DEGRES DU SOMMEIL
regarde loulesautres personnes que l'hypnoliscur. Ils no peuvent plus èive mis en catalepsie par elles, ainsi qu'il arrive encore dans le précédent so'fnnambulismo, ils ne peuvent plus Tèlre que par leur hypnotiseur avec lequel ils sont restés en rapport. Et leur impuissance à réagir par Valtention et la volonté est devenue tellement grande qu'ils ne sont presque plus eux-mêmes : ils sont livrés corps et âme à riionîme qui les a endormis. Cet homme est leur maître absolu, et ils sont comme en sa possession. Par la suggestion, il dispose presque sans limite de leurs facultés psychiques et organiques, de leurs sens, y compris le tact, le dernier qui s'éteigne, s'ils s'éteignent jamais. C'est cet empire illimité qui lui permet surtout d'être, non-seulement le maître de leur volonté, de leurs actes, de tout leur organisme, au point d'y faire développer des stigmates, contre-coup des idées imposées ; mais encore de les halluciner de tous leurs sens et de faire persister en eux, après réveil^ leurs hallucinations, pour une période de temps illimitée. En 1888, il y eut seulement 4,66 0/0 de nos dormeurs qui tombèrent dans ce haut degré du somnambulisme.
Telle est la classification des degrés du sommeil provoqué établie par nous depuis quelques années. On le voit, en dehors de la sensibilité à la douleur qui disparaît quelquefois dans les premiers degrés de ce sommeil, et parfois seulement dans les derniers, le pouvoir de faire effort d'attention et de volonté se perd d'abord sur les muscles, puis sur l'ouïe et la mémoire, et enfin sur le tact.
Dans cette classification nous n'avons pas eu la prétention de fractionner un état qui est indivisible; nous avons voulu seulement poser des points de repère, des jalons dans la série des phénomènes de cet état; nous avons voulu en marquer les étapes à travers les modifications de plus en plus complexes qui s'y surajoutent à mesure qu'il devient plus profond. Car, U n'y a pas d'hiatus dans le sommeil provoqué à partir du degré le plus bas jusqu'au plus élevé. Ce n'est pas qu'en tous ses degrés nous n'ayons trouvé des signes plus ou moins effacés, intervertis et exceptionnels; mais ils rentrent dans la règle.
Ainsi, quant à ne parler que du somnambulisme en général, il s'y présente des anomalies qui tiennent à ce que les sens et
29i NOTES
le cerveau des dormeurs ne s'éteignent jamais. Ces org:anes restés toujours ouverts à l'égard de l'hypnotiseur, ne le sont plus que d'une manière latente pour ce qui se passe autour d'eux. « Et si alors quelqu'un, dont ils paraissent isolés, les soumet à des manœuvres violentes : comme certains chloroformés, ilsne peuvent s'y opposer, sojt en criant, soit en se défendant... Leurs perceptions ont encore lieu; mais comme à leur insu, au moment même, et sans qu'ils puissent en trahir l'existence par un signe quelconque. » (Voyez mon ouvrage: Du Sommeil, p. 68 et 69). M. Dumont, d'abord, et ensuite M. Bernheim ont fait sur ce point des expériences qui concordent avec les nôtres. Mais si d'autres que l'hypnotiseur excitent les dormeurs quelque temps du geste et de la voix, ils finissent, en attirant leur attention peu à peu, par s'en faire entendre et se mettre tout à fait en rapport avec eux. Eh bien ! ce que quelqu'un, isolé des somnambules, peut produire sur ces derniers, ceux-ci, par un effort propre, le peuvent parfois sur eux-mêmes. Nous en avons rencontré qui ne présentaient que le signe de l'oubli au réveil : à peine endormis, ils entraient en communication avec tout le monde, et même ils résistaient à quelques-unes de nos suggestions. Nous avons vu une dame qui, en somnambulisme, restait tout le temps comme si elle était éveillée, sauf qu'il lui était impossible d'ouvrir lesyeui d'elle-même. Unejeunefille,dansle même état, ne restait pas plus isolée de sa mère que de nous; elle s'endormait toujours dans l'idée de rester en relation avec elle, et nos suggestions opposées ne l'en empêchèrent pas. Nous avons trouvé aussi des somnambules qui se rappelaient quelques particularités de leur sommeil. Mais, dans ces cas exceptionnels, nous constatâmes toujours le signe essentiel du somnambulisme: l'oubli au réveil. Ces anomalies, qui enchevêtrent parfois ce que nous séparons, prouvent que, pas plus pour le sommeil provoqué q le pour autre chose, la nature ne fait de saut: tout s'y enchaîne, tout s'y lie.
