V. — Vésication par suggestion hjypnotiqiie
Cette expérience constitue une date dans l'histoire du somnambulisme provoqué. Elle démontre d'une façon irréfutable la réalité des phénomènes somnambuliques et elle démontre en outre l'influence énorme que le cerveau exerce sur toutes les fonctions de la vie organique. J'aurai occasion de revenir plus tard sur cette question, je me contenterai ici de relater fidèlement les faits.
Ces expériences ont été faites sur Élisa F..., dont j'ai déjà parlé plus haut, par M. Focachon, pharmacien à Charmes, auquel la science doit déjà tant sur ces questions.
Un jour qu'Elisa éprouvait une douleur audessus de Paine gauche, il lui suggéra, après l'avoir endormie, qu'il se formerait une ampoule de vésicatoire au point douloureux*, le lendemain, quoiqu'il n'eût rien appliqué, il y avait au point désigné une bulle de sérosité.
Peu après, il employa le même procédé de la suggestion pour lui enlever une douleur névral-
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gique de la région claviculaire droite; mais cette fois, au lieu d'une vésication, il produisit « des brûlures en tout semblables à des pointes de feu bien formées et laissant des escarres réelles. »
M. Focachon informa de ces faits le D^ Liébeault et Ton prit jour pour recommencer ces expériences à Nancy devant quelques témoins.
C'est le 2 décembre 1 884 que M. Focachon amena Élisa chez le D^ Liébeauh. M. le D"" Bernheim indiqua lui-même comme devant devenir le siège de la vésication une partie du corps qui, située entre les deux épaules, ne pouvait être atteinte avec les mains par le sujet mis en expérience. Malheureusement, la suggestion fut faite unpeu tardivement, M. Bernheim ayant été retenu toute la matinée par son service d'hôpital, et l'effet produit par la suggestion ne put être constaté le jour même par les expérimentateurs de Nancy.
MM. Focachon et Liébeault surveillèrent la dormeuse jusqu'à cinq heures et demie du soir, sans la quitter des yeux. Pendant la journée, on lui fit des suggestions répétées. A cinq heures et demie, on procéda à la vérification des effets attendus en présence de MM. Bernheim, Liégeois et Dumont, chef des travaux physiques à
la Faculté de médecine. On constata une rougeur circonscrite dans les limites tracées à l'avance et en quelques endroits des points de couleur plus foncée présentant une certaine saillie. Le sujet se plaignait d'une sensation de brûlure et de démangeaison qui la portait à se frotter le dos contre les meubles si on ne l'en avait pas empêchée.
Cette expérience fut interrompue par la nécessité où se trouvait M. Focachon de retourner à Charmes. Elle ne fut pas jugée suffisamment concluante, et il fut convenu que Ton essaierait de la renouveler dans des conditions meilleures. Cependant, le lendemain, M. Focachon envoyait à M. Liébeault d'abord un télégramme, puis une lettre renfermant un certificat de M. le D"^ Chevreuse, de Charmes. Ce praticien avait constaté l'existence chez Élisa « d'un érythème « vésiculeux entre les épaules ; la pression était « douloureuse en cet endroit, et la partie de la « chemise en contact avec la région était ma- (( culée d'un liquide purulent -, on aurait pu (( croire à une petite brûlure. »
Le lendemain, 3 décembre, M. Focachon écrivait à M. Liébeault : « J'ai revu hier Élisa, à trois heures. En lui faisant de nouveau enle-
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ver ses vêtements, j'ai pu constater que la vésication était encore plus accentuée qu'elle ne rétait le matin, et que la plaie du centre (sans doute le point où M. le D"" Ghevreuse avait remarqué la présence d'un liquide purulent ayant maculé la chemise) qui continuait à suppurer, mesurait, à ce moment, 5 centimètres de long sur 2 5 millimètres de large.
Ce fait se présentait avec toutes les garanties d'authenticité; cependant comme il y avait eu une interruption de surveillance sur Élisa pendant la nuit qui suivit son retour à Charmes, il n'y avait pas certitude absolue. On décida donc de recommencer l'épreuve dans de meilleures conditions.
L'occasion s'en offrit à la suite d'une attaque d'hystéro-épilepsie qui se renouvela par émotion, à la fin du mois d'avril.
Depuis dix-huit mois, elle n'avait plus éprouvé d'accès.
Sous prétexte de l'amener en consultation chez M. Liébeault, M. Focachon se rendit avec elle à Nancy, le 12 mai i885 ; elle ne se doutait nullement de ce qu'on lui ferait et pensait être de retour à Charmes pour quatre heures de l'après-midi.
Elle fut endormie devant nous vers onze heures du matin. Cette fois, en un endroit choisi derrière l'épaule gauche, où il était encore impossible à la dormeuse d'atteindre avec la main, on fixa du papier de timbres-poste gommés, dont des carrés de même sorte avaient été placés déjà sur le bras de quelqu'un, pendant dixhuit heures, et sans qu'il apparût au-dessous la moindre rougeur. On mit par-dessus ce papier un léger appareil de pansement, composé de bandelettes de diachylon et d'une compresse. Ce simulacre de pansement, proposé par M. Liégeois, fut constitué dans le but de rendre l'esprit de la somnambule plus tendu sur l'idée permanente de la vésication à développer, et Élisa, à laquelle on ne fit, toute la durée de son sommeil, que trois fois et quelques minutes chaque fois, une suggestion ad hoc^ passa la nuit entière enfermée seule à clef dans une chambre, après avoir été mise en sommeil hypnotique.
Le lendemain i3 mai, le pansement fut levé devant tous ceux qui s'intéressaient au résultat de l'expérience, et après l'examen qui suivit, le procès-verbal suivant fut rédigé par moi-même, séance tenante; le voici :
« Le 12 mai i885, à onze heures du matin,
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M. Focachon endort M^^^ Élisa en présence de MAI. Bernheim, Liébeault, Beaunis et de quelques autres personnes. Pendant son sommeil, on lui applique sur répaule gauche huit timbresposte, en lui suggérant qu^on lui applique un vésicatoire. Les timbres-poste sont maintenus par quelques bandes de diachylon et par une compresse.
« Puis le sujet est laissé dans cet état toute la journée, après avoir été réveillé deux fois, pour le repas de midi et celui du soir ; mais on la surveille et on ne la perd pas de vue.
« Pour la nuit, M. Focachon l'endort en lui suggérant qu'elle ne se réveillera que le lendemain matin, à sept heures (ce qui eut lieu).
(( Ce jour même, à huit heures un quart, M. Focachon enlève le pansement en présence de MM. Bernheim, Liégeois, Liébeault, Beaunis , etc. Nous constatons d'abord que les timbres-poste n'ont pas été dérangés. Ceux-ci enlevés, le lieu de leur application présente Taspect suivant : dans l'étendue de 4 sur 5 centimètres, on voit répiderme épaissi et mortifié, d'une couleur blanc jaunâtre; seulement l'épiderme n'est pas soulevé et ne forme pas de cloches, il est épaissi, un peu plissé, et présente
en un mot Paspect et les caractères de la période qui précède immédiatement la vésication proprement dite avec production de liquide. Cette région de la peau est entourée d'une zone de rougeur intense avec gonflement. Cette zone a environ un demi-centimètre de largeur. Ces faits constatés, on replace une compresse sèche par-dessus, pour examiner la peau un peu plus tard. Le même jour, à onze heures et demie, la peau présente le même aspect que le matin. »
Cet état fut constaté par MM. les professeurs Beaunis, Bernheim, Liégeois; les docteurs Liébeault et Simon, aide de clinique : MM. Laurent, architecte-statuaire, et Brulard, interne de la Faculté, qui apposèrent leur signature au bas du procès-verbal.
A son retour à Charmes, le même jour à quatre heures de Taprès-midi, M. Focachon photographia le vésicatoire d'Élisa. On aperçoit sur la photographie plusieurs phlyctènes (4 à 5) qui se sont développées probablement pendant le voyage de Nancy à Charmes.
Ces phlyctènes augmentèrent peu à peu en laissant échapper une sérosité épaisse et laiteuse.
Le 28 mai, le vésicatoire était encore en pleine suppuration et M. Focachon put en
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prendre à divers moments plusieurs épreuves photographiques.
Le 3o mai, il détermina par suggestion chez la même personne un vésicatoire sur le bras, vésicatoire qui fut aussi photographié par lui.
J'ai communiqué ces faits à la Société de psychologie physiologique dans sa séance [du 29 juin 188 5 et présenté aux membres de la Société les photographies de ces deux vésicatoires.
On pourrait dire qu'il s'agit là d'un fait exceptionnel, qu'on a affaire dans ce cas à une aptitude individuelle particulière. Il est bien évident que ces expériences ne réussissent pas chez tous les somnambules*, mais le fait d'Élisa n'est pas unique.
Les mêmes expériences ont été répétées avec succès par M. Focachon sur une autre personne, Marie G. Cette fille souffrait depuis trois ans de douleurs névralgiques intenses ; comme elle tomba en somnambulisme dès la première séance d'hypnotisation, M. Focachon lui appliqua par suggestion et successivement deux vésicatoires sur la partie douloureuse ; tous deux de la grandeur d'une pièce de 5 francs ; le premier fut appliqué en avant et un peu au-dessous
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du lobule de l'oreille gauche, le second au niveau de l'arcade temporale du même côté; la vésication ne fut complète qu'au bout de quarante-huit heures et fut par conséquent plus lente à se produire que chez Élisa; il y eut, du reste , comme chez cette dernière , phlyctène suivie de suppuration. Les douleurs névralgiques disparurent complètement après douze séances d'hypnotisation.
Aux faits dont je viens de parler et sur lesquels j'ai cru devoir m'étendre assez longuement, il serait facile d'en ajouter d'autres.
Ainsi, les sécrétions comme l'urine, la sueur, les larmes, le lait, etc., peuvent être excitées par suggestion ; le flux menstruel peut être régularisé, diminué ou augmenté; on peut même, comme je l'ai vu chez EUsa, exciter d'un seul côté la sécrétion lacrymale ; en un mot, il n'est pas, pour ainsi dire de fonction organique qui échappe à la suggestion hypnotique.
Depuis que ces faits et surtout le fait de la vésication ont été publiés, des observations nouvelles faites par les médecins les plus autorisés sont venues confirmer ces expériences et ne peuvent plus laisser aucun doute dans l'esprit
Beaunis. 6
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de ceux qui ne se laissent point aveugler par le parti pris.
Dumontpallier a communiqué récemment à la Société de biologie des expériences dans lesquelles il a produit par suggestion, chez des hystériques hypnotisables, des congestions locales et des élévations de température de plusieurs degrés dans des régions limitées à volonté (i).
MM. Bourru, professeur de clinique médicale à l'École de médecine navale de Rochefort, et Burot, agrégé à la même école, ont publié dans la même séance de la Société de biologie (il juillet i885) des faits d'épistaxis et de sueur sanguine par suggestion hypnotique chez un
(i) J'ai essayé une fois, chez Élisa, d'augmenter par suggestion et directement la température générale du corps, sans lui suggérer qu'elle avait la fièvre. Le thermomètre, laissé d'abord 20 minutes dans l'aisselle sans lui faire de suggestion, marquait Byô. A ce moment, je commençai la suggestion en la répétant de temps en temps; l'expérience dura une heure dix minutes; pendant tout ce temps, je restai à côté d'elle ne quittant pas des yeux la colonne mercurielle; à la fin, le thermomètre marquait 38°; il n'y avait donc eu qu'une ascension de 4 dixièmes de degré en I heure 10 minutes; cette ascension avait été très lente, graduelle; la respiration était accélérée; il y avait de la sueur sur tout le corps; des circonstances particulières m'empêchèrent de continuer l'expérience. Elle eu lieu le 18 juillet
sujet hémiplégique et hémianestliésique (i). Ces expériences ont été répétées avec le même résultat sur le même sujet par le D"" Mabille, directeur de l'Asile de Lafond (La Rochelle).
Tous ces phénomènes expliquent bien des faits jusqu'ici incompréhensibles et en particulier les phénomènes présentés par les stigmatisés du moyen âge et des temps modernes; il n'y avait là, comme on Ta cru trop souvent, ni miracle, ni supercherie, il n'y avait que de malheureuses hystériques qui étaient arrivées par l'extase et la contemplation à l'état dans lequel les suggestions réussissent, et qui se suggéraient à elles-mêmes ou se laissaient suggérer les plaies,
( i) <( L'expérimentateur traça son nom sur ses deux avantbras avec rextrémité mousse d'un stylet de trousse; puis il fit le commandement suivant :
« Ce soir, à 4 heures, tu t'endormiras et tu saigneras aux bras, sur les lignes que je viens de tracer. »
A l'heure dite, il s'endort. Au bras gauche, les caractères se dessinent en relief et en rouge vif sur le fond pâle de la peau, et des gouttelettes de sang perlent en plusieurs points. Après 3 mois, les caractères sont encore visibles, bien qu'ils aient pâli peu à peu. A droite, côté paralysé, il ne paraît absolument rien.
Voyez A. Berjon, la Grande hystérie che:^ V homme, phénomènes d'inhibition et de dynamogénie, changements de la personnalité, action des médicaments à distance. Paris,
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les sueurs de sang et tous les phénomènes de la crucifixion du Christ. On avait déjà, du reste, rintuition de cette interprétation des faits (i), mais les expériences déjà anciennes de Liébeault (2) et celles que je viens de citer ne peuvent laisser aucun doute sur la validité de cette interprétation (3).
(i) Voir Maury, Magie et Astrologie.
(2) Liébeault, Du Sommeil et des états analogues.
(3) Je rappellerai à ce propos un passage de ma Thèse pour le doctorat en médecine [De l'Habitude en général. Montpellier, i856) :
« 11 suffit de regarder avec attention une partie de son « corps, d'y penser fortement pendant quelques temps, de « la soumettre aux passes dites magnétiques, pour y éprou- « ver des sensations indéfinissables, des picotements, des (( ardeurs, des battements, etc. On peut trouver des preuves « de ce fait dans les descriptions si minutieuses des expé- « rimentateurs homœopathes; on en trouve la preuve ence core plus frappante chez ces fameux mystiques du moyen « âge, dont le front, les mains, les pieds étaient, aux heures « d'extase, le siège de fluxions, de sueurs de sang, et môaie c( de véritables plaies (p. 22). »