‹ Le somnambulisme provoqué (volume 2)Chapitre 19 sur 32 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Cette partie de mon travail est faite à un double point de vue et présente un double caractère (i). C'est, d'abord et avant tout, une étude des phénomènes psychologiques du somnambulisme provoqué^ mais c'est aussi, et c'est par là qu'il offre peut-être une certaine nouveauté, une tentative d'expérimentation psychologique par la méthode hypnotique.

J'essaierai de montrer, par de nombreux exemples, qu'on peut, par les procédés hypnotiques, pratiquer, si je puis m'exprimer ainsi,

(i) Cette partie de mon travail a paru presque intégralement dans la Revue philosophique sous le titre : L'Expérimentation en psychologie par le somnambulisme provoqué (numéros de juillet et août i885.)

Beaunis. -8

une véritable vivisection morale (que le lecteur ne s'effraie pas trop du mot) et voir et faire fonctionner sous ses yeux le mécanisme intellectuel comme le physiologiste voit tlfait fonctionner sous ses yeux la machine organique.

L'observation interne, seule préconisée autrefois, n'a rien donné de ce qu'on en attendait et tout le génie des hommes qui se sont occupés de l'étude de l'âme n'a pu prévaloir contre l'insuffisance de la méthode. En réalité, nous en étions encore, il y a quelques années, au traité de l'âme d'Aristote ou peu s'en faut (i).

Les recherches récentes de psychologie physiologique, les progrès de la physiologie du cerveau et des nerfs, l'étude de certaines formes d'ahénation mentale, la connaissance des maladies de la mémoire et de la volonté, l'analyse des phénomènes psychiques de l'animal, les observations sur l'évolution intellectuelle de l'enfant et sur celle de l'humanité ont modifié de fond en comble la vieille psychologie classique.

(i) Voir, à propos de ce passage, une Note de M.E. Beaus. sire, de l'Institut : L'Observation interne et Vobservation externe en psychologie, publiée dans la Revue philosophique (septembre i885). Voir aussi à ce sujet V Appendice placé à la fin de ce travail.

Mais il manquait encore un procédé d'expérimentation directe sur les phénomènes de l'intelligence, et c'est ce procédé que vient nous apporter aujourd'hui le somnambulisme provoqué. L'hypnotisme constitue, en effet, comme on le verra plus loin, une véritable méthode de psychologie expérimentale; elle sera pour le philosophe ce que la vivisection est pour le physiologiste.

Cela n'ira pas sans difficultés. Les philosophes opposeront certainement à l'introduction de l'hypnotisme en psychologie la même résistance que les médecins à son emploi en thérapeutique, que les légistes à son rôle en justice ; mais peu importe ; ces résistances finiront par céder devant l'irrésistible pression des faits.

Je ne reviendrai pas sur la question de simulation. Je renvoie à ce qu'ont dit sur ce sujet MM. Ch. Richet, Bernheim, Liégeois et tant d'autres. Du reste, les faits physiologiques que j'ai cités dans la première partie du travail répondent d'avance aux objections qui pourraient être émises sur ce point.

I. — De Vétat de la mémoii^e dans le somnambulisme pi^opoqué.

L'état de la mémoire dans le somnambulisme provoqué présente un intérêt spécial ; c'est lui qui domine toute la scène; c'est par lui que je commencerai cette étude psychologique.

Le fait caractéristique, et qui a été constaté par presque tous ceux qui se sont occupés de cette question, c'est que la personne hypnotisée, une fois réveillée, ne se rappelle rien de ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique, tandis qu'une fois endormie de nouveau, elle se souvient parfaitement de tous les faits et gestes de ses sommeils antérieurs. Tous les sujets que j'ai observés se trouvaient dans ces conditions, comme je Pai indiqué déjà, pouvu que le sommeil fût assez profond (i).

(i) Je trouve cependant dans Braid une assertion contraire. A la page 46 de sa N eurhypnologie (trad. française de Jules Simon), on lit les lignes suivantes : « On dit que, quoique les somnambules naturels ne puissent se rappeler, une fois réveillés, rien de ce qu'ils ont fait pendant leur sommeil, ils en ont un souvenir vivace lorsqu'ils dorment de nouveau, je n^ai rien trouvé de semblable dans le soni'

Il semble donc qu'il y ait une sorte de dédoublement de la mémoire et de la conscience; il y aurait, d'une part, la vie ordinaire, normale, avec ses veilles et ses sommeils naturels et la vie somnambulique composée uniquement de la série des sommeils hypnotiques provoqués. II faut remarquer cependant qu'il n'y a pas séparation absolue entre ces deux vies, car le sujet hypnotisé se rappelle non seulement ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique, mais encore tout ce qui s'est passé pendant l'état de veille et pendant le sommeil naturel, ses rêves, par exemple. On verra même que le souvenir des faits qui se sont produits à l'état de veille pendant l'existence ordinaire est plus exact et plus précis pendant le sommeil provoqué.

nambuUsme provoqué par Vhypnotisation. » Il est vrai que dans le Chapitre additionnel, écrit en 1860, je vois le passage suivant qui concorde avec ce que j'ai observé : « On donnera le nom d'hypnotisme à la production du sommeil artificiel quand il y a perte de la mémoire, de façon qu'au réveil, le patient n'ait aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant le sommeil, mais qu'il se souvienne cependant, lorsqu'il est de nouveau plongé dans le même degré de l'hypnotisme » (p. 24!)). On saisit de suite la contradiction entre les deux passages. Cela tient-il à une erreur du traducteur, ou Hraid a-t-il simplement modifié son opinion en étudiant de plus près les phénomènes? Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que la deuxième opinion répond seule à la réalité des faits et doit seule être adoptée.

Il8 ÉTAT DE LA MÉMOIRE

Cet oubli au réveil des faits qui se sont accomplis pendant le sommeil hypnotique se retrouve aussi, du reste, la plupart du temps dans le somnambulisme naturel, avec lequel le somnambulisme artificiel a tant de points de contact; mais cet oubli n'est pas absolu. Il suffit de le suggérer au sujet pendant son sommeil pour qu'il se souvienne au réveil de tout ce qu^il a entendu, fait et dit pendant son sommeil; mais il faut absolument que la suggestion lui en ait été faite. Par lui-même et malgré tous ses efforts, il serait incapable de réveiller ces souvenirs ; il faut que ce soit une main étrangère qui mette en mouvement tout ce mécanisme mémoriel.

Certains observateurs ont cependant constaté un souvenir vague et confus, et Heidenhain en cite un exemple; mais, comme le fait remarquer Ladame (i), il est probable qu'il y a des variétés individuelles suivant les sujets ; cependant, pour ma part, toutes les fois que le sommeil était assez profond, et on pouvait toujours Tobtenir chez mes sujets, j'ai toujours constaté que le souvenir au réveil était tout à fait aboli.