{Extrait de laReouede l'Hypnotisme, janvier 1887, p. 199).
(note du chapitre IV, g 6)
PROCES-VERBAL Relatant tpxOis faits de sijgctb:stion mentale,
OBTENUS par MM. DE OU AIT A ET LIEBEAULT, AU DOMICILE DE CE DERNIER (4, RUE BELLEVUE , NANCY, LE 9 JANVIER 1886).
Nous souï-signés, Licbeault (Ambroise), docteur en médecine, et de Ciuaita (Stanislas), iioninie de lettres, tous deux demeurant actuellement à Nancy, attestons et certifions avoir obtenu les résultats suivants:
l-^ M'i"-' Louise L.... endormie du sommeil magnétique, fut informée qu'elle allait avoir à répondre à une question qui lui serait fa'ûe mentalement, sans l'intervention d'aucune parole, ni d'aucun signe. Le D'" Liébeault, la main appuyée au front du sujet, se recueillit un instant, concentrant sa propre attention sur la demande: « Quand serez-vous guérie f^^ qu'il avait la volonté de faire. Les lèvres de la somnambule remuèrent soudain: « Bientôt, » murmura-t-elle distinctement. On l'invita alors à repéter devant toutes les personnes présentes, la question qu'elle avait instinctivement perçue. Elle la reditdaus les termes mêmes où elle avait été formulée dans l'esprit de l'expérimenlateur.
2" M. de Guaila, s'étant mis en rapport avec la magnétisée, lui posa mentalement une autre question: « Reviendrezvous la semaine prochaine? » — « Peut-être, » fut la réponse du sujet; mais invité à communiquer aux personnes présentes la question mentale, il répondit : « Vous m'avez demandés! cous reviendriez la semaine prochaine ? » Cette
confusion portant sur un mot de la phrase est très significative. On dirait que la jeune fille a bronché en lisant dans le eerveau du magnétiseur.
'i^ Le D^ Liébeault, afin qu'aucune phrase indicative ne fut prononcée, même à voix basse, écrivit sur un billet: « Mademoiselle, en se réveillant, verra son chapeau noir transformé en chapeau rouge. » Le billet fut passé d'avance à tous les témoins; puis MM. Liébeault et de Guaita posèrent en silence leurs mains sur le fiontdu sujet, en formulant mentalement la phrase convenue. Alors, la jeune fille, instruite qu'elle venait dans la pièce quelque chose d'insolite fut ré- " veillée. Sans une hésitation^ elle fixa aussitôt son chapeau et avec un grand éclat de rire, se récria. Ce n'était pas son chapeau; elle n'en voulait pas. 11 avait bien la même forme; mais cette plaisanterie avait assez duré; il fallait lui rendre son bien. — « Mais enfin, qu'y voyez-vous de changé? » — « Vous le savez du reste, vous avez des yeux comme moi. » — « Mais encore ? » On dut insister très longtemps pour qu'elle consentit à dire m quoi son chapeau était changé; on voulait se moquer d'elle. Pressée de questions, elle dit enfin: « Vous voyez bien qu'il est tout rouge. »
Comme elle refusait de le reprendre, force fut de mettre fin à son hallucination, en lui affirmant qu'il allait revenir à sa couleur première. Le D^" Liébeault souffla sur le chapeau, et redevenu le sien à ses yeux, elle consentit aie reprendre.
Tels sont Ics résultats que nous certifions avoir obtenu de concert. En foi de quoi nous avons rédigé le présent procèsiferbal.
Stanislas de Guaita.
A.- A. Liébeault.
Nancy, ce 9 janvier 1886.
P. -S. On trouvera aussi dans une feuillemensuelle anglaise : ]q Journal oj the society for psychical research et dans le livre: Phontasms of ihe living, par MM. Edmund Gurney, Frédéric Myers et Frank Podmore, de nombreux faits qu'on ne peut e.\pliquer par une trahison de pensée. Nous avons nous-mêmes transmis quelques-uns deces faits à M. F. Myers.
