DE L OUBLI AU REVEIL
Lorsque les dormeurs profonds sont sortis de leur sommeil, il ne leur reste aucun souvenir de ce qu'ils ont pensé ou fait et de qui s'est passé autour d'eux, à leur escient, pendant qu'ils dormaient. On comprend qu'au réveil l'on ne conserve rien dans la mémoire, du moment qu'il n'y a pas eu de rêves, ce qui arrive dans certains sommeils profonds; car, par suite de l'accumulation et de l'arrêt consécutif de l'attention sur une ou plusieurs idées fixes, il y a obtusion des sens et inactivité complète de l'esprit. Dans ces cas, en s'éveillant, on ne peut se souvenir de ce que l'on n'a ni senti, ni pensé, ni même des idées dans lesquelles on s'est endormi et qui sont dans le cerveau ce qu'est sur les sens une impression toujours permanente et égale; ces idées, faute de variabilité, et, par conséquent, de terme de comparaison pour qu'on puisse les rendre conscientes, demeurent habituellementinconnues au dormeur Mais pourquoi, au réveil, la majorité des dormeurs profonds qui ont rêvé ne se rappellent-ils plus rien? Pour-
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quoi quelques-uns se rappellent-ils quelque chose ? Bien connaître la différence essentielle entre le sommeil profond avec rêve et la veille; puis saisir les caractères distincts des cas où il y a souvenance et des cas exceptionnels où il y a oubli au sortir du somnambulisme et d'autres états analogues; c'est mettre le doigt sur la cause de ce problème, c'est en trouver la solution.
Le phénomène le plus saillant du sommeil profond avec rêve, celui qui domine tous les autres, car il en est le point de départ, c'est l'accumulation de l'attention sur des idées, et par suite l'impuissance qui en résulte à faire effort, pour transporter cette force, ou vers d'autres idées latentes dans le cerveau, ou vers les organes du corps. Après la mémoire, presque jamais ce ne sont, chez les somnambules, que les facultés déductives et rarement quelques sens, qui entrent en jeu d'une manière peu étendue pour servir au développement de la trame des conceptions de leur esprit. Les organes, sur lesquels l'attention se dirige encore dans le sommeil, ne deviennent plus parfaits dans leurs fonctions, que, parce que cette force a abandonné à leur profit les points du corps où elle était en plus grande abondance auparavant. Le plus souvent, les productions psychiques des dormeurs n'embrassent qu'un sujet étroit ; elles roulent autour d'une idée principale, et si un seul sens vient se mettre au service de ces productions, les impressions en sont même plus énergiqups. Gela résulte d'observations faites, entre autres, par le général Noizet, à l'Hôtel-Dieu.
Nous avons encore constaté nous-méme que si un rêveur reçoit la suggestion de lire, il fait fort bien sa lecture; mais met-on un écran devant ses yeux, il s'arrête court, sans soupçonner qu'un corps opaque a été placé entre lui et son livre. Pour qu'il se doute de cet obstacle on est obligé de le lui faire connaître; il a alors si peu
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d'initiative, et c'est l'effet de raccumulation de son attention, qu'il ne peut, de lui-môme, détourner cette force de la direction automatique qui lui est imprimée, pour découvrir la cause dé' l'impossibilité où il est de continuer sa lecture.
C'est ce manque d'initiative, fruit de l'attention massée sur un seul point, qui emprisonne l'esprit des somnambules dans un cercle infranchissable, et empêche cette^ force de refluer dans la mémoire et vers les autres organes, où elle se portait avec liberté pendant la vie active; mais aussi, c'est le cumul de cette même force mise en mouvement qui fait que les facultés intellectuelles et les sens, sur lesquels elle se dirige étroitement, ont une puissance d'action supérieure à celle qu'ils avaient dans l'état de veille. Le sommeil profond a donc pour caractère culminant la concentration de l'attention affluant, de tousles points du corps pour s'arrêter sur un ou quelques organgs; de là, la perte d'initiative des dormeurs, et la nullité des facultés et des sens que l'attention a abandonnés, d'un côté; et de l'autre, l'énergie des facultés et des sens mis en jeu par suggestion. Or, comme l'état ordinaire où rentre ensuite les somnambules est, dans son élément essentiel, absolument le contraire de ce qui existe pendant le sommeil profond ; en d'autres termes, comme l'attention ayant perdu alors sa concentration, s'est remise de nouveau en équilibre dans l'économie, a récupéré sa liberté de mouvement et son initiative, est revenue présente partout; cet état nous fournit, de son côté, les autres données utiles pour aider à la découverte delà cause de l'oubli au réveil.
