VIII. — Conclusio7is
J'ai, dans les paragraphes précédents, passé en revue les phénomènes psychologiques les plus importants du somnambulisme provoqué.
Au travail analytique et descriptif devrait logiquement succéder la synthèse. Il resterait maintenant à interpréter ces phénomènes, à en chercher l'explication, à voir quelles lumières ils jettent sur le mécanisme de la pensée, à donner enfin une théorie générale du somnambulisme provoqué. Mais cette tentative serait aujourd'hui prématurée et la solution du problème ne sera possible que quand les fonctions du cerveau, et spécialement la physiologie du sommeil naturel, seront mieux connues qu'elles ne le sont actuellement. Nous en sommes encore pour longtemps peut-être à la période d'expérimentation et d'analyse; la synthèse ne pourra venir que plus tard.
On peut cependant d'ores et déjà grouper certains phénomènes et donner des explications
particulières pour certains faits en attendant qu'une théorie générale puisse les coordonner tous.
Pour Braid, pour Carpenter, pour le D^* Liébeault et pour beaucoup des auteurs qui sont venus après eux, la plupart des phénomènes de rhypnotisme s'expliquent par l'attention concentrée^ par la concentration de la pensée. On sait, et on en a des exemples dans le rêve, que les idées peuvent déterminer des sensations tellement vives et tellement semblables aux sensations réelles que le sujet ne peut douter de leur réalité et de la réalité des objets qui doivent les produire. L'esprit peut ainsi créer d'emblée des sensations, et j'en mentionnerai un seul exemple emprunté à Carpenter.
Un procureur fiscal fut chargé de diriger l'exhumation du corps d'un enfant nouveau-né qu'on supposait avoir été empoisonné par sa mère. Quand le cercueil fut exhumé, le procureur déclara qu'il sentait déjà l'odeur de putréfaction du cadavre et, se trouvant mal, tomba sans connaissance. A l'ouverture , le cercueil était vide.
L'influence de l'imagination, ou mieux d'une idée dominante, sur la production des sensations
Beaunis. i5
se voit bien dans les expériences du baron de Reichenbach.
Ce dernier avait cru trouver un nouvel impondérable auquel il donna le nom d'od et qui serait répandu dans tous les corps et dans tout l'univers. D'après lui, certaines personnes sensitives étaient influencées par cet agent, qui se manifestait à elles sous la forme d'effluves chauds ou froids et surtout d'apparences lumineuses quand elles étaient placées dans Fobscurité.
Quelle que soit la valeur des expériences du baron de Reichenbach, dont des recherches récentes tendraient à faire admettre la réalité, Braid, dans des expériences de contrôle, a montré que les mêmes phénomènes peuvent être produits par la seule concentration de l'esprit du sujet, surtout lorsque celui-ci s'attend à ce qu'il va se passer quelque chose.
Les manifestations spirites peuvent aussi s'expliquer de la même façon. Rien d'étonnant à ce que des personnes ayant foi dans le spiritisme, et après être restées longtemps dans un état d'attention expectante, finissent par voir des apparitions lumineuses, par sentir des parfums de fleurs, par percevoir le contact léger de mains
qui voltigent dans Tair, par entendre des voix ou des sons musicaux.
Les hallucinations des rêves, celles des sujets hypnotisés, sont passibles de la même interprétation.
Mais ces mots « concentration de la pensée, attention concentrée » , qu'expliquent-ils en réalité? Pas grand'chose en somme et ils ne sont que la pure et simple constatation d'un fait. Il faut donc aller plus loin.
Durand de Gros (D^^ Philips) a eu le mérite de chercher à pénétrer plus profondément dans le phénomène. Pour lui, l'essentiel c'est de réduire à son minimum l'activité de la pensée en restreignant son exercice à l'un de ses modes les plus simples, et pour cela on le soumet à l'excitation exclusive d'une sensation simple, homogène, continue (telle que celle de la fixation d'un objet brillant). On amène ainsi une sorte de suspension de l'activité mentale, sauf sur un point; mais la force nerveuse continue à se produire dans le cerveau, où elle s'accumule, n'étant plus employée ; il en résulte ce qu'il appelle une congestion nerveuse. Cette force nerveuse ainsi accumulée dans le cerveau peut se déplacer ou se porter sur telle ou telle partie, tel ou tel nerf,
tel ou tel organe sensoriel et augmenter alors son activité d'une façon remarquable. Les phénomènes hypnotiques ne sont pas autre chose qu'un déplacement de force nerveuse accumulée dans l'encéphale et soumise à la direction imprimée par l'hypnotiseur. Ce déplacement se fait sous l'influence d'une idée suggérée {idéoplastie de Durand de Gros).
Pour ma part , j'admets facilement cette influence de l'attention et de la concentration de la pensée sur les phénomènes de l'hypnotisme, spécialement pour ce qui concerne les sensations.