(note du chapitre iy, § T)
Depuis lors, par raffirmation de l'idée imagée d'une rougeur à nailre sur un point quelconque de la peau et dans des limites exactement tracées, Messieurs les professeurs Liégeois et Beaunis sont aussi arrivés assez vite chez des somnambules, à faire apparaître une congestion des capillaires de même nature que celle dont je parle. M. Liégeois a même pu, sur la main d'un sujet hors ligne, faire persister ce phénomène psycho-physiologique pendant 4 jours révolus, temps qu'il avait fixé pour sa durée, et cela au vu d'un grand nombre de témoins. Mais des somnambules aussi impressionnables se rencontrent rarement. Pour ma part, sachant depuis longtemps que l'émotion exagère les eiTets de la représentation mentale' d'une idée-image suggérée, j'ai eu la pensée pendant le mois d'août de l'an dernier, de faire, dans mes affirmations, accompagner l'élément imagé de l'élément émotif, afin de provoquer une congestion plus rapide du tissu cutané. J'avais alors en traitement deux somnambules qui recevaient fort bien les suggestions pour après réveil, que les idées suggérées appartinssent soit à l'ordre des hallucinations, soit à celui des actes à accomplir. Mais je n'avais jamais pu parvenir à déterminer sur ces somnambules la moindre rougeur en en présentant l'idée simple à l'esprit. A l'une d'elle, je dis qu'à son réveil elle ressentirait un froid très intense, mais que s'apercevant en même temps que mon poêle était rouge elle irait s'y réchaulTer et s'y brûlerait par maladresse. En efîet, dès qu'elle fut réveillée, tout se passa comme je l'avais suggéré et, quoique le poêle fut froid, elle présenta aussitôt une vive rou-
geur à l'endroit qui avait frôlé le prétendu foyer de chaleur ; c'est-à-dire à la surface externe de la saillie des articulations du métacarpe et des premières phalanges de la main droite. Et les jours suivants je constatai une exfoliation de l'épiderme sur une de ces articulations.
J'ai depuis, par le même moyen suggestif, fait apparaître de la congestion sanguine sur la peau de mon autre somnambule, et j'en ai indiqué le siège et l'étendue, tantôt sur les mains, tantôt sur les bras, tantôt sur la figure, lesoreitles,etc.^ et presque toujours le phénomène psycho-physiologique attendu s'est manifesté à l'instant dans les parties et les limites assignées. La bonne fortune m'a été donnée de rendre témoin de ces faits: MM. lesD^Deventer et A. Van Renterghem (d'Amsterdam) K. Snellen (d'Utrecht), Antoine de Yongh (de La Haye), C. Lloyd Tuckey (de Londres), Bardot (de Nancy), etc. Et chose à noter, ce ne fut pas toujours sur les tissus mis au contact du poêle que la congestion se produisit, ce fut aux endroits désignés, même inaccessibles à ce contact. La preuve en est que M. Liégeois ayant marqué le creux de la main comme siège de la brûlure 'imaginaire, les parties saillantes de la main qui seulas touchèrent le poêle ne présentèrent aucune rougeur, preuve que le phénomène ainsi produit n'est, dans sa cause, nullement sensoriel, mais exclusivement psychique.
Il est arrivé que, dans quelques-unes des expériences du genre de celles qui précèdent, je n'ai obtenu que des effets douteux. Sans doute je n'avais pas assez insisté pour affirmer à mes sujets, d'une part, la sensation subjective de froid, et de l'autre, la chaleur brûlante du poêle. Il aurait fallu que je portasse à l'extrême la suggestion du contraste entre ces affirmations opposées.
Ces expériences, une fois connues^ il est maintenant aisé d'admettre les suivantes qui remontent aux années 1884 et 1885 et que je communiquai peu après dans les termes suivants à M. Victor Meunier, le savant rédacteur scientifique du Rappel.
Cher lMo^slEUR,
Je me fais anjoiird'luii un devoir de vous entretenir d'expériences nouvelles établies dans toutes les coiiditions d'une nié- Ihode sévère, lesquelles sont venues confirmer les observalions et les inlerprélalions de quelques savants et les miennes, à propos de phénomènes qui s'étaient déjà manifestés de temps à autre isolément, soit sur des malades, soit sur des extatiques. Ces expériences sont dues à M. Focachon, pharmacien à Charmes-sur-Moselle (Vosges). Il a le grand mérite de les avoir fait naître, et c'est ensuite à de consciencieux professeurs de Facultés, à Nancy, qu'appartient celui de les avoir contrôlées et confirmées.