Ce qui frappe au premier coup d'oeil, c'est qu'il y a un relâchement inopiné de l'attention dès que l'on sort du sommeil : au moment où elle se détend, elle ne diminue pas en quantité dans l'organisme; mais se répandant sur une
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plus grande surface, retournant du cerveau aux organes qu'elle avait quitte's pendant l'état de repos, elle est devenue amoindrie dans chacun de ceux vers lesquels elle était auparavant accumulée. Il arrive qu'à égalité d'empreintes mémorielles, l'homme qui s'éveille ayant, par conséquent, moins d'attention au cerveau, quoique plus d'initiative, il n'y peut retrouver ce qu'il y saisissait antérieurement ; il est comparable à celui qui, bien que n'ayant pas perdu de ses forces et de sa volonté, ne peut remettre sur ses épaules le lourd fardeau qui s'en est échappé, parce que la puissance musculaire qu'il appelle pour y parvenir est moindre que celle qu'il employait pour le porter.
A. Bertrand seuj ^ a été sur la voie de la cause, mais non de l'explication, du fait de l'oubli après le sommeil ; quand il attribue à la même cause, le rappel, pendant le somnambulisme, des souvenirs oubliés de la veille et l'oubli des souvenirs des rêves de cet élat lorsqu'on est éveillé. « La même raison, dit-il, qui fait que des traces imperceptibles dans le cerveau, pendant la veille, sont yperçues par le somnambule endormi, peut bien être cause aussi que des impressions assez fortes, dans le sommeil, pour produire les effets les plus marqués, ne puissent plus être aperçues au moment du réveil, » Cette cause ou cette raison, il l'a même clairement désignée sous le nom d'activité ; ce n'est autre que ce que nous nommons : l'attention. Quand cette force est accumulée sur le cerveau et active, elle y retrouve des traces imperceptibles de souvenirs auparavant perdus, c'est ce qui arrive pendant le sommeil profond ; quand, sans être pour cela amoindrie dans sa quantité, elle est répandue de nouveau dans tout l'organisme comme il
* Trailédu somnambulisme, p, 483.
arrive au réveil, elle est, par suite, relativement dirigée en moins sur le cerveau : aussi quoique active, n'y retrouve-t-elle plus les empreintes des actes du somnambulisme, lesquelles, quelque vives qu'elles aient été, n'ont pas encore assez laissé de traces dans le foyer de la mémoire, ou au moins, autant que les souvenirs habituellement gravés dans ce foyer pendant la veille. Cette explication anticipée ressort ; non-seulement d'inductions théoriques ; mais encore des faits qui font exception à la règle de l'oubli au réveil.
Pourquoi, si avant de rév^eiller un dormeur profond, on lui suggère le rappel de son rêve en action, en conserve-t-il le souvenir? N'est-ce pas que l'attention qui aurait cessé d'être concentrée après le réveil, a continué alors de rester accumulée sur l'idée fixe du rêve, sous l'influence de l'impulsion transmise, pour éclairer encore de même ce point du foyer méraoriel? Parla suggestion, Ton a empêché que l'aUention portée en abondance dans le cerveau, n'y diminue trop ensuite de quantité, ainsi qu'il arrive dès qu'on s'éveille ; de là, au lieu d'élre obscurcies, les traces du rêve somnambulique denieurani toujours aperçues.