Si Ton peut, par suggestion, provoquer le

(i) Ladame, la Névrose hypnotique. Neuchatel, 1881.

souvenir, on peut aussi, par le même procédé, abolir le souvenir de tout ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique et l'abolir de telle façon que le sujet n'en puisse avoir connaissance s'il est endormi de nouveau. Inutile d'insister sur ce fait, dont la réalité est hors de doute et dont on entrevoit facilement les conséquences.

En résumé, les lois suivantes régissent la mémoire hypnotique :

1° Le souvenir des états de conscience (sensations, actes, pensées, etc.) du sommeil provoqué est aboli au réveil, mais ce souvenir peut être ravivé par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante;

2^ Le souvenir des états de conscience du sommeil provoqué reparaît dans le sommeil hypnotique; mais ce souvenir peut être aboli par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante;

3° Le souvenir des états de conscience de la veille et du sommeil naturels persiste pendant le sommeil hypnotique ; mais ce souvenir peut . être aboli par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante.

Un mot à propos de ce dernier cas. J^ai dit

plus haut que ce souvenir était plus précis et plus exact que le souvenir ordinaire. Il me suffira d^en donner un exemple.

M"^ A... E... avait, au début du traitement par rhypnotisation, une répugnance invincible pour certains aliments, en particulier pour la viande et le vin. Il m^est arrivé plusieurs fois, pour m'assurer si elle suivait régulièrement les prescriptions alimentaires qui lui étaient faites, de lui demander ce qu'elle avait mangé la veille ou l'avant-veille. La plupart du temps, elle ne se le rappelait plus ou ne se le rappelait que très incomplètement. Je n'avais alors qu'à l'endormir pour qu'elle me dît exactement tout ce qu'elle avait mangé, sans oublier le plus petit aliment, avec une foule de détails auxquels, d'habitude, on ne fait guère attention dans un repas. Une fois réveillée, je lui énumérais tout son dîner par le menu depuis a jusqu'à ^, et elle était tout étonnée de me voir si bien renseigné.

Les faits que je viens de mentionner sont bien connus et, comme je Tai dit plus haut, la plupart des hypnotiseurs les ont observés déjà.

Mais il en est d'autres plus curieux, sur lesquels Tattention ne s'est pas portée jusqu'ici.

Je choisis comme types quelques observations

qui donneront, mieux que toutes les explications, une idée du phénomène.

M"® A... E... est endormie au laboratoire de physiologie de la Faculté, où je Tavais priée de venir pour prendre quelques tracés pendant le sommeil hypnotique.

Pendant son sommeil, je lui suggère qu'à son réveil elle verra M. X... (qui se trouve là) avec un nez en argent long de lo pouces et que cela lui paraîtra très drôle. A son réveil, elle regarde M. X... et se met à éclater de rire.

— Qu'y a-t-il ?

— Vous le voyez bien ; ce nez !

— • C'est une suggestion que je vous ai donnée, ce n'est pas vrai.

— Mais je le vois bien.

— Eh bien ! je vais vous l'enlever, cette suggestion.

— Je la lui enlève par simple affirmation.

— Regardez bien : M. X... n'a plus de nez d'argent; il est comme tout le monde. Regardez.

— En efïet.

— Et de suite après je lui demande : Vous rappelez-vous avoir vu tout à l'heure M. X... avec un nez d'argent?

— Mais non, il a toujours été comme je le vois.

Le souvenir de l'hallucination suggérée avait disparu presque instantanément.

Pour les actes, même résultat.

M""^ H... A... est endormie par la fixation du regard. Pendant son sommeil, je lui suggère que, trois minutes après son réveil, elle ira embrasser une petite paysanne qu'elle voit pour la première fois et qui dessine dans un coin de la pièce. Au bout de trois minutes. M""® H... A... se lève, embrasse le petite paysanne toute stupéfaite de cette caresse inattendue et retourne à sa place. Un moment après, je demande à M°^^ H... A...: Que venez- vous de faire tout à l'heure ?

— Moi, rien.

— Vous venez d'embrasser mademoiselle.

— Moi 1 mais non !

Elle a tout à fait oublié Tacte suggéré pendant son sommeil et exécuté par elle à son réveil.

On verra plus loin que des actes, même beaucoup plus compliqués et mettant en jeu tous les ressorts de Pâme humaine, peuvent être oubliés de la même façon.

Mais ce n'est pas tout. Le souvenir des suggestions faites à l'état de veille peut être aboli, tout comme celui des suggestions faites pendant le sommeil hypnotique (i).

M"^A... E... cause avec nous; elle n'a pas encore été endormie ce jour-là et est parfaitement éveillée. Au milieu de la conversation, je lui ferme la main en lui disant : Vous ne pouvez plus ouvrir la main. — Elle l'essaie inutilement. Mais ouvrez-moi la main, je ne pourrai plus travailler, dit-elle. — Au bout d'un certain temps, je lui ouvre la main par simple affirmation, en lui disant : Vous pouvez maintenant ouvrir la main. — Elle Touvre. Quelques instants après, je lui demande : Vous souvenezvous que vous ne pouviez pas ouvrir la main? — Mais j'ai toujours pu l'ouvrir.

Autre exemple :

M"^ A... E... étant éveillée et dans les mêmes conditions que dans l'expérience précédcni.. ,c lui fais la suggestion suivante : Dans une minute, vous verrez votre amie avec un chapeau blanc (elle avait un chapeau grenat). La sug-

(i) Voir plus loin le paragraphe sur les suggestions à l'état de veille.

gestion se réalise. Je la lui enlève ensuite par affirmation, mais avec une certaine difficulté. Je lui dis : Regardez maintenant; elle a un chapeau grenat.

— Non, elle a un chapeau blanc.

— Non.

-Si.

~ Non.

— Regardez-moi bien, lui dis-je ; je vous affirme qu'elle a son chapeau ordinaire, un chapeau grenat et je lui demande alors : Quel chapeau a-t-elle ?

— Son chapeau grenat.

— Un moment après, je lui dis : Votre amie a-t-elle toujours eu son chapeau grenat ?

— Mais certainement.

— Vous ne vous rappelez pas l'avoir* vue avec un chapeau blanc ?

— Jamais.

Le souvenir s'était éteint de suite, malgré la résistance qu'elle avait opposée à la disparition de la suggestion.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cet oubli se produit même quand on appelle d'une façon particulière l'attention du sujet sur le phénomène qui lui est suggéré à Tétat de veille.

M"« A... E... est à l'état de veille. Je lui fais tourner les mains Tune sur l'autre.

— Vous ne pouvez plus les arrêter.

— Le mouvement continue malgré ses efforts.

— Je lui demande : Vous êtes bien éveillée ?

— Mais certainement.

— Vous nous voyez bien tous ?

— Oui.

— Vous savez bien ce que vous faites ?

— Oui.

— Vous voyez bien que vous tournez les mains?

— Oui; arrêtez-les moi.

— Vous le rappelerez-vous tout à l'heure ?

— Oui.

— Je lui arrête les mains. Je lui demande alors: Vous souvenez- vous de ce que vous faisiez tout à l'heure ?

— Quoi?

