Le sommeil normal et le sommeil pathologique [electronic resource]
Notions sur le mécanisme de nos sensations. Les actions nerveuses conscientes et les actions réflexes. Illusions et hallucinations. Le sommeil normal. Les rêves.
L'étude scientifique du sommeil normal, base indispensable à l'étude du sommeil pathologique, ressort de deux sciences étroitement alliées, la physiologie et la psychologie. Cette dernière, la science de l'esprit, traverse de nos jours une période de métamorphose intéressante. Elle a réussi à secouer les langes métaphysiques qui l'ont enserrée trop longtemps, et elle a demandé aux sciences positives les éléments nécessaires à son évolution ultérieure. Toute science du reste, dans sa marche progressive, passe par deux grandes phases, deux grandes périodes. Dans la première, que l'on pourrait appeler sa période d'enfance ,
1. Ce travail est le résumé de conférences publiques données par M. Yung pendant les mois de janvier et février de celte année, dans l'Aula de l'Université de Genève.
elle se contente d'observer et de décrire le plus grand nombre de phénomènes possible, puis plus tard, dans son âge mûr, elle cherche le pourquoi et le comment de ces phénomènes, la loi qui les régit; elle s'élève ainsi aux idées générales. Après l'analyse, la synthèse; après avoir été essentiellement descriptive, la science devient exphcative. La psychologie se trouve sur le seuil de cette seconde période, et son grand titre de gloire dans notre siècle aura été de montrer que les phénomènes de l'esprit sont le résultat de la fonction d'un organe, fort complexe à la vérité, le cerveau. '
Autant que nous possédons aujourd'hui de connaissances positives à cet égard, nous savons en effet que les phénomènes psychiques ne se manifestent qu'au sein d'une certaine substance organique, composée d'éléments cellulaires bien définis et que nous appelons la matière nerveuse cérébrale. La pensée est si indissolublement attachée à cette substance qu'elle subit immédiatement le contre-coup de ses altérations et que nous ne pouvons plus scientifiquement l'imaginer une fois cette substance détruite. La matière nerveuse cérébrale, la base physique de l'esprit, peut être soumise à l'expérience, et c'est en devenant expérimentale que la psychologie est appelée à faire d'immenses progrès. — Ceci soit dit pour indiquer dès l'abord le point de vue auquel nous devons
nous placer dans l'étude si obscure et si controversée de la question du sommeil.
On a écrit de gros volumes sur le sommeil, et chaque année en voit paraître encore sur cette question ; la plupart sont des échafaudages d'hypothèses faites en vue d'expliquer des idées à friori. On y tourne dans un cercle vicieux. La théorie du sommeil ne peut être écrite faute de connaissances positives sur ses conditions d'existence. Nous possédons cependant un certain nombre de ces connaissances, ce sont elles que je me propose de résumer en vue de nous rendre compte des anomalies du sommeil.
Je ne puis penser à tracer l'histoire des hypothèses multiples faites par l'homme pour se rendre compte de l'origine de sa connaissance. Nous pouvons affirmer toutefois que, réduite à ses éléments, notre connaissance du monde extérieur consiste en sensations. Un enfant qui viendrait au monde sans organes des sens, dépourvu du toucher, du goût, de l'odorat, de l'ouïe et de la vue, ne pourrait acquérir aucune autre notion que celles de sa vie végétative; aussi développé que nous l'imaginions , son cerveau demeurerait éternellement ignorant de ce que nous nommons son, lumière, chaleur, etc.
Nous ne connaissons donc l'univers que par l'intermédiaire de nos cinq organes des sens, et nous
n'en savons que ce que ces derniers sont aptes à recueillir, c'est-à-dire une portion assurément très limitée.
Les travaux modernes des physiologistes et des physiciens ont mis hors de doute qu'en dehors de la conscience toutes les sensations se réduisent à des mouvements. — Prenons par exemple le son. Nous savons tous pour l'avoir éprouvée mille fois ce qu'est une sensation sonore. — Analysée de près, cette sensation se trouve être un mouvement ondulatoire des molécules de l'air qui se communique au tympan, aux osselets de l'oreille moyenne, aux extrémités, puis à toute la masse du nerf auditif, enfin à la substance cellulaire de la circonvolution temporo-sphénoïdaledu cerveau (Ferrier), où, par une transformation sur laquelle nous n'avons que des renseignements insuffisants, ce mouvement devient un fait de conscience. Enlevez le cerveau ou simplement (Broadbent) lésez le petit centre auditif que nous venons de signaler, il n'y a plus de sensation sonore, mais seulement des mouvements. Il n'y a pas de son pour les corps bruts, il n'y a pas de son pour la plante.
En changeant un peu les termes, la nature du milieu dans lequel se produit le mouvement ondulatoire, le lieu de réception de ce mouvement, nous pourrions appliquer ce que nous venons de dire à ce que nous nommons lumière, chaleur,
pesanteur, odeur, saveur, etc. Tous les agents susceptibles d'impressionner l'œil, l'oreille, les nerfs de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale, se réduisent à des mouvements vibratoires. / Il faut ajouter, en continuant à prendre le son comme exemple, que notre nerf auditif, spécialement apte à recueillir les vibrations atmosphériques ne l'est, comme nous le disions tout à l'heure des sens en général, que dans une certaine mesure. C'est ainsi que, au-dessous de 16 vibrations par seconde et au-dessus de 48 000 environ, il n'y a plus de sensations sonores pour le cerveau humain, et qu'entre ces deux limites extrêmes il y a place pour de grandes différences individuelles. Est-ce à dire que l'air ne puisse vibrer plus lentement ou plus rapidement? En aucune façon. Aussi pouvons-nous nous imaginer un nerf auditif ou un cerveau idéal, beaucoup plus délicat et mieux construit que le nôtre, dont le champ d'activité serait beaucoup plus vaste et lui permettrait de transformer en sensations sonores une gamme de vibrations beaucoup plus étendue. Il est probable qu'il existe des animaux transformant en sons des mouvements ondulatoires sortant des limites que j'ai indiquées comme propres à l'oreille humaine. Du reste, parmi les hommes il existe sous ce rapport une diversité dont chacun peut citer des exemples. Certaines personnes entendent
des bruits pour lesquels d'autres personnes voisines demeurent parfaitement sourdes, « Rien n'est plus surprenant, écrit sir John Herschell, que d'avoir à constater que, de deux personnes qui ne sont sourdes ni l'une ni l'autre, l'une se plaint de l'éclat trop pénétrant du son émis , tandis que l'autre n'entend rien du tout. Dans mon ouvrage sur les glaciers des Alpes, j'ai rapporté un cas de portée très faible de l'oreille dont j'ai été témoin quand je traversais la montagne près de Wengern en compagnie d'un ami. L'herbe des deux côtés grouillait d'insectes qui pour moi remplissaient l'air de leurs cris perçants. Mon ami, lui, n'entendait rien, la musique des insectes était bien audelà des limites de son ouïe *. »
On pourrait multiplier les exemples et en citer de semblables pour tous nos autres sens, ce qui est la meilleure preuve de la relativité de nos sensations.
Pour bien comprendre ce qui suivra, il faut nous rappeler encore que la perception d'une sensation se traduit ordinairement par des mouvements de nos organes, mais qu'une sensation peut parfaitement se produire sans que nous en ayons conscience et provoquer, comme contre-coup de notre part, des mouvements également incons-