Venu à ma clinique, il y a plus de deux ans, M. Focachon s'est épris d'hypnotisme, et depuis lors, quand il en a eu le loisir, il a cultivé cette branche de la psychologie. Gomme il a appris par lui-même, que, pendant le soiiimeil provoqué, môme sans en appeler à l'élément émotif, ce revêtement passionnel de l'idée simple, — qu'on peut : par impression mentale et idéale suggérée de l'hypnotiseur à Ihypnotisé, éteindre ou halluciner les sens à son choix, ramener l'inervation dans les nerfs moteurs, quels qu'ils soient, ouli'sparalyserpourune période de temps voulu, faire cesser la douleur dans les nerfs du tact partout où elle existe ou leur rendre la sensibilité, quand ils ne sont plus susceptibles d'être influencés par leurs excitants, et que l'élat morbide n'est pas trop grave;— comme il a les preuves qu'on peut agir de même, en plus ou en moins et à part, sur les glandes et sur les fonctions des nerfs moteurs du grand sympathique animant les vaisseaux sanguins, ainsi : provoquer une hémorrhagie locale quelconque sur les muqueuses ou l'arrêter, rétablir le cours des règles, le faire cesser, l'exagérer, le ralentir, congestionner la peau dans des limites tracées d'avance au point de la rendre rouge de sang, pendant plusieurs heures et jusqu'à plusieurs jours, à volonté, etc. ; et même, selon les expressions de M. Durand (de Gros), produire tous les effets dynamiques morbides ou curatifs dus à n'importe quel spécifique connu ou à connaîtra
(VoT. Elfciro-dynamisme rizaU Paris, J.-B. Baillière 1855); eomme il s'est assuré de la certitude de presque tous ces phénomèDes, M. Focachoo s'est proposé déclaircir la realité de quelques-uns d'entre eus encore contestés et les plus étranges, quoiqu'ils aient déjà été reconnus ou supposés par nous, et surtout par de hardis penseurs : MM. le do'^teur Durand (de €lw>s), de la Société médico-psychologique, et A. Maury, de llnstitut.
Il s'est d'abord demandé si, par une suggestion transmise Terhalement à une personne plongée en somnambulisme, il est possible, sans l'éiément passionnel ou l'émotion, ce revêtement qui amplifie souvent l'idée simple ; s'il est possible au cerveau pensant, par une idée représentative de ce genre, de i-alentir les battements du cœur ou de les accélérer "?
Lit vérification de cette hypothèse, encore mal affermie, il l'a menée à bien sur une hystérique très impressionnable, âgée de trente-neuf ans^ qu'il avait préalablement mise en somnambulisme. Il y a déjà plus de dix-huit mois, il arriva en peu de séances, à la guérir daltaques hystéro-épileptiformes, revenant trois à cinq fois par mois, depuis quinze ans. La reconnaissance pour un tel service porta celte névropathe à se mellre à la disposition de M. Focachon pour ses expérimentations. Aussi ce dernier, pendant le sommeil qu'il provoqua sur elle, eut-il la possibilité de l'endormir et de vérifier plusieurs fois à l'aide d'une montre à seconde, que les baltemenls du cœur de sa somnambule endormie se ralentissaient ou s'accéléraient à l'ordre qu'il lui transmettait suggestivement. Il m'en fit part, et je ne doutai nullement de la réussite de ses suggestions verbales, d'autaut plus que j'avais 4éjà, maintes et maintes fois, fait disparaître de fréquentes palpitations chez des malades qui en étaient affectés. Mais, eomrae il est facile de tomber dans l'erreur en tàlant l'artère radiale en même temps qu'on en compte les mouvements sur ane montre, l'attention étant dédoublée. M. le professeur Beaunis, inlormédece fait, exprima le désir de le vérifiera Taide ëe la méthode graphique, et M. Focachon se raeltant gracieusement à la disposition de cet habile physiologiste, lui amena sa somnambule, M"^ Elisa F... dans son laboratoire, à la Faculté de médecine de Nancy, où il dispose d'appareils enregistreurs qui ont pour propriétés, dans un temps donné, de mar-
quer sur un cylindre tournant les mouvements du cœur oa des artères avec une rigoureuse précision. M. Beaunis, eut la satisfaclion de s'assurer, ainsi que les professeurs et docteurs présents : MM, Bernheim, Liégeois, René, cher des travaux physiologiques et moi, de la certitude du phénomène annoncé comme réel par l'intelligent pharmacien. Le résultat de ce contrôle fut que, par rapport au nombre normal des battements du pouls de la somnambule, mise en expérimentation pendant le sommt^il, il y eut, selon la suggestion qui lui fut faite de leur ralentissement ou de leur accélération, six pulsations en moins par minute dans le premier cas, et vingt pulsations en plus dans le second. Le tracé de ces pulsations do cœur, qui en fait foi, a été présenté par M. Beaunis à la Société de biologie dans une de ses séances, en 1884. L'assertion probable reprise par M. Focachon était donc confirmée.
Mais l'expérimenlaleur de Charmes ne s'en est pas tenu là. Il s'est demandé encore, sachant comme nous que les somnambules, dans leur concentration d'esprit, se créent presque inconsciemment pour de longs jours et par remémoration, des ymptômes morbides analogues à ceux qu'ils avaient ressentis déjà lorsqu'ils étaient souffrants ; il s'est demandé, s'il ne lui serait pas possible, par une expérimentation du même genre que la précédente, de vérifier si les stigmates des contemplateurs mystiques attribués déjà par M. A. Maury (Voy. Magie et Astrologie, p. 383 et suiv. Paris, Didier, 1860) et par d'autres, à l'extase ; c'est-à-dire à la concentration de la pensée sur les idées émotives du crucifiement du Christ ; si ces stigmates n'étaient pas l'effet d'une action psychique par conviction profonde et une sympathique pitié, plutôt que l'efFet d'une indigne supercherie, ainsi que des observateurs superficiels l'ont répété tant de fois à propos des stigmatisés modernes. Celte question, M. Focachon l'a vidée dans le sens de Ihonnèteté religieuse, et le résultat qu'il a obtenu dans ce sens, a été confirmé par le témoignage des savants pn>fes- 'seurs de Nancy: MM. Beaunis. Bernheim, Liégeois, etc.. et par le nôtre.
L'ingénieux pharmacien, de Charmes, avant de soumettre sa somnambule à notre contrôle, et pour arriver avec plus de sûreté à son but, profita de ce que M^^*^ Eiisa éprouvait une douleur au-dessus de laine gauche, pour lui suggérer, pendant
sonétatde sommeil provoqué et dans l'inlenlion de la guérir,^ la formation d'une vésication au lieu douloureux. Il n'appliqua absolument rien à cette place, et ne revêtit pas l'idée suggérée d'un élément affectif. Le lendemain, il y eut au môme point une bulle de sérosité. Peu après, il employa encore sur cette même hystérique, mais en en variant la formule expérimentale et par conséquent l'effet, un semblable procédé pour lui enlever une douleur névralgique située à la région claviculaire droite. IVouveau succès. M. Focachon nous informa du résultat de ce second fait de thérapeutique suggestive, en nous écrivant que dans cette dernière expérience, par l'affirmation verbale dans l'état de sommeil, « il avait produit des brûlures en tout semblables à des pointes de feu bien formées et laissant des escharres réelles. »
Aussi, après être parvenu à obtenir de si singulières manifestations de l'action du moral sur le physique, M. Focachon, qui ne tient pas à être considéré comme un trompeur ou un dupé, prit jour avec nous le 2 décembre 1884, et nous amena une seconde fois sa somnambule.
11 fut convenu qu'on ferait développer sur elle, pendant son sommeil, une ampoule à la peau, par une suggestion dépourvue de l'élément émotif, et sans autre application sur la partie désignée, que les vêtements qu'elle portait. Malheureusement,, par suite d'un retard de deux heures, du à l'attente de M. Bernheim, retenu à son service de clinique, on ne put endormir la somnambule qu'à onze heures du matin ; nous n'eûmes pas le temps, par cela même, de suivre assez loin le développement des signes pathologiques qui lui furent affirmés pendant son sommeil, par M. Focachon, et quç nous avions accepté de contrôler. Mais pourtant nous en vîmes assez, pour regarder déjà, comme hors de doute, les apparences réelles d'une congestion sanguine cutanée, préludes d'une vésication. Ce fut la région du dos, entre les deux épaules, où l'on ne peut porter les doigts, que M. Bernheim désigna pour siège de la vésication à produire, et il en marqua les dimensions sur les vêtements à l'aide d'un objet. Puis ensuite, M. Focachon et moi, surveillâmes notre dormeuse jusqu'à cinq heures et demie du soir,, sans la quitter.
Pendant cet espace de temps, on lui fit des suggestions répétées, et on ne la laissa éveillée que pendant une heure et
demie à peu près. A la vérification des effets attendus, en présence de M.M. Rernlieim et Liégeois, de M. Dumont, chef des travaux pljNsi.|ues ^e la Faculté de méd«!cine, en notre présence, etc., il fut constaté une rougeur circonscrite dans les limites tiacées auparavant, rougrur présentant, dans quelques endroits, un piqueté en saillie plus foncé en couleur que le reste du tissu cutané environnant. En outre, la somnambule, qui depuis le commencement de sou sommeil, avait accusé de la chaleur entre les épaules, se plaignit d'une sensation de brûlure avec démangeaison qui l'avait déjà portée, à plusieurs reprises, à essayer de se frotter le dos contre un meuble : ce que nous l'empèchàmes de faire.
Cette seconde expérimentation faite sous notre surveillance, mais dans un intervalle de temps trop court, n'était pas assez concluante. Cependant des renseignements nous arrivèrent de Charmes, les jours suivants. En voici la teneur :
3 décembre 188i. 8 h. t/2 du matin (dépêche télégraphique), u Vésication complète imitant brûlure. — Montré Chevreuse. — Envoi avec attestation. »
FOCACHON. »
u Charmes, 3 décembre. (Attestation de M, le docteur Chevreuse ' J'ai vu ce matin Elisa... dans l'état hypnotique, sur l'ordre de M. Focachon, son magnétiseur. Elle s'est déshabillée et j'ai pu constater l'existence d'un érylhème vésiculeux entre les épaules. La pression était douloureuse en cet endroit, et la partie de la chemise en contact avec la lésion était maculée dun liquide purulent. On aurait pu croire à une petite brûlure. »
Signé : Aug. Chevreuse. »
« Charmes, 4 décembre. Lettre de M. Focachon.) J'ai revu hier Elisa, à trois heures. En lui taisant de nouveau enlever ses vêtements, j'ai pu constater que la vé-icalion s'était encore plus accentuée quelle ne l'était le matin, et que la plaie du centre (sans doute le point où M. le docteurChevreuseavait remarqué la présence d'un liquide purulent ayant maculé la chemise qui conlinuait à suppurer, mesurait, à ce moment^ 0,05 centim. de long sur 0,025 millim. de large. »
Signé : Focachox. »
P.-S. — M. le docteur Weil assistait ce malin à la constatation.
Ces renseignemenls nous consolèrent un peu : mais ils n'étaient pas suffisants pour entraîner une conviclion entière, même dans l'esprit des hommes de science familiers avec les phénomènes renversants de l'hypnotisme. Et la raison en est qu'il y eut une interruption de surveillance sur M"*' Elisa, pendant toute la nuit qui suivit le retour de M.FocachonàCharmes. Aussi, décidâmes-nous, d'accord avec lui, de soumettre cette somnambule à une nouvelle épreuve.
L'occasion s'en offrit à la suite d'une attaque d'hystéroépilepsie qi ise renouvela par émotion, à la fin du mois d'avril
Depuis dix-huit mois elle n'avait plus éprouvé d'r.ccès.
Sous prétexte de me l'amener en consultation, M. Focachon se rendit avec elle, à Nancy, le 12 mai. Elle ne se doutait nullement de ce qu'on lui ferait chez moi et pensait être de retour à Charmes pour quatre heures de l'après-midi. Elle fut endormie devant MM. Beaunis, Bernheim, etc., etc., vers onze heures du malin. Cette fois, en un endroit choisi derrière l'épaule gauche où il était encore impossible à la dormeuse d'atteindre avec la main, on fixa du papier de timbres-poste gommé, dont des carrés de même sorte avaient été placés déjà sur le bras de quelqu'un, pendant dix-huit heures, sans qu'il apparut au dessous, la moindre lougeur. On mit par-dessus ce papierun léger appareil de pansement, composé de tandelcttes de diachylon et d'une compresse. Ce simulacre de pansement, proposé par M. Liégeois, fut constitué dans le but de rendre l'esprit de la somnambule plus tendu sur l'idée peimanente de la vésicalion à développer, et cette dormeuse, à laquelle on ne fit, toute la durée de son sommeil, que trois fois, et quelques minutes chaque fois, une suggestion ad hoc, passa la nuit entière à dormir enfermée seule dans une chambre.
Le lendemain, 13 mai, le pansement fut levé devant tous ceux qui s'intéressaient au résultat de l'opérience, et après l'examen qui suivit, le procès-verbal suivant fut rédigé par M. Beaunis, et signé par eux. Le voici:
« Le 12 mai 1885, à onze heures du matin^M. Focachon endort M"** Elisa en préFence de MM. Beaunis, Bernheim, Liébeault et de quelques autres personnes. Pendant son sommeil, on lui applique sur l'épaule gauche huit carrés de papier gommé de
limbivs-po^te, en lui suggérant qu'on lui applique un vésicatoire. Les carrés sont maintenus par quelques bandes de diaclivlon cl par une compresse.
Puis le sujit est laissé dans cet état toute la journée, après avoir été réveillé deux lois, pour le repas de midi et celui du soir; mais on ne le perd pas ds vue. Pour la nuit, M. Kocachon endort Klisa.en lui suggérant qu'elle ne se réveillera que le lendemain matin, à sept heures (ce qui eut lieu). Ce jour même, à huit heures nu quart, M. Focachon enlève le pansement en présence de MM. Ht-aunis, Bernheim, Liégeois, Liébeault, etc., >'tc. Nous constatons d'abord que les timbres-poste n'ont pas •lé dérangés. Ceux-ci enlevés, le lieu de leur application présente l'aspect suivant: dans l'étendue de 0 05 centimètres, on voit l'épiderme épaissi et mortifié, d'une couleur blanc-jaunàtre ; seulement l'épiderme n'est pas soulevé et ne forme pas de cloches : il est épaissi, un peu plissé, et présente en un mot Taspect et les caractères de la période qui précède immédiatement la vésication proprement dite, avec production de liquide. Cette région de la peau est entourée d'une zone de rougeur intense avec gontlement. Cette zone a environ un demi-centimèlre de largeur. Ces faits constatés, on replace une compresse sè»-he par-dessus, pour examiner la peau un peu plus tard. Le même jour à onze heures et demie la peau désignée présente le même aspect que le malin. »
Signèrent : MM. Beaunis, Bernheim, Liégeois; Liébeault, Simon, chef de clinique, le docteur Brullard et Laurent, architecte-statuaire.
Cette dernière épreuve parut cette fois satisfaisante à tous ceux qui y assistèrent, en ce sens que l'esprit coacentré et immobilisé par suggestion sur une seule idée, dans l'état de somnambulisme poité à son plus haut degré, a la propriété de produire en un endroit quelconque du corps désigné au hasard, des effets pathologiques autrement puissants que ceux dont nous avons fait l'énumération plus haut, et qui sont déjà reconnus dans la science par quelques adeptes de l'hypnotisme ; lesquels effets résultent de la sédation ou de la surexcitation physiologique du cerveau pensant sur les organes pendant le même élal de sommeil. Ces effets morbides si importants, Cabanis, un des illustres maîtres de la médecine les avait entrevus, quand il écrivait (Voy. Rapport du moral et du physique, t. Il, p. 330, Paris, V. Masson, 1885) que le cerveau en activité « est capable d'exciter les autres organes, de suspendre leurs fonctions, et même de les dénaturer. »
Mais le résultat que nous venons de signaler ne fut pas tout. Quelques jours après, M. Focachon nous annonça que lors de son retour à Charmes, vers qualre heures du soir, il avait constaté, puis photographié ensuite trois à quatre phlyctenes à la place môme où nous avions aperçu la vésicalion en voie de se former. En outre, le lendemain, toute la surface du tissu enflammé laissait échapper une sérosité épaisse et laiteuse. Nous possédons des photographies qui nous présentent les degrés de ces vésications du jour et du lendemain. Ainsi, dans cet ordre de nouveaux phénomènes, voilà le soleil qui se met de la partie et y vient assister en témoin.
Accepter ce dernier fait de suggestion hypnotique, c'est, cher Monsieur, regarder comme acquis à la science tous les faits d'un ordre inférieur produits par le même moyen et signalés au commencement de cette lettre. Le plus ici renferme le moins. Sans doute, les savants qui, par une tradition plus que séculaire, sont disposés à rejeter ce qui dérive des sciences occultes, vont, comme toujours, nous traiter de dupes ou d'hallucinés : nous les attendons.
Et cependant, en y réfléchissant bien, ils doivent apercevoir que ce fait pathologique de vésicationdù à l'action de la pensée sur l'économie animale pendant le sommeil provoqué, tout inconcevable qu'il paraît, rentre dans la catégorie des phénomènes réflexes. Il est une expression morbide de la loi de réflexihilité nerveuse qui embrasse toutes les manifestations de la vie, quelles qu'elles soient : seulement ce phénomène réflexe, au lieu de se produire avec plus ou moins d'instantanéité et de durée, par l'intermédiaire d'un centre quelconque, en allant des nerfs sensibles aux nerfs moteurs; ce phénomène s'accomplit et s'achève du cerveau où des sensations perçues s'étaient auparavant fixées et transformées en idées, il s'achève pour aboutir, de ce centre de réflexion et de pensée, à déterminer remémoriellement, selon la suggestion faite, des mouvements spéciaux et lents vers les nerfs moteurs, etc., du système de la vie organique, situés dans les points du corps que l'on a désignés d'avance pour être le siège d'une vésication.
Agréez, etc.
D^ A. -A. LIÉBEAULT.
^'ancy, le 6 juin 1885.
(Extrait du Journal du Magnétisme, n" d'août 1885, p. 49.)
D'après l'article qui précède, où il ressort que par l'idée mise dans l'esprit d'uiiu personne, on peut produire sur elle des lésions de tissu : une vésication, par exemple, il vint naturellement à M. Focaciion, la pensée d'expérimenter si, par suggestion, on ne pourrait pas empêcher la formationi de phlyctènes à un endroit de la peau où l'on aurait placé un emplâtre vésicant. Le raisonnement scientifique fait prévoir ce résultat négatif et l'expérimentation le confirme, ainsi qu'il résulte du procès-verbal suivant envoyé par moi en juillet 1886, à M. Victor Meunier du Rappel '.
« Le 9 juillet 1886, à dix heures vingt-cinq minutes du matin, dans le but de démontrer que, par suggestion hypnotique, il est possible de neutraliser l'action de l'emplâtre vésicatoire sur quelqu'un et dans le but de soumettre sa démonstration au contrôle de témoins compétents, il a été fait devant nous (dans le cabinet du D"" Liébeault), par iM. Focachon, l'expérimentation suivante :
M*''" Elisa F. ., sa somnambule, étant endormie, un morceau de toile vésicante d'Albespeyres a été divisé en trois parts. L'une d'elleformant un carre de 0,05 centimètres de côté a été placée, sur la face palmaire de son avant-bras gauche, à la réunion du tiers supérieurautiers moyen. Une autre, de 0,02 centimètres de côté seulement, a été mise au même point correspondant de sort avant-bras droit. Puis, pour constater d'une manière tout à fait certaine la qualité de l'agent révulsif employé, la dernière portion a été appliquée par M. le D"" Brullard, sur la partie antérieure et supérieure de la poitrine d'un phtisique de l'hôpital civil. Ceci fait, M. Focachon a affirmé énergiquement à M''« Elisa plongée déjà en somnambulisme, que le tissu épispastique appliqué sur son avanl-bras gauche, n'y produirait aucun ellelvésicant. Puis, de ce moment, neuf heures vingtcinq minutes du malin à huit heures du soir, la somnambule, réveillée seulement vers midi, n est jamais restée seule. Or, voici ce qui a eu lieu. Nous étant réunis de nouveau à huit heures du soir, le pansement, qui n'était nullement dérangé, fut enlevé. Nous constatâmes qu'à l'avant-bras gauche, au siège du vésicatoire, la peau était restée intacte, ainsi qu'il en avait été fait la suggestion. Seulement, il y avait de la rougeur autour d'une piqûre d'épingle inaperçue au moment du pansement, et siégeant près d'un point de la peau qui était occupé par le bord externe du vésicatoire. A l'avant -bras droit, où était fixé le second révulsif, il existait au-dessous, un piqueté de l'épi-
1 Voyez : Rappel, n" du 23 juillet.
deime bien marqué, et la patiente y accusait une sensation douloureuse. Comme en ce point lavésication paraissait imminente, nous résolûmes d'attendre encore, et nous priâmes M. Focachon de réendormir son sujet et de remettre les deux vésicaloires à leur ancienne place. Quarante cinq minutes après, nous procédâmes à un nouvel examen : il y avait alors à droite, deux phlyctênes bien maïquées, dont l'une, la plus petite, percée par un de nous, laissa écouler de la sérosité.
Ainsi, de ce qui précède, il résulte, pour nous soussignés, que par suggestion, dans l'état somnambulique, on peut neutraliser les effets d'un vésicatoire cantharidien, et ce qui confirme cela encore plus, c'est que le vésicatoire, de même sorte que ceux dont nous venons de relater les effets, et qui a été posé par M. Brullard sur son malade de Ihôpilal civil, a amené sur ce sujet la production d'une ampoule magnifique au bout de huit heures d'application K »
Ont signé : MM. Liégeois, Fêvre, Brullard et A.Liébeault.
Nancy, le 13 juillet 1886.
^ Le lendemain matin, nous rcçimes de M. Fccachon, retourné à C harmes avec son sujet, une carre postale nous donnant avis que le petit vésicatoire produisait un écoulement abondant accompagné d'une sorte inflammation.