— Vous ne vous rappelez pas que vous tourniez les mains et que vous ne pouviez pas les arrêter ?

— Non.

Mais ce ne sont pas seulement des actes ou des hallucinations simples qui, après avoir été

suggérés à l'état de veille, peuvent être ainsi oubliés; le même phénomène s'observe pour des actes plus longs et plus complexes.

M"® A... E... venait d'arriver chez M. Liébeault. A peine entrée, je lui dis : Dans une minute vous irez changer les deux bustes (Thiers et Béranger) qui sont sur cette étagère. Au moment dit, elle exécute l'acte suggéré et ne se le rappelle plus un instant après. M""^ H... A... qui est entrée avec elle me dit alors : Oh ! moi ! je suis sûre que je ne l'aurais pas fait. — Eh bien! lui répliquai-je, dans une minute vous viendrez prendre un sou dans la poche de mon gilet et vous le mettrez dans la vôtre. La minute écoulée, après un moment d'hésitation, M"^®H... A... se lève, introduit sa main dans la poche de mon gilet, en retire un sou et le met tranquillement dans sa poche. Un peu après je lui dis : Videz donc votre poche. Elle me regarde un peu étonnée; cependant sans faire d'observation, elle vide sa poche, en étale le contenu sur ses genoux, y trouve le sou, le considère un instant et le met dans son porte-monnaie. Ce sou n'est pas à vous, lui dit un des assistants, vous venez de le prendre à M. Beaunis.

Elle ne se souvient de rien et ne paraît pas convaincue du tout qu'il ne lui appartient pas.

Je crois inutile de donner d'autres exemples; ceux-là suffisent pour que le lecteur se fasse une idée du phénomène sur lequel je désire appeler l'attention.

Dans certains cas cependant, le souvenir n'est pas aboli aussi rapidement et il subsiste encore pendant quelques minutes; mais j'ai toujours constaté, sauf les exceptions qui seront mentionnées plus loin, que ce souvenir finit par disparaître complètement.

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces suggestions faites à l'état de veille et ainsi oubliées sont parfaitement remémorées pendant le sommeil hypnotique. Le sujet endormi se rappelle non seulement tout ce qui s'est passé pendant le sommeil provoqué, mais encore il se souvient de tout ce qui lui a été suggéré à l'état de veille, hallucinations ou actes.

Il est donc impossible, et c'est là une conséquence importante des faits précédents, d'assimiler cet état de veille dans lequel les suggestions sont possibles à l'état de veille ordinaire. Il y a là un état particulier tout à fait spécial et qui mérite une étude à part. Cette étude, je la

ferai plus loin ; aussi je laisse de côté pour le moment, cette question, sur laquelle j'aurai à revenir tout à l'heure.

Le nombre assez restreint des sujets sur lesquels ont porté mes observations ne me permet pas de généraliser d'une façon absolue les conclusions que je pourrais tirer des faits précédents et je n'oserais pas affirmer que, dans tous les cas, le souvenir des suggestions faites à l'état de veille est aboli et ne peut être retrouvé que dans le sommeil hypnotique; mais ce qui est certain, c'est que pour ce qui me concerne, je l'ai toujours observé depuis que mon attention a été attirée sur ces phénomènes.

Il y a cependant des exceptions. Elles se produisent dans les conditions suivantes :

Une première catégorie d'exceptions se rencontre quand les suggestions (qu'elles soient faites à l'état de sommeil ou à l'état de veille, peu importe), quand les suggestions, dis-je, doivent avoir leur réalisation, non immédiatement, mais à longue échéance.

En voici quelques exemples.

Je dis à M"« A... E... (suggestion faite à l'état de veille) : Cette après-midi, vous dormirez

cinq minutes toutes les heures. La suggestion se réalise et le lendemain elle se rappelle très bien qu'elle a été surprise toutes les heures par le sommeil et que chaque fois elle a dormi cinq minutes, comme Ta constaté du reste son amie, qui travaillait dans la même pièce qu'elle.

On dit à un sujet : Vous viendrez me trouver tel jour, à telle heure; il vient à l'heure dite et se souvient parfaitement après de sa visite.

Pour les rêves suggérés, il en est de même.

On suggère à M"^ A... E... que, la nuit suivante, elle rêvera qu'elle pêche à la ligne et qu'elle prend beaucoup de poisson. Le rêve a lieu comme il avait été dit, et le lendemain matin, elle se rappelle fort bien tout ce qu'elle a rêvé et nous raconte les incidents et les détails de la pêche qui lui a été suggérée.

Il semble que la perte du souvenir ne s'étende qu'à un certain laps de temps (plus ou moins long et à déterminer) après l'intimation de la suggestion.

Je passe maintenant à un autre côté de la question. La mémoire est-elle surexcitée dans le somnambulisme provoqué ?

Cette surexcitation a été observée, comme on sait, dans le somnambulisme naturel, et je ne

BlîAUNIS. 9

m'arrêterai pas à répéter les exemples qui se trouvent partout, tel que celui de cette servante de curé qui parlait hébreu dans ses accès de somnambulisme.

Dans le sommeil hypnotique, il est incontestable que cette surexcitation existe et j'en ai cité déjà un cas; on a vu que les sujets, pendant le sommeil provoqué, se rappellent avec une très grande précision des détails de leur existence qui leur échappent complètement à l'état de veille. Mais il faut faire une distinction.

Dans la mémoire, il y a deux choses; il y a d'abord la facilité avec laquelle une impression quelconque se fixe dans le cerveau et il y a ensuite la facilité avec laquelle cette impression, une fois fixée, revient à la conscience ou autrement dit, ce que les Anglais appellent la recollection. Cette seconde aptitude est évidemment augmentée dans le sommeil hypnotique. Pour la première, je ne saurais être aussi afïirmatif.

J'ai essayé plusieurs fois des expériences sur . quelques somnambules pour décider la question et en particulier sur AP^^ A... E..., Louise D..., et sur M^® K... Je leur lisais, pendant le sommeil provoqué, une série de chiffres ou de lettres que je leur faisais répéter soit pendant le

sommeil^ soit après le réveil, en leur suggérant de les retenir, et je n'ai jamais obtenu de résultats dignes d'être mentionnés.

La mémoire (fixation des impressions) ne m'a pas paru être différente de ce qu'elle était à l'état de veille.

Peut-être en multipliant les exercices, en agissant par des suggestions énergiques et répétées, arriverait-on à un résultat favorable, et je me propose, si j'en rencontre l'occasion, de reprendre ces expériences ; mais elles demandent beaucoup de temps et de patience de la part des deux personnes en jeu, et bien des obstacles s'opposent à ce qu'elles soient continuées avec la suite et la précision nécessaires dans une matière aussi délicate.