Mais il est cependant certains faits qui sont difficilement explicables avec cette théorie.
On conçoit que, sous Timpression d'une idée fixe qu'on vient de lui suggérer, l'hypnotisé voie au réveil une personne absente, mais comment expliquer de la même façon qu'il ne verra cette personne que huit jours après, si la suggestion a été faite ainsi ? L'idée suggérée reste dans son esprit pendant ces huit jours sans qu'il en ait conscience, et le huitième jour l'hallucination suggérée se produit à Theure fixée. Y a-t-il là une idée dominante et une concentra-
tion de la pensée sur un sujet déterminé ? J'avoue que je ne Py trouve pas.
Mais il y a encore d'autres considérations à faire valoir. Je veux parler des phénomènes physiologiques ( modification du nombre des battements du cœur , rougeur et congestion cutanée, vésication, etc.), que j'ai étudiés dans la première partie de ce travail. Si Ton veut bien s'y reporter , on verra facilement que ni la volonté seule, ni la suggestion seule ne suffisent pour expliquer ces phénomènes ; il faut qu'il y ait en outre un état particulier du sujet, une modification de son innervation cérébrale, en un mot une réceptivité et une aptitude réactîonnelle bien différentes de ce qu'elles sont à l'état normal. Cet état cérébral particulier, en quoi consiste-t-il?
Il est bien difficile de répondre à cette question. Tout ce que nous savons, c'est que nous pouvons le déterminer en produisant le sommeil hypnotique ; mais nous pouvons encore le déterminer d'une autre façon ; je veux parler ici delà veille somnambiiliqiie que j'ai étudiée dans un des paragraphes précédents. Or, si on analyse la façon dont s'établit cet état de veille somnambulique, on remarque de suite qu'il y a
pour sa production une condition essentielle. Lorsque sur un sujet je veux faire une suggestion à l'état de veille, je cherche d'abord à frapper fortement son attention. Je lui dis, par exemple : « Regardez-moi bien ou écoutez-moi bien )), ou, sans paroles, ni gestes, je me contente de le regarder fixement d'une certaine façon, en un mot, j'imprime à son système nerveux un choc inattendu, y arrête^ pour ainsi dire, par quel moyen ? peu importe , geste, regard, parole impérative, le cours de ses pensées et révolution de son activité nerveuse, comme on arrête brusquement au passage un individu qui court ou une pierre qui tombe.
Ce choc cérébral, si l'on peut s'exprimer ainsi, me paraît la condition sine qnâ non de la réussite ; il se produit une sorte de modification cérébrale, d'état particulier inconnu dans son essence, mais hors duquel les suggestions ne pourraient avoir leur effet utile.
Est-ce une action d'arrêt et le mouvement nerveux ainsi enrayé subitement se transformet-il en quelque chose, chaleur, électricité.... que sais-je! qui modifie l'excitabilité et la réceptivité de la substance cérébrale ? On ne peut, jusqu'à
nouvel ordre, faire là-dessus que des hypothèses.
Il est cependant intéressant de rechercher si, dans la vie normale et dans la vie pathologique, on ne trouverait pas des états analogues. Or, il me semble qu'on en retrouve certains traits dans le choc des chirurgiens, c'est-à-dire dans cet état de commotion qui suit les blessures graves et les grandes opérations; de même, dans cette forme si curieuse d'aliénation mentale désignée par les auteurs sous le nom si mal choisi de stupidité; enfin n'y a-t-il pas aussi quelque chose qui s'en rapproche dans ce qu'on appelle communément des absences, et dans les distractions puissantes d'un Archimède ou d'un Ampère?
Le trait caractéristique de ces divers états, c'est la suppression momentanée plus ou moins complète de l'activité cérébrale. Cette suspension peut porter sur des régions plus ou moins étendues du système nerveux et présenter tous les degrés, depuis le coUapsus des grandes opérations dans lequel tout est atteint, même le système nerveux de la vie organique, jusqu'aux degrés les plus légers, tels qu'on les observe dans l'absence ou dans la simple distraction.
En résumé, le fait primordial, essentiel, c'est
une action d'arr^èt se produisant, soit graduellement comme dans le sommeil hypnotique, soit brusquement comme dans la veille somnambulique, action d'arrêt qui amène un état cérébral particulier dont la nature reste à déterminer, mais dont la caractéristique est l'aptitude à recevoir les suggestions.
Il serait peut-être possible d'aller plus loin dans rinterprétation des phénomènes, mais il faudrait pour cela aborder la théorie générale de l'mnervation, ce qui n'est pas le but de ce travail.
J'ai voulu simplement indiquer, par quelques exemples, de quelle utilité peut être pour la connaissance des fonctions intellectuelles l'étude du somnambulisme provoqué, et surtout montrer que rhypnotisme fournit aux philosophes, ce qui leur manquait jusqu'ici, un procédé d'analyse des phénomènes de conscience, et une véritable méthode de psychologie expéi^imentale.