‹ Le sommeil provoqué et les états analoguesChapitre 31 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COUP d'œil rétrospectif

Maintenant, que nous sommes arrivé au bout de notre première étape ; que nous avons donné l'analyse du sommeil en en exposant les caractères, et en en faisant connaître les propriétés; il est bon d'en établir la synthèse, d'en lier les manifestations principales sous un point de vue plus philosophique, d'en faire ressortir l'essence à grands traits. Pendant la veille, l'homme jouit de l'aptitude de faire effort, de porter volontairement son atten lion à connaître les objets extérieurs à l'aide des sens ; il jouit delà faculté de déposer les perceptions reçues dans le foyer de la mémoire sous forme d'idées-images : il a encore celle de susciter ces idées, de les opposer les unes aux aulres, d'en créer de plus abstraites ; enfin, avec ces matériaux de pure représentation mentale, il peut faire acte de jugement, d'intelligence, et apporter au secours de sa raison, et les sens d'où viennent déjà ses connaissances, et ses organes de locomotion dont il a besoin pour arriver à son but. Tout le temps de sa vie active il est dans un état perpétuel d'effort, soit pour sentir, soit pour fixer les perceptions, soit pour raisonner et agir ; et, dans

la manifestation de ces phénomènes où l'attention est mobile et présente partout, on aperçoit clairement la pensée au sommet, tenant le gouvernail. Tant qu'il veille, l'homme est donc, par l'attention, le créateur de ses sensations, de ses idées et de ses conceptions ; il est le promoteur et le maître libre de ses décisions et de ses actes ; mais, à la suite d'une agitation si continuelle de l'esprit et du corps, il arrive à perdre delà force nerveuse malgré les apports de la nutrition ; il éprouve de la fatigue et il survient un moment où il sent le besoin d'arrêter le mouvement de sa pensée et, conséquemment, le fonctionnement de ses sens et de ses muscles. Alors il cesse de penser activement et de se servir de ses organes de sensibilité et de locomotion; il tombe dans un état opposé à celui d'activité mentale dans lequel il était auparavant ; il se met en état passif, il dort.

Pour cela faire, il replie son attention au cerveau sur une idée, et naturellement, c'est celle de réparer les forces épuisées. Cette faculté abandonne les sens où elle veillait aux sensations internes et externes; elle délaisse même les parties du cerveau où elle fixait les perceptions ; elle ne s'exerce plus sur des idées pour exciter les contractions et mouvoir le corps dans le but de satisfaire les besoins de conservation ; elle ne fait plus, avec une conscience nette, acte de jugement et de raison ; elle cesse de se mouvoir de ce mouvement de va-et-vient de l'organe cérébral aux sens et aux muscles pour s'accumuler, se mettre en arrêt sur une idée, celle de reposer l'organisme, et retentir, par la pensée fixe qui en naît, dans toutes les parties de l'économie. Il résulte donc delà retraite sur une idée de cette force qui est la cause initiale des phénomènes de la vie animali;, que les sens sont éteints, les muscles dans le relâchement ; bref, que le système de la vie de relation ne fonctionne plus.

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Ce noLivol état, ou plutôt cet état consécutif, est absolument l'opposé delà veille. On a critiqué Bichal, et avec droit, pour avoir fait entendre de la mort qu'elle est le contraire de la vie ; et en effet, pour comprendre ainsi la mort, il faut savoir ce qu'est la vie; il faut en dégager d'abord l'inconnue dont elle est la rncinifestation ; mais, •dans ce que nous émettons, nous ne tombons pas sous un tel reproche; la veille étant l'expression de la pensée consciente en mouvement, nous pouvons affirmer que le sommeil est tout le contraire si on le considère dans le sens le plus absolu. C'est, mathématiquement parlani, la manifestation de la pensée consciente en repos et devenant parfois insciente faute de se mouvoir. Dormir c'est, en principe, avoir toute l'attention accumulée et arrêtée au cerveau sur une ou plusieurs idées; c'est n'avoir plus, pour un temps, qu'une pensée unique, comme celle de reposer, par exemple; c'est, dans le terme le plusjusle, être en idée fixe : ce que trahit l'immobilité du corps. De celte puissance en mouvement, la pensée, à cet! e même puissance complètement en repos, il y a donc comme un abîme; mais ici, aussi bien qu'en toutes choses, la nature ne laisse pas sans transition deux manières d'être si différentes de la principale des deux archées da la vie.