Mais s'il est difficile d'accroître la mémoire d'une façon générale, c'est-à-dire de faire qu'un sujet dont la mémoire est habituellement lente et paresseuse retienne facilement une série de chiffres, une page de prose, une tirade poétique, on peut, avec la plus grande facilité, la surexciter localement, si je puis m'exprimer ainsi, c'està-dire en portant, par suggestion, l'attention du sujet sur un point déterminé; on pourra, par exemple, donner à un sujet une idée fixe^ celle

d'une lettre, d'un mot, d'un air de musique, de façon qu'il ne puisse parler, écrire, chanter que d'après l'idée fixe qui lui aura été suggérée. Il y a là, dans Tordre intellectuel, quelque chose de comparable à la contracture qu'on peut déterminer dans un muscle par suggestion ou mieux encore à ces mouvements automatiques que le sujet ne peut arrêter dès qu'on les lui a suggérés.

On sait, depuis les recherches de Braid et Durand de Gros (D'' Phihps) (i), et on en trouve des exemples nombreux dans les mémoires de Gh. Richet, Bernheim, Liégeois, etc., avec quelle facilité on peut déterminer par suggestion des pertes partielles ou totales de la mémoire.

L'amnésie provoquée est un des chapitres les plus curieux et les mieux étudiés de l'hypnotisme. Aussi ne m y arrêterai-je pas. Ges faits sont bien connus aujourd'hui. G'est ainsi qu'on peut faire oublier à un sujet les voyelles, les consonnes, telle voyelle ou telle consonne détermi-

(i) Philips, Électro-dynamisme vital ou les relations physiologiques de l'esprit et de la matière. Paris, i855, in-S».— Cours théorique et pratique de Braidisme ou hypnotisme nerveux, Paris, 1860.

née, les nombres, Tempêcher de compter jusqu'à un chiffre donné, lui enlever la notion des substantifs, des noms, de son propre nom, lui faire oublier des périodes entières de son existence, abolir en lui la notion de la personnalité, provoquer même, comme Ta fait M. Liégeois, la perte totale de la mémoire. Les amnésies partielles peuvent porter sur les plus petits détails, sur les faits les plus insignifiants, comme sur les notions les plus l complexes et les plus abstraites.

L'hypnotisme permet de reproduire à volonté et instantément toutes les formes des troubles de la parole qui ont été si bien étudiées dans ces derniers temps (i), et on peut les reproduire avec une variété que la cliniqne ne connaît pas et qui n'a d'autre limite que la volonté de l'hypnotiseur.

Si l'on admet que tous nos souvenirs ont leurs conditions d'existence dans des cellules nerveuses et dans des groupes de cellules, et il est difficile de ne pas en venir là, on pourrait dire qu'on paralyse par suggestion telle ou telle

(i) Voy. Kussmaul, Les Troubles de la parole. Trad. par A. RuefF, avec une préface de Benj.Ball. Paris, 1884.

cellule ou tel ou tel groupe cellulaire comme on paralyse un muscle ou un membre.

Pour terminer ce qui concerne la mémoire, il me reste à parler de cette mémoire inconsciente^ comme l'appelle Gh. Richet, grâce à laquelle un acte suggéré pendant le sommeil s'accomplit au moment fixé par l'hypnotiseur, alors qu'à son réveil le sujet ne se souvient de rien. On trouvera des exemples de ces suggestions à longue échéance dans les mémoires de Gh. Richet, Bernheim, Liégeois, etc., et je pourrais y ajouter mes observations personnelles. M. Liégeois a fait une suggestion à cent jours de distance, et elle se réalisa avec une précision mathématique (i). « Ge qu'il y a de remarquable, dit Gh. Richet, c'est cette conscience absolue qui fait que, même à une très longue distance de temps, un souvenir persiste, quoique la personne qui se souvient ne sache pas qu'elle se souvienne;... c'est un souvenir ignoré, »

Il en est bien de même, à un certain point de vue, dans l'état ordinaire. Les connaissances acquises, les faits, les images, les idées existent

(i) J'ai vu se réaliser à jour fixe une suggestion que j'avais faite 172 jours auparavant (voir V Appendice).

dans notre cerveau, et nous n'en avons nullement conscience pendant des mois, des années, parfois même des périodes entières de notre existence. On prononcera devant nous le nom d'une personne que nous aurons connue étant enfant, d'un camarade de collège, par exemple, et après quarante ans, ce nom qui nous revient à l'esprit réveille en nous toute une série de faits, d'images, d'idées qui dormaient dans notre souvenir, qui n'y avaient jamais reparu depuis et ne s'y seraient peut-être jamais développées si ce nom n'avait frappé notre oreille.

Mais il y a, entre cette mémoire inconsciente ordinaire et la mémoire inconsciente de l'hypnotisé, une différence capitale.

Toutes nos connaissances, toutes nos acquisitions qui dorment ainsi dans notre cerveau peuvent^ à un moment donné, être retrouvées et reparaître. Nous avons oublié un nom; nous le cherchons en vain quoique nous l'ayons sur les lèvres, il nous échappe obstinément; puis à un moment donné, il nous revient, il nous saute à l'esprit, ramené par une consonnance, une association d'idées ou par toute autre cause dont nous n'avons parfois pas même conscience.

Chez l'hypnotisé, il n'en est pas de même. Je

lui suggère pendant son sommeil que dans dix jours, à cinq heures, par exemple, il ouvrira un livre déterminé à la page 25 ; Tidée d'ouvrir le livre à cette page existe dans son esprit; elle y existe tellement puissante qu'à Theure dite il ne pourra pas faire autrement que de l'ouvrir ; et cependant cette idée ne peut lui revenir avant l'époque fixée; il a beau savoir qu'une suggestion lui a été faite en le prévenant d'avance, on peut lui mettre devant les yeux le livre en question ouvert à la page 25, Tidée reste dans le cerveau sans se développer, inerte jusqu'au moment déterminé d'avance; mais alors elle surgit instantanément dans Pesprit et fatalement se réalise en acte. On dirait un mécanisme disposé pour produire à heure fixe un mouvement comme un mécanisme d'horlogerie. Il y a là un caractère essentiel, distinctif. La suggestion faite îie se réalise qu'à l'heure dite et fie peut se Idéaliser avant, même quand les associations qui devraient la réveiller avant ont lieu. On ne trouve aucun fait analogue dans Tétat ordinaire. Ces faits sont évidemment bien embarrassants, et il est bien difficile d'en donner une interprétation satisfaisante.

Mais ces faits ne sont pas les seuls.

Tous les observateurs qui se sont occupés de cette question ont constaté avec quelle précision se fait chez les somnambules, l'appréciation du temps. Vous dites à un sujet : Vous dormirez cinq minutes, dix minutes, une demi-heure, et le sommeil dure exactement le temps prescrit. Dans les suggestions à longue échéance, cette appréciation du temps est encore plus remarquable. Je transcrirai à ce propos un passage de Paul Janet (i).

« Ce qui m'étonne dans ces faits, ce n'est pas de voir imprégnée et persistant dans le souvenir une image dont on n'a pas conscience ; les faits de mémoire inconsciente et automatique sont aujourd'hui trop nombreux et trop constatés pour être l'objet d'un doute.

