‹ Le somnambulisme provoquéChapitre 19 sur 47 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Cette partie de mon travail est faite à un double point de vue et présente un double caractère (i). C'est, d'abord et avant tout, une étude des phénomènes psychologiques du somnambulisme provoqué; mais c'est aussi, et c'est parla qu'il offre peut- être une certaine nouveauté, une tentative d'expérimentation psychologique par la méthode hypnotique.

J'essaierai de montrer, par de nombreux exemples, qu'on peut, par les procédés hypnotiques, pratiquer, si je puis m'exprimer ainsi,

(i) Cette partie de mon travail a paru presque intégralement dans la Rcifue philosophique sous le titre : L'Expérimentation en psychologie par le somnambulisme provoqué (numéros de juillet et août i885.)

Beaunis. 8

114 i'tUDF.S PSYCHOLOGIQUnS

une véritable jùviseclion morale (que le lecteur ne s'cllraie pas ir^p du mot) et voir et faire fonctionner sous ses yeux le mécanisme intellectuel comme le physiologiste voit et fait fonctionner sous ses yeux la machine organique.

L'observation interne, seule préconisée autrefois, n'a rien donné de ce qu'on en attendait et tout le génie des hommes qui se sont occupés de l'étude de l'ame n'a pu prévaloir contre Tinsuflisancc de la méthode. En réalité, nous en étions encore, il y a quelques années, au traité de l'âme d'Aristote ou peu s'en faut (r).

Les recherches récentes de psychologie ph}^siologique, les progrès de la physiologie du cerveau et des nerfs, l'étude de certaines formes d'aliénation mentale, la connaissance des maladies de la mémoire et de la volonté, l'analyse des phénomènes psychiques de l'animal, les observations sur l'évolution intellectuelle de l'enfant et sur celle de l'humanité ont modifié de fond en comble la vieille psychologie classique.

(i) Voir, à propos de ce passage, une Note de M. E. Beaussire, de l'Institut : L'' Observation interne et V observât ion externe en psychologie, publiée dans la Revue philosophique (septembre i885). Voir aussi à ce sujet V Appendice placé à la fin de ce travail.

Mais il manquait encore un procédé d'expérimentation directe sur les phénomènes de l'intelligence, et c'est ce procédé que vient nous apporter aujourd'hui le somnambulisme provoqué. L'hypnotisme constitue, en effet, comme on le verra plus loin, une véritable méthode de psychologie expérimentale; elle sera pour le philosophe ce que la vivisection est pour le physiologiste.

Cela n'ira pas sans difficultés. Les philosophes opposeront certainement à l'introduction de l'hypnotisme en psychologie la même résistance que les médecins à son emploi en thérapeutique, que les légistes à son rôle en justice; mais peu importe; ces résistances finiront par céder devant l'irrésistible pression des faits.

Je ne reviendrai pas sur la question de simulation. Je renvoie à ce qu'ont dit sur ce sujet MM. Ch. Richet, Bernheim, Liégeois et tant d'autres. Du reste, les faits physiologiques que j'ai cités dans la première partie du travail répondent d'avance aux objections qui pourraient être émises sur ce point.

I. — De l'ctat de la mémoire dans le somnambulisme provoqué .

L'état de la mémoire àdiX\?> le somnambulisme provoqué présente un intcrct spécial; c'est lui qui domine toute la scène; c'est par lui que je commencerai cette étude psychologique.

Le fait caractéristique, et qui a été constaté par presque tous ceux qui se sont occupés de cette question, c^est que la personne hypnotisée, une fois réveillée, ne se rappelle rien de ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique, tandis qu'une fois endormie de nouveau, elle se souvient parfaitement de tous les faits et gestes de ses sommeils antérieurs. Tous les sujets que j'ai observés se trouvaient dans ces conditions, comme je Tai indiqué déjà, pouvu que le sommeil fût assez profond (i).

(i) Je trouve cependant dans Braid une assertion contraire. A la page 46 de sa Keurhypnologie (trad. française de Jules Simon), on lit les lignes suivantes : « On dit que, quoique les somnambules naturels ne puissent se rappeler, une fois réveillés, rien de ce qu'ils ont fait pendant leur sommeil, ils en ont un souvenir vivace lorsqu'ils dorment de nouveau, ^e n'ai rien trouvé de semblable dans le som-

Il semble donc qu'il y ait une sorte de dédoublement de la mémoire et de la conscience; il y aurait, d'une part, la vie ordinaire, normale, avec ses veilles et ses sommeils naturels et la vie somnambulique composée uniquement de la série des sommeils hypnotiques provoqués. Il faut remarquer cependant qu'il n'y a pas séparation absolue entre ces deux vies, car le sujet hypnotisé se rappelle non seulement ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique, mais encore tout ce qui s'est passé pendant l'état de veille et pendant le sommeil naturel, ses rêves, par exemple. On verra même que le souvenir des faits qui se sont produits à l'état de veille pendant l'existence ordinaire est plus exact et plus précis pendant le sommeil provoqué.

nambulisme provoqué par Vhypnotisation, » Il est vrai que dans le Chapitre additionnel, écrit en 1860, je vois le passage suivant qui concorde avec ce que j'ai observé : « On donnera le nom d'hypnotisme à la production du sommeil artificiel quand il y a perte de la mémoire, de façon qu'au réveil, le patient n'ait aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant le sommeil, mais qu'il se souvienne cependant, lorsqu'il est de nouveau plongé dans le même degré de l'hypnotisme > (p. 24b). On saisit de suite la contradiction entre les deux passages. Cela tient-il à une erreur du traducteur, ou Braid a-t-il simplement modifié son opinion en étudiant de plus près les phénomènes? Quoi qu'il en soit, ce qm^'est certain, c'est que la deuxième opinion répond seule à la réalité des faits et doit seule être adoptée.

Il8 (n\T DE l.\ MéMOIRR

Cet oubli au réveil des faits qui se sont accomplis pendant le sommeil hypnotique se retrouve aussi, du reste, la plupart du temps dans le somnambulisme naturel, avec lequel le somnambulisme artificiel atantde points de contact; mais cet oubli n'est pas absolu. Il sudit de le sug:^érer au sujet pendant son sommeil pour qu'il se souvienne au réveil de tout ce qu'il a entendu, fait et dit pendant son sommeil; mais il faut absolument que la suggestion lui en ait été faite. Par lui-même et malgré tous ses efforts, il serait incapable de réveiller ces souvenirs; il faut que ce soit une main étrangère qui mette en mouvement tout ce mécanisme mémoriel.

Certains observateurs ont cependant constaté un souvenir vague et confus, et Heidenhain en cite un exemple; mais, comme le fait remarquer Ladame (i), il est probable qu'il y a des variétés individuelles suivant les sujets ; cependant, pour ma part, toutes les fois que le sommeil était assez profond, et on pouvait toujours l'obtenir chez mes sujets, j'