Le sommeil avec inertie complète de la pensée est peutêtre une conception pure de noire esprit; mais s'il existe, il n'est pas à supposer qu'il soit de longue durée. A mesure que cet état se prolonge et que les forces se réparent, l'attention concentrée, sans qu'elle cesse d'être attachée à l'idée fixe et inconsciente de reposer prise ens'endormant, reprend peu à peu de l'expansion ; retourne vers les organes sensibles pour y veiller de nouveau, ou se met à la remorque d'autres idées.

La faible quantité de cette force devenue mobile suffit pour permettre déjà des sensations obscures, des mouve-

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ments vacillants des idées aux idées : le rêve prend naissance. C'est que l'attention s'est dédoublée. Celle force, toujours immobile d'un côlé sur une idée fixe et, d'un autre côté, redevenant libre vers les points où elle se dirigeait d'habitude, est donc portée vers deux pôles: l'un où elle s'est immobilisée et est restée encore en grande partie passive; et le second où elle redevient en partie active et libre.

C'est parce que une portion de l'attention retrouve déjà imparfaitement le chemin de la veille; c'est parce qu'elle flotte quelque peu vers les sens et sur les idées imprimées dans la mémoire, que ces fantômes, les songes, commencent à se développer. Des rêves, roulant sur des idées vagues et des sensations obscures,auxrévesoù l'on acquiert le pouvoir de mettre les muscles au service des pensées, il y en a des variétés infinies; quelque en soit le nombre, ils se rangent en deux classes. — Les uns, correspondant au sommeil léger, étal où l'attention est dédoublée et dont le caractère distinctif est le souvenir que l'on a d'avoir rêvé, sont construits avec ce qu'il y a d'attention déjà libre au pôle actif. Tandis que la plus grande partie de cette force demeure toujours fixée : Ja faible partie d'elle-même devenue active retourne vers les sens à la perception d'impressions obscures et, dans le champ de la mémoire, au rappel d'idées souvent nombreuses et qu'elle associe d'une manière incohérente. — Les autres, correspondant au sommeil profond, état où l'attention consciente est parfois entièrement immobihsée au pôle passif, et dont le caractère distinctif est l'oubli au réveil, sont au contraire formés à l'aide de la plus grande partie de cette forc'e concentrée ; mais mobilisée ensuite par une suggestion qui, chez les dormeurs naturels, est antérieure à l'entrée dans le sonomeil. Aussi, ces rêves étant filés avec de l'atlention accumulée, diflèrent-ils des précédents du tout au tout. A la

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suite de l'impulsion donnée et autour d) l'idée principale du rêve, se réveillent avec énergie, mais dans un sens étroit et loj^ique, les fonctions des organes qui peuvent servir d'auxiliaires à la trame développée par l'esprit pendant que les autres fonctions de la vie de relation restent anéanties.

Si dormir, dans le sens le plus absolu du mot, c'est avoir toute son attention Ciliée sur Tidé de reposer prise en s'endormant ; rêver c'est, tant qu'il y a d ' l'attention accumulée sur cette idée, remuer des pensées, percevoir des sensations , soit avec une partie de cette force massée à son pôle passif et di^tournée de l'idée fixe, soit avec celle qui-est encore libre à son pôle actif. Ce qui, en définitif, caractérise donc le sommeil avec rêve ou sans rêve ; c'est l'accumulalion de tout ou partie de l'attention sur ridée devenue fixe dans laquelle on s'est endormi; et, comme tout cumul d'attention est cause de manque d'initiative, dormir ; c'est encore, par suite de ce cumul, être non seulement en idée fixe; mais encore être incapable de faire des efforts libres de volonté.

En se portant, en grande partie, des sens et de l'appareil musculaire vers un point du champ de la mémoire où elle s'accumule, s'arrête sur une idée; ce qui amène d'un autre côté, vers les autres points, le ralentissement de la pensée, et ailleurs l'affaiblissement des sens et la suspension des contractions musculaires, etc., l'attention, dans ce mouvement de concentration, allant surtout de la périphérie au centre, n'a pas encore offert tous les caractères essentiels du sommeil. A côté de ces signes d'inertie de la pensée et du corps et de ces signes d'insensibilité, contrecoup du mouvement dynamique de l'attfmtion qui s'y est massée sur une idée, il s'y joint, pendmtce repos de l'organisme, un autre caractère, lequel en expliquai les qualités particulières, intimes, réparatrices en est la conséquence

de l'accumulation de cette force sur l'idée de reposer dont on s'est pénétré en entrant dans le sommeil. Outre que, dans cet état, il y a économie de dépenses et que, tout le temps de sa durée, la nutrition continue à apporter des provisions nerveuses; ce qui entraîne nécessairement une réparation des perles faites pendant la veille ; il est une action propre de la pensée fixe dans laquelle on s'est endormi et qui, lors de la période de repos, retentit sur l'organisme par une incubation lente, pondératrice; cette action de la pensée ramène à l'équilibre les tissus fatigués, surchargés de force nerveuse; et c'est là ce qui fait du sommeil une fonction réparatrice du cerveau réagissant sur l'économie, et lui donne ce caractère, qui est de tous le plus important.

Envisagé par ses phénomènes psychiques surtout, le sommeil n'est donc autre chose qu'une folie physiologique; dans cet état, le dormeur déraisonnable par les pensées qui surgissent librement dans son esprit, est raisonnable parce qu'il a reçu de la veille : l'idée fixe de reposer qu'il se suggère avant de fermer les yeux et qui se perpétue tant que n'arrive pas le réveil. Pendant que l'attention mobilisée ou libre, d'une part, est ralentie et erre à l'aventure et sans frein des sens à la mémoire efd'une idée à d'autres idées; ce qu'il y a d'attention accumulée et en arrêt sur la pensée de reposer, a la propriété, d'autre part, de réagir sur les organes auquels cette pensée d'harmoniser les forces s'adresse.

Par l'idée négative que le dormeur a du sentiment de fatigue, il soustrait peu à peu de ses organes l'excès de force nerveuse qui s'y était portée, il la remet en équilibre, et ce retour à l'harmonie continue de durer, après le réveil, jusqu'à ce que celle-ci se rompe de nouveau. Cette vciité, quelque antipathique qu'elle doive cire à qui l'entend pour la première fois, fera son chemin, nous en

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sommes sûr. Il n'y arien à lui opposer quand on a reconnu avec nous, quel est le pouvoir de la pensée, dès qu'elle se réfléchit pondant.le sommeil, et sur le systt'me de la vie animale, et sur le système de la vie végétative. Tel qu'il est alors sous l'influence de celui qui le dirige ou sous la sienne propre, le dormeur, grâce à l'attention accumulée, ne calme ou n'exalte pas seulement chacun des sens en particulier, ses facultés, ses forces; mais il modifie encore ses tissus avec une puissance magique : il transforme, il crée ; aussi, à plus forte raison, peut-il ramener les forces à l'harmonie là où le travail de la journée en avait rompu l'équilibre.

L'homme est donc soumis à un mouvement alternatif de la veille au sommeil; le moteur suprême en est sa pensée. Des sens où l'attention est disséminée; du fover de la mémoire où elle fouille ; du cerveau où elle fait acte de raisonnement et réagit sur le système musculaire pour nous mieux mettre en rapport avec le monde extérieur; elle se replie, lorsque le besoin de repos se fait sentir sur une idée ordinairement cause, par sa nature, de changements utiles dans les organes fatigués; et si elle ne s'y arrête pas complètement, ce qu'il en reste de libre flotte encore quelque peu vers les idées dans la mémoire, et veille en sentinelle dans les sens.

Cette loi d'alternance de l'attention plus ou moins en repos sur une idée, et succédant ensuite à l'attention mobile sur de nombreuses idées, Burdach, sans en chercher la cause, l'a signalée le premier dans les profondeurs des tissus innervés par le grand sympathique. Pour nous, qui. ne comprenons rien dans notre corps qui ne soit Fini eiprétation et le fruit d'une pensée, il ne nous répugne pas d'admettre que, du cerveau, la pensée inconsciente qui forme l'organisme et l'entretient ; qui veille continuellement sur les rouages si complexes servant à la conservation del'exis-

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lence; il ne nous répugne pas d'admeilre que le système nerveux ganglionnaire soumis à l'influence cérébrale, ne transmette aux muscles à fibres lisses des successions de mouvements et de repos; que ces muscles ne reprennent des forces après chaque contraction, par une incubation intelligente semblable à celle qui a lieu à l'aide des nerfs de la vie de relation. Ainsi, pour les deux divisions du système nerveux, se complète l'entretien de la vie dans cet admirable flux et reflux de deux sortes de pensées, conscientes et inscientes, lesquelles, placées au sommet de l'être, peuvent, grâce à l'appui de cette alternative de mouvements et de repos; non seulement créer, développer ; mais conserver, harmoniser la merveilleuse organisation humaine.

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