« J'admets, en outre, que ces souvenirs ignorés, comme les appelle M. Gh. Richet, puissent se réveiller à une époque quelconque, suivant telle ou telle circonstance.

« Je comprendrais encore le retour, même à une époque fixe, de ces images et des actes qui en sont la suite, si l'opérateur les associait à l'apparition d'une sensation vive; par exemple : « Le jour où vous verrez M. un tel, vous l'em-

(i) Paul Janet, Revue politique et littéraire {i6 août 1884).

brasserez », la vue de M. un tel devant servir de stimulant au réveil de l'idée.

<( Mais ce que je ne comprends absolument pas, c'est le réveil à jour fixe, sans autre point de rattache que la numération du temps, par exemple dans irei:(e jours. Treize jours ne représentent pas une sensation, c'est une abstraction. Pour rendre compte de ces faits, il faut supposer une faculté inconsciente de mesurer le temps. Or, c'est là une faculté inconnue ; ici la filière des analogies est complètement rompue. Tout s'expliquait jusque-là par les lois de l'association des idées, des images et des mouvements; mais nous faisons ici un saut brusque. Aucune association ne peut ici expliquer le fait de compter treize jours sans le savoir. Nous sommes sur la pente des facultés mystérieuses du magnétisme animal. La théorie suggestive proprement dite est ici en défaut (i). »

J'aurais plusieurs remarques à faire a propos de ce passage.

La première et la plus générale, c'est que l'impossibilité de comprendre ou d'expliquer un fait ne prouve rien contre la réalité de

(i) Page 201.

ce fait. Que de phénomènes de tout ordre en sont encore à attendre leur explication ! Or, le phénomène sur lequel M. Paul Janet fait des réserves qui équivalent presque à une négation, appartient aux faits les mieux démontrés et les plus connus de Thypnotisme, faits qu'on peut reproduire avec la plus grande facilité.

Une remarque plus importante est la suivante : Treize jours, dit M. Paul Janet, ne représentent pas une sensation; cest une abstraction. Cette opinion ne me semble pas pouvoir être admise. Un Jour n'est pas une abstraction, tant s'en faut. Cette idée représente une série d'impressions déterminées, produites par les agents extérieurs (lumière, température, état hygrométrique, etc.) sur notre organisme et qui amènent dans cet organisme des réactions de divers ordres. Un jour est donc, en réalité, non pas une sensation, mais une succession de sensations et de réactions inconscientes. A la périodicité des jours, des semaines, des mois, des saisons, correspondent des variations organiques périodiques qui, dans certaines conditions, peuvent acquérir assez d'intensité pour constituer une sorte de « faculté inconsciente de mesurer le temps », quoique le mol faculté soit un

peu trop philosophique pour caractériser une aptitude organique de cette nature.

Bien que cette question ait été jusqu'ici fort peu étudiée par les physiologistes, l'observation des faits suffit.

Les animaux ne connaissent-ils pas exactement l'heure à laquelle on leur donne habituellement leur nourriture et, s'il y a un retard, ne montrent-ils pas, par leur impatience et leur agitation, qu'ils en ont parfaitement conscience?

Chez l'homme civilisé, dans la vie artificielle et compliquée que nous nous sommes créée, cette aptitude n'est plus apparente, mais n'en est-il pas de même de beaucoup d'autres? Quel rôle inférieur jouent, par exemple, chez nous., les sensations olfactives, et cependant les sauvages, les Indiens du Pérou, par exemple, reconnaissent dans la nuit par Todorat, la présence d'un étranger à une distance considérable. Du reste, chez l'homme civilisé lui-niême, cette faculté inconsciente de mesurer le temps existe encore à l'état latent et peut reparaître dans certains cas; tel est le réveil volontaire à heure fixe qui, malgré les doutes de l'auteur, est un fait bien constaté et qu'il est impossible de nier. Pourquoi un accès de fièvre revient-il à la

même heure tous les jours, tous les deux jours, toutes les semaines, et cela n'indique-t-il pas que la mesure du temps n'est pas une abstraction, mais qu'elle a ses racines et ses conditions dans la vie même de Torganisme? Chez les somnambules chez lesquels les sensations et les impressions peuvent acquérir un degré remarquable de finesse et d'acuité, ne se peut-il pas que cette aptitude, à peine ébauchée à l'état ordinaire, prenne sous l'influence de la suggestion une intensité et une précision inconnues ? Ceci n'est pas une explication, mais grâce à ces considérations, le phénomène ne perd-il pas un peu le caractère mystérieux qu'on serait tenté de lui attribuer?

En terminant ce qui concerne la mémoire dans le somnambulisme provoqué, je ne puis m'empêcher de faire une remarque, spécialement en ce qui concerne les amnésies partielles.

Jusqu'ici, la plupart des expériences faites sur des hypnotisés ont porté sur des personnes d'une intelligence plus ou moins développée, mais d'une instruction ordinaire ou au-dessous de l'ordinaire. Il serait intéressant d'étudier la question sur des personnes d'une intelligence

supérieure ou ayant une aptitude spéciale, par exemple un artiste, un mathématicien, un philosophe. Qu'arriverait-il si on suggérait à un philosophe hypnotisé qu'il a oubhé l'idée de causalité, à un mathématicien la notion de profondeur, à un artiste l'idée du beau ? Quels raisonnements, quels calculs, quelles œuvres obtiendrait-on dans ces conditions ?

Je ne veux pas entreprendre ici l'étude complète des suggestions. Cette étude, pour tout ce qui concerne les phénomènes pris en euxmêmes, a été faite et très bien faite par les divers auteurs qui se sont occupés de l'hypnotisme (i).

Aussi n'insisterai-je ici que sur les faits moins connus ou sur ceux qui ont un intérêt psychologique particuKer.

Il est surtout trois questions qui, à ce point de vue, méritent une étude approfondie, celle des suggestions à l'état de veille, celle des hallucinations provoquées et celle de la résistance aux suggestions, à laquelle se rattache celle de la volonté et de la spontanéité dans le sommeil somnambulique.

Mais avant d'aborder ces trois questions capi-

(O Voyez Cullerre, Magnétisme et Hypnotisme. Paris,

taies, je dirai quelques mots de divers points particuliers de Thistoire des suggestions.

On sait ce qu'on entend par suggestions par attitude, phénomène découvert par Braid et qui depuis a été reproduit nombre de fois, car c'est un de ceux qui impressionnent le plus vivement quand on le voit pour la première fois. Si l'on donne, par exemple, au sujet hypnotisé l'attitude de la prière, on lui suggère, sans qu'une parole soit prononcée, l'idée de prière, et on provoque des hallucinations ou des actes en rapport avec cette idée. Il y a donc une liaison intime entre un mouvement, même communiqué, et les pensées et les sentiments dont cemouvement est l'expression.

J'ai pu constater un fait d'un autre genre, mais dans le même ordre d'idées ; un résultat analogue peut être obtenu par la simple articulation des mots.

M"® A... E... étant endormie, je lui dis :

— A votre réveil, vous direz à votre amie M"«« H... A... :

— Je voudrais bien manger des cerises.