Il en sera de même si, avant de remettre ce dormeur dans le somnambulisme, on lui donne alors l'idée de garder, au sortir de cet état, les images de ses rêves continuellement présentes à la mémoire ; il se réveillera avec ces impressions toujours bien nettement dessinées, et cela, par la raison que nous venons d'établir. La manière dont prend naissance le fait de cette dernière sorle nous donne Texplication comment il arrive que certains somnambules éveillés, au lieu de les avoir oubliés, se rappellent de leurs rêves en action : c'est qu'en s'endormant ils ont pris la résolution de s'en souvenir. On peut expliquer de même la cause de la conservation mémoiiolie de leurs
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actes au sortir de l'accès, chez les extatiques, les sorciers, etc. Si les inspirés douteux sous le rapport de Torthodoxie, écrit A. Bertrand \ sont de tous les contemplatifs ceux qui ont présenté le plus d'exceptions sous le rapport de l'oubli au réveil ; c'est que « cet oubli ayant été donné autrefois comme une preuye de l'influence du diable, ils faisaient usage de leur volonté pour conserver un souvenir qu'ils pouvaient opposer à leurs adversaires. »
La théorie que nous développons est encore étayée par ce fait que, dans un sommeil consécutif, pour peu qu'il y soit excité, le dormeur se souvient des actes des sommeils antérieurs, et même retrouve les empreintes mémorielles alors reçues par lui , sans qu'il ait paru s'en douter, parce qu'il est retombé dans un même état de concentration d'esprit que dans ces sommeils, et qu'il possède ainsi assez d'attention accumulée pour retrouver ce qu'il avait oublié dans l'intervalle. Le principe soutenu par nous est tellement vrai, qu'en rendant par suggestion à des somnambules éveillés l'attention concentrée qu'ils n'ont plus, la mémoire des actes oubliés du sommeil leur revient. Nous sommes parvenu très vite, sur trois d'entre eux revenus à la vie active, à faire replier leur attention avec force sur les empreintes de leurs rêves. Par une contention d'esprit soutenue, ils arrivaient dans une concentration d'esprit prononcée et, alors, ce qui était déjà effacé pour eux, réapparaissait à leur mémoire comme les objets d'une chambre obscure, lorsque l'on y laisse entrer la lumière. Il est facile de le voir, si les somnambules éveillés ne se souviennent plus, ce n'est donc pas parce qu'il n'en peuvent faire l'effort ; ils en ont récupéré le pouvoir ; c'est qu'il ne leur est plus resté assez d'attention accumulée au cerveau pour retrouver dans
1 Traité du somnimbulis'ne,^. 31.
le champ de la mémoire, les images de leurs rêves.
Et si les dormeurs légers se rappellent leurs songes, c'est que leur attention ne diminue guère dans le cerveau au sortir du sommeil. Ces dormeurs sont dans un état peu concentré de cette force, état se rapprochant davantage de celui de la veille. Aussi rien d'étonnant, qu'au réveil, ils aient souvenir de leurs rêveries : il leur reste toujours une dose presque aussi forte d'attention dans l'organe cérébral. Comprend- on mieux , maintenant, après cet examen des exceptions à la règle de l'oubli au réveil, la véritable cause de cette règle : l'accumulation de l'attention au cerveau pendant le sommeil?
Si les somnambules, lorsqu'ils se rappellent, doivent cela à ce que leur attention est restée ou redevenue accumulée au cerveau sur les linéaments de leur rêves; il faut conclure que lorsqu'ils oublient , c'est que leur attention a diminué dans le même organe et ne peut, pour cette rai^ son, saisir de nouveau ce qui y est conservé, preuve que les empreintes mémorielles des actes du rêve sont plus faibles que celles de la veille, puisque l'altenlion, qui retrouve alors les empreintes de tous les jours, ne peut retrouver celles du sommeil qui sont pourtant les plus récentes ; c'est qu'en général elles sont aussi moins imagées.
Outre le sommeil profond, il est aussi desétats analogues qui, de même, ne laissent pas de traces de souvenir, quand on en est sorti. Ce qui se passe dans ces étals vient, par son importance, confirmer notre explication de l'oubli au réveil et luidonner le caractèred'une loi physiologique. On rencontre des hommes éveillés ayant de la facilité à concentrer leur pensée, chez lesquels, si des circonstances inopinées les font passer d'une grande excitation d'esprit à un calme relatif, l'on retrouve, après coup : nous ne dirons pas la coïncidence de l'oubli au réveil; mais sa
loi, chaque fois que le calme a succédé à l'excitation cérébrale. Nous nous rappelions toujours d'un houime violent et colère qui, un instant après, niait ce qu'il venait de dire dans son emportement. Si l'oninsistait pour le persuader de la réalité des paroles prononcées par lui, il se fâchait de nouveau, tant il était de bonne foi. Il n'est pas le seul de ce genre que nous ayons vu. Il en est aussi qui, retombés en surexcitation et recouvrant ainsi unepjus forte somme d'attention à. leur service, retrouvent les souvenirs des états antérieurs semblabies,etméme des particularités de leur état de veille oubliées depuis longtemps. Cette exception, ce revers de médaille est encore ici la confirmation de celte règle que nous retrouvons ; nonseulement dans le sommeil; mais dans ses analogues.
C'est encore d'après la même loi générale, celle de la diminution de l'attention au siège de la mémoire : que beaucoup de buveurs ne se rappellent plus les faits et gestes de leur ivresse ; et que certains malades, même peu affaiblis, ne se doutent plus, étant en convalescence, de leur excentricité lors de leur délire ^ Dans tous les états passagers de l'organisme où l'on retrouve l'oubli, des actions que l'on a faites pendant le temps de leur durée, l'on à la preuve positive qu'ils sont des analogues du sommeil.
Une remarque établie par nous, c'est que des dormeurs sortis de leurs rêves, se souviennent seulement de ce qui
' En 1859, le D'' Ratzen (de Luxembourg) et moi, nous avons soigné un tambour prussien, qui, à la suite d'une pneumonie du sommet, resta près de trois semaines convaincu d'avoir sauvé la vie du prince Frédéric-Charles, par sa bravoure. Tous les jours il racontait, pendant la visite, à qui voulait l'entendre, et toujours avec les mêmes détails, son niémorable exploit; et il était pleinement convaincu que ce prince allait dignement le récompenser. Tout d'un coup, les forces étant déjà quelque peu revenues ; il oublia son racontage quotidien, ainsi que le font pour la plupart les individus en charme, très étonné qu'il eut pu faire un tel récit.
les a vivement émus. J'ai vu deux somnambules, présentant d'Iiabitude l'oubli complet au rf3veil, conserver une fois l'une et l'autre, le souvenir d'une hallueinalion suggérée et qui avait produit sur elles un violent sentiment de terreur. Nous avons aussi observé celte ténacité des souvenirs pour des douleurs d'accouchement. Les empreintes successivement vives de ces douleurs laissèrent encore assez de traces pour que. sans qu'on y aida, elles pussent être retrouvées après le réveil. Bien qu'en général le moi soit amoindri chez les dormeurs. les impressions ayant rapport à la personnalité sont perçues si énergiquement, que les empreintes qui en demeurent gravées dans la mémoire y restent toujours assez, pour qu'elle tombent encore à la connaissance de l'attention quoique diminuée au cerveau au soi tir de l'état de sommeil. On peut citer, à l'appui de celle remarque, l'observation faite depuis longtemps que des fous, revenus à la raison, se rappellent seulement des paroles blessantes qu'on leur a adressées et des mauvais traitements qu'ils ont reçus dans leurs accès. Ces quelques dernières exceptions à la règle n'infirment pas la loi reconnue de l'oubli au sortir du somnambulisme et d'autres étals analogues ; elles démontrent que lorsqu'on se souvient de certains faits saillants, la cause en est due à ce que, mieux que d'ordin.iire.les images des rêves sont alors restées imprimées au cerveau et, au moins, aussi bien que celles de la veille.
M. A. Maury ' explique différemment l'oubli au réveil.
La concentration a été si vive, l'absorption delà pensée si profonde, que les parties du cerveau qui ont agi dans celte acte de contemplation et de pensée sont épuisées et, l'accès passé, au lieu de continuer leur action, elles demeurent comme frappées d'impuissance Le somnam-
^ Dusommeil. p. 189.
bule oublie son acte, précisément parce que l'intensité de Faction mentale a été portée à ses dernières limites ; Tesprit s'est épuisé dans son commerce avec lui-même. » Cette manière de penser n'est pas acceptable, car les dormeurs se réveillent presque toujours plus dispos au moral et au physique ; au lieu d'avoir perdu de la force nerveuse, ils en ont gagné. Admettant par hypothèse la vérité de la Ihéorie de M. A. Maury, il nous reste toujours à lui demander pourquoi, lorsque le somnambule éveillé est de nouveau remis dans le sommeil profond, presque aussitôt après sa sortie de cet état, lorsque, par conséquent, les forces mentales doivent être épuisées ; pourquoi, disons-nous, il ressaisit pourtant les linéaments de ses rêves, linéaments insaisissables un moment auparavant ? L'opinion de M. A. Maury n'a de valeur que pour l'explication de l'oubli après les maladies délirantes graves. Il y a alors un affaiblissement général de l'élément nerveux et, dans ces cas, cet affaiblissement peut; être une cause de perte de faculté de se ressouvenir; l'attention est devenue comparable à une lampe qui, manquant d'huile et éclairant mal, laisse les objets dans l'ombre. Admettre un épuisement de l'action mentale après le réveil des somnambules est donc une erreur: il y a seulement un changement d'équilibre dans la distribution de la force nerveuse et, par suite, moins d'attention au cerveau pour y ramener le rappel des faits ; mais il n'en est pas moins vrai que l'explication de M. A. Maury est applicable à la faiblesse de remémoration succédant aux maladies longues et graves.