarme, lumière, activité, projets, rien ne met obstacle au sommeil. Mais, s'il est ému , comme par exemple , lorsqu'on est préoccupé de l'idée qu'on doit se lever à une heure déterminée, le sommeil est léger, et un rien suffit pour l'interrompre. La mère , sourde à tous les autres bruits, se réveille au moindre mouvement de son enfant. Les rêves qui donnent prise au souvenir, sont ceux qui ont excité vivement notre sensibilité. Le souci , une mauvaise conscience nous tiennent éveillés; tant est grande la prépondérance du Gemûth sur la raison qui voudrait, mais en vain , rappeler le sommeil.
Le rêve « est la projection au dehors, involontaire et consciente, d'une série de représentations de l'âme pendant le sommeil, projection qui fait que, pour le dormeur, elles prennent l'apparence de la réalité objective. » La suite et l'enchaînement des images entre elles y obéissent aux lois de l'association et de la reproduction des idées, mais non à la loi de causalité * : le rêve est illogique. Quant à la question posée par Descartes : A quel signe peut-on distinguer l'état de veille de l'état de rêve ? M, Spitta la déclare « imaginaire et hypothétique - ».
' P. 111 et suiv.
Peut-être jugera-t-on que ce n'est pas là précisément une réponse.
Dans la veille , notre monde est aussi celui des autres ; dans le sommeil , il nous est propre ; l'activité centripète subit un arrêt ; la formation des idées est fréquemment interrompue , et , comme la la conscience de soi n'est pas Ih pour la diriger et que l'élaboration des impressions extérieures par l'intelligence est naturellement imparfaite , sinon nulle, on voit sans peine pourquoi les rêves sont obscurs , déréglés , sans liaison. Il est même étonnant que nous ayons parfois des rêves logiques. Ceux-ci doivent être particuliers à ces esprits chez qui c'est une habitude prise d'enchaîner toujours logiquement leurs pensées '.