— Je la réveille au bout d'un certain temps et peu après je la vois s'approcher de son amie et

lui parler bas à l'oreille. Alors m'adressant à elle.

— Vous venez de dire à M^^^ H... A... que vous voudriez bien manger des cerises.

— Gomment le savez- vous? dit-elle tout étonnée.

— Je le sais.

— Le lendemain, M°^« H... A... me dit qu'avant de rentrer chez elle, M"» A... E... avait acheté des cerises, car, disait-elle, elle avait une envie folle d'en manger.

Je ne lui avais suggéré que l'articulation de la phrase : le désir était venu à la suite, preuve de plus de la liaison étroite qui existe dans le cerveau entre Tidée ou plutôt un sentiment, le désir, et les mots qui servent à l'exprimer. Tout se tient : le mot, Tidée, le sentiment ; la cohérence est intime entre ces trois choses, comme si toutes les trois avaient leur substratum dans le même centre nerveux. L'expression du désir se confond avec le désir lui-même.

Mais pourquoi cette confusion se fait-elle chez l'hypnotisé? A Tétat ordinaire, je pourrai répéter vingt fois cette phrase : « Je voudrais bien manger des cerises », sans que le désir m'en vienne réellement; je puis prendre une

Beaunis. 10

plume à la main sans avoir le désir d'écrire. La liaison entre le désir et l'expression motrice qui le réalise d'habitude n'est donc pas aussi intime que dans l'état somnambulique. Il semble que quelque chose vienne enrayer l'association ou la transmission nerveuse qui rattache l'expression du désir au désir lui-même, autrement dit le centre moteur au centre sensoriel; il y a là comme une influence d'arrêt qui s'exerce à l'état normal et qui ne s'exerce plus à l'état somnambulique.

Il faut cependant faire quelques remarques sur ce sujet.

D'abord dans le cas que [je suppose, en prononçant certains mots ou en me plaçant dans une attitude déterminée, j'ai le sentiment que je fais une expérience et que ces paroles, cette attitude ne correspondent en réalité à aucun désir, à aucun sentiment particulier; c'est un essai que je fais et je sais parfaitement que je fais un essai. Or, qui dit « essayer » dit aussi « ne pas croire d'avance », de sorte qu'en dernière analyse, cela revient à dire que je me mets volontairement dans un état psychologique peu favorable à la manifestation du désir et du sentiment en question. Si, en effet, je cherche à vérifier un

fait quelconque, je commence par me mettre en garde contre toutes Jes causes d'erreur, c'est-àdire par douter. Le septicisme est la première qualité de l'expérimentateur.

Je ferai encore une autre remarque.

A Pétat ordinaire, le désir précède l'expression de ce désir et les actes moteurs par lesquels on le réalise , c'est là la marche habituelle du processus cérébral ; la transmission nerveuse se fait des centres émotifs au centres moteurs. Mais la transmission en sens inverse est tout fait à exceptionnelle. Cependant je n'affirmerais pas qu'elle ne peut se faire à l'état ordinaire de veille. Je suis convaincu que si l'on disait à une dévote : « Mettez-vous à genoux ». l'association entre cette attitude et l'idée de prier ferait monter bientôt la prière à ses lèvres, et si cette phrase « je voudrais manger des cerises », était répétée dans certaines conditions, par exemple un jour de chaleur, et après une longue marche en plein soleil, je ne répondrais pas que le désir réel ne finît par arriver bien vite. On pourra me dire, il est vrai^ que, dans de telles conditions, il ne serait même pas nécessaire que les paroles fussent prononcées. Il y, a donc, à l'état normal, une liaison intime entre un senti-

ment, une passion, et les actes moteurs qui les réalisent ordinairement; mais, d'habitude, cette liaison se fait du sentiment au mouvement et seulement dans des cas exceptionnels du mouvement au sentiment. Or c'est un fait général d'innervation que les transmissions nerveuses les plus fréquemment exécutées sont aussi celles qui se produisent avec le plus de facilité et qui sont le plus difficilement enrayées, tandis que, quand ces transmissions ne se font que très rarement, le moindre obstacle peut les arrêtrer. Quels sont maintenant ces obstacles? Quelles sont ces influences d'arrêt? Il est difficile de le préciser, mais il est très probable qu'il faut les chercher dans les sensations de toute nature qui, de la périphérie sensitive, aboutissent aux centres nerveux.

Je ne saurais aller plus loin dans ranaÎ3^se de ces faits, qui rentrent dans la physiologie générale de rinnervation et dans l'étude des actions d'arrêt; j'aurai peut-être occasion d'y revenir plus tard.

Quoi qu'il en soit, chez l'hypnotisé chez lequel toutes les sensations sont abolies, à l'exception de celles sur lesquelles porte la suggestion, toutes les causes étrangères qui peuvent

agir comme influence d'arrêt ont disparu et le champ reste absolument libre à Tactivité du groupe cérébral localisé sur lequel on a concentré toute la puissance nerveuse du sujet. Cette activité est enfermée dans un cercle limité par la volonté de l'hypnotiseur, mais, dans ce cercle limité, elle évolue avec une facilité et avec une rapidité plus grandes qu'à Pétat ordinaire ; rien d'étonnant alors à ce que Faction réciproque des centres moteurs et des centres émotifs s'exerce dans toute sa plénitude, soit dans un sens, soit dans l'autre.

Les î^êves peuvent être suggérés avec la plus grande facilité pendant le sommeil hypnotique, et ces rêves qui se réalisent pendant le sommeil naturel ont la vivacité et la netteté des objets réels. Il m'a semblé, d'après ce que racontent les sujets, que ces rêves suggérés étaient plus nets, plus réels que les rêves ordinaires ; ils sont aussi plus réguhers, moins incohérents; leurs péripéties s'enchaînent mieux, et cela se conçoit puisqu'en les suggérant on leur assigne en général une certaine logique ; mais il serait aisé, si l'on en avait la fantaisie, de suggérer aux sujets hypnotisables les rêves les plus bizarres et les plus fantastiques. Plusieurs fois déjà, des sujets

m'ont demandé de leur donner tel ou tel rêve pendant leur sommeil naturel, et toujours le rêve s'est réalisé ponctuellement.

Un fait plus important et dont l'utilité est plus directe, c'est qu'on peut suggérer au sujet Vabsence de rêves et procurer ainsi à une personne tourmentée par des rêves fatigants ou par des cauchemars, le sommeil le plus tranquille et le repos le plus absolu de la pensée.

La suggestion hypnotique peut porter non seulement sur des sensations et sur des actes, elle a une influence plus haute ; elle peut agir sur les passions, les sentiments, le caractère. On peut rendre à volonté un sujet triste, gai, colère, etc. : on peut modifier à son gré et instantanément son caractère moral.

J'ai assisté chez mon collègue, le D'" Bernheim, à une expérience des plus intéressantes à ce point de vue sur une jeune somnambule de son service d'hôpital. En une heure, nous la fîmes passer par toutes les variétés possibles de passions et d'aptitudes intellectuelles : orgueil, colère, affection, douceur, esprit, amour, jalousie, etc. ; nous lui fîmes parcourir toute la gamme des sentiments et de l'intelligence; nous la rendîmes tour à tour gaie, sérieuse, légère,

travailleuse, bavarde, spirituelle, dévote, etc., et, à chaque suggestion nouvelle, c'était une nouvelle scène du plus grand intérêt psychologique.

En un mot, on peut jouer de Pâme humaine comme on joue d'un instrument et, quelque étrange que puisse paraître la comparaison, tous ceux qui assisteront à un spectacle semblable en reconnaîtront la justesse.

Un fait moins connu et plus important, c'est qu'on peut obtenir ainsi par suggestion non seulement des modifications t ei7tpor ailles ^ mais des modiûca.tions persistantes du caractère.

M^^^ A... E..., qui était anémique et avait des idées tristes, était devenue beaucoup plus gaie depuis qu'elle était hypnotisée (au bout d^un mois), elle constatait parfaitement elle-même le changement qui s'était opéré dans son moral ; elle était devenue plus gaie, moins sombre et en même temps, disait-elle, plus sérieuse.

Le D^ Liébeault qui, dans sa longue carrière, a eu de nombreuses occasions d'expérimenter sur ce sujet, serait plus compétent que moi pour traiter cette face de la question; mais j'en ai vu chez lui un exemple frappant.

M. D.. . était grand fumeur et en même temps

grand buveur de bière, ce qui va souvent ensemble, et cela à un tel degré que sa santé en était réellement compromise et inquiétait sa famille. M. Liébeault Thypnotisa et lui suggéra pendant son sommeil qu'il ne fumerait plus et ne boirait plus de bière; il lui traça en un mot tout un programme hygiénique qui, suivi docilement par le sujet, amena un résultat excellent que toutes les exhortations de la famille et la volonté même de M. D... avaient été impuissantes à obtenir. Quelques séances d'hypnotisation et la suggestion avaient suffi.

Le même effet fut obtenu par le même moyen sur un médecin, très distingué d'ailleurs, mais trop adonné à l'alcool; chez lui aussi, quelques séances suffirent; mais, au bout de trois mois, il retomba dans ses habitudes d'intempérance et je ne sais s'il a de nouveau eu recours au D^ Liébeault.

On conçoit facilement en effet que, dans les cas invétérés, et quand il s'agit de modifier des habitudes prises depuis longtemps et de changer radicalement le caractère, il faille s'y prendre à plusieurs reprises et continuer pendant longtemps les suggestions hypnotiques. Mais il faut

DES SUGGESTIONS l53

évidemment que Je sujet s'y prête un peu luimême.

Je citerai à ce propos un exemple curieux.

On amène un jour au D^ Liébeault un enfant indolent et paresseux dont on ne pouvait rien faire. M. Liébeault Tendormit et lui suggéra de bien s'appliquer et de travailler; tout alla bien pendant quelque temps et Tenfant faisait merveille. Mais au bout de quelques mois les habitudes de paresse reprirent le dessus; les parents voulurent essayer du même moyen, mais on se heurta à un obstacle inattendu : l'enfant ne voulut absolument pas se laisser endormir; il avait travaillé parce qu'il y avait été forcé par la suggestion qui lui avait été faite, mais il avait travaillé à contre-cœur et ne voulait plus s'exposer à recommencer. Il était, comme Figaro, paresseux avec délices, et toutes les exhortations de ses parents restèrent sans effet sur lui.

Les cas analogues sont trop peu nombreux jusqu'ici pour savoir jusqu'à quel degré on peut ainsi modifier par, suggestion Tétat moral du sujet et le modifier d'une façon persistante; mais les faits que je viens de citer, et il en est d'autres encore, permettent de concevoir de légitimes espérances, et peut-être y a-t-il dans

rhypnotisme les bases d'une thérapeutique morale. On sait à quelles déceptions a abouti le traitement moral de Talcoolisme comme de toutes les autres passions humaines. Sera-t-on plus heureux avec l'hypnotisme ? S'il n'est pas certain qu'on réussisse, on conviendra du moins, qu'en présence des faits précédents, il est rationnel d'essayer.

La suggestion peut-elle agir aussi sur les aptitudes intellectuelles? Là les faits sont moins évidents et moins nombreux.

Cependant le D' Liébeault a obtenu sur quelques enfants des résultats encourageants, et je crois que des essais de ce genre devraient être tentés dans les établissements spéciaux dans lesquels sont recueillis les enfants dits arriérés.

On pourrait aussi essayer dans les asiles d'aliénés sur quelques-uns des enfants faibles d'esprit ou imbéciles qui y sont confondus avec les idiots et qui paraîtraient susceptibles de recevoir une certaine instruction.

Pour ma part, je suis convaincu que l'hypnotisme deviendra un jour un puissant moyen de moralisation et d'éducation, mais pour cela il y a encore bien des résistances à vaincre et des préjugés à surmonter.

Il me reste un dernier point à traiter, avant de passer à l'étude des suggestions à l'état de veille, c'est celui de la coexistence des suggestions. Cette coexistence peut se faire de plusieurs façons dont les observations suivantes donnent des exemples.

Victorine L... est à l'état de veille. M. L... place dans sa main un doigt de la main droite de Victorine L... en lui disant : Vous ne pouvez plus retirer votre doigt, il est collé à ma main; elle essaye et fait des tentatives infructueuses pour détacher son doigt. Je fais alors la même chose avec un doigt de sa main gauche et avec le même résultat. Elle ne peut détacher ses doigts de nos mains, et rien de plus curieux, lorsque nous nous écartons tous deux lentement, de voir ses bras s'étendre comme si on Técartelait et l'expression singulière de sa figure quand l'écartement est arrivé à son maximum.

On peut aussi donner en même temps une hallucination gaie tandis qu'un autre expérimentateur donne une hallucination triste, et le sujet passe par des alternatives d'émotion qui se reflètent sur sa figure, et quelquefois même la coexistence de deux émotions contraires donne à son visage une sorte d'expression mixte im-

possible à décrire. Seulement, il ne faut pas qu'une des deux suggestions simultanées tende d'une façon formelle à détruire l'autre. Dans ce cas, en effet, une seule des deux réussit. Ainsi, si je dis à un sujet : « Vous êtes rivé à votre chaise, il vous est impossible de vous lever », et qu'une autre personne vienne lui dire : « Levezvous de votre chaise », cette dernière suggestion restera sans résultat.

Cette coexistence de suggestions peut se faire aussi d'une autre façon. Ainsi je puis, dans le sommeil hypnotique, suggérer à un sujet qu'il fera telle chose huit jours après, le lendemain lui suggérer qu'il exécutera un autre acte dans quatre jours, le surlendemain lui donner autre chose pour le jour même, et toutes ces suggestions se réaliseront au moment fixé; elles peuvent coexister sans se contrarier mutuellement. Peu importe du reste que ces suggestions coexistantes aient été faites par le même expérimentateur ou par des expérimentateurs différents.

Il y a cependant à cela une limite, et, d'après ce que j'ai remarqué, quand les suggestions sont trop nombreuses, elles se nuisent réciproquement. Aussi quand il s'agit d'une suggestion

importante, compliquée et difficile à exécuter, ou, par exemple, d'une suggestion faite dans un but thérapeutique, il est prudent de s'en tenir à celle-là seule pour ne pas risquer de Taffaiblir.

HT. — Des suggestions à l'état de veille et de l'état de veille somnambiilique.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les suggestions à l'état de veille sont connues et étudiées.

Vers 1848, un habitant de la Nouvelle-Angleterre, Grimes, déterminait chez des personnes éveillées toute la série des effets nerveux que les hypnotiseurs (Braid et ses élèves) obtenaient par leur méthode.

Le procédé de Grimes, ou Y électro-biologie, comme il l'appelait, fut introduit en Angleterre par le D^ Darling en i85o, c'est-à-dire à une époque où les expériences de Braid étaient entrées dans le domaine public. Carpenter, dans sa Mental physiology, consacre un chapitre à Y état biologique (biological state) ou rêverie induite^ comme il Tappelle. Les biologisés (biologi:{ed subjects) doivent être considérés comme éveillés ; mais cependant on trouve toutes les gradations entre cette condition et l'état vrai du somnambulisme. Carpenter étudie

VEILLE SOMNAMBULIQtJË I59

les diverses formes de suggestion chez ces sujets; mais, au point de vue de la mémoire, il entre dans peu de détails et dit simplement qu'on peut trouver tous les degrés de transition entre la mémoire de tous les faits et la perte de la mémoire, telle qu^on l'observe dans le sommeil hypnotique.

Ces suggestions à l'état de veille ont été surtout étudiées dans ces derniers temps par le D'^ Bernheim d'abord, puis par M. Liégeois et à leur suite par un certain nombre d'expérimentateurs.

J'en ai fait moi-même un grand nombre dont quelques-unes sont citées dans le cours de ce travail.

Voici ce qu'écrit sur ce sujet le D'^ Bernheim :

« Beaucoup de sujets qui ont été hypnotisés « antérieurement peuvent, sans être hypnotisés « de nouveau, pour peu qu'ils aient été dressés (( par un petit nombre d'hypnotisations anté^ « rieures (une, deux ou trois suffisent chez « quelques-uns) , présenter à l'état de veille «, Taptitude à manifester les mêmes phéno- « mènes suggestifs (i) », et il mentionne les

(i) Berheim, page 67.

l60 SUGGESTIONS A. l'ÉTAT DE VEILLE

contractures, les mouvements automatiques, des modifications de la sensibilité, des hallucinations, etc. Il n'est même pas besoin, dit-il plus loin, que le sujet arrive à un sommeil profond, et il est des individus chez lesquels les suggestions faites à l'état de veille réussissent, tandis que celles qui sont faites pendant le sommeil sont inefficaces.

Les mêmes observations ont été faites par M. Liégeois (i). Cet observateur a bien vu que l'état des personnes sur lesquelles on peut produire ainsi des suggestions à Tétat de veille a quelque chose de particulier; je transcris le passage correspondant de son travail à cause de son importance :

« Ce qui est surtout très singulier, dans les « expériences dont je viens de parler et qui « pourraient, on le conçoit, être multipliées à (( l'infini, ce qu'il serait très intéressant d'étu- « dier à fond et de bien caractériser, c'est l'état « du sujet mis en expérience. Il ne présente pas « la moindre apparence de sommeil ; il a les (( yeux ouverts, les mouvements aisés ; il parle, « marche, agit comme tout le monde, il prend

(i) Liégeois, Bêla Suggestion hypnotique, etc.

ET VEILLE SOMNAMBULIQUE l6l

« part à la conversation, répond aux objections, « les discute, a souvent des réparties heureuses; « il semble être dans un état absolument nor- « mal, excepté sur le seul point où porte la pro- « hibition de l'expérimentateur (i). »

Et plus loin, il continue :

« Je ne sache pas qu'on ait encore donné au- « cun nom à cet état vraiment bizarre. Le mot « de somnambulisme ne lui convient pas, ce me « semble, car ici il n'y a pas de sommeil ; ne « pourrait-on l'appeler condition prime par (( analogie avec le cas de Félida X... que le « D^ Azam, de Bordeaux, a appelé condition (( seconde? »

Gh. Richet a observé aussi un état analogue sur quelques-uns de ses sujets; mais il donne trop peu de détails pour qu'on puisse en tirer des conclusions précises (2). Il s'exprime ainsi :

« Chez ces deux femmes, il n'y a pas, entre « l'état de sommeil magnétique et l'état normal, « cette différence nette et formelle qu'on voit « dans les livres classiques. Chez elles, on a peut provoquer presque tous les phénomè-

(i) Page 60.

(2) Ch. Richet, Sur la personnalité et la mémoire (^ans le somnambulisme, Revue philosophique, i883, n°3.

Beaunis. I I

l62 SUGGESTIONS A L'ÉTÂT DE VEILLE

« nés d'hallucination sans qu'il y ait de clô- « ture des paupières, et alors qu'est conservée « exacte et complète la notion de la personna- « lité (i). »

De tous les auteurs qui ont entrevu ou indiqué cet état particulier, c'est M. Liégeois qui, à mon avis, Ta le mieux caractérisé au point de vue psychologique; le tableau qu'il en donne est d'une exactitude frappante.

(i) Il m'est impossible, dans une étude de cette nature, de m'étendre autant que je le désirerais sur certaines questions. Il est cependant un point sur lequel je dois m'arrêter un instant. Ces suggestions à l'état de veille sont très vivement attaquées par M. PaulJanet dans ses articles sur les suggestions hypnotiques de la Revue politique et littéraire. « Les faits de ce genre, dit-il, en parlant des expériences de M. Liégeois (p. 202), dépassent de beaucoup tout ce qui est contenu dans les faits précédents. Nous ne voulons ni les affirmer, ni les nier, mais ce que l'on peut dire, c'est qu'ils sont présentés sans aucun égard aux exigences rigoureuses de la méthode scientifique et de l'observation médicale. » La phrase est un peu dure, mais ce qui est plus grave, c''est qu'elle n'est pas juste. Je n'ai pas à défendre M. Liégeois; mais ce que je puis affirmer, pour l'avoir vu et pour l'avoir fait moi-même nom'bre de fois, c'est que ces suggestions à l'état de veille se réalisent avec la plus grande facilité et que les expériences mal faites et grossièrement conduites dont parle M. Paul Janet sont absolument vraies, non seulement en gros, mais dans tous leurs détails. Je suis convaincu que M. Paul Janet, s'il assistait à quelques-unes de ces expériences au lieu de les apprécier du fond de son cfabinet de travail, bifferait spontanément le passage que j'ai reproduit plus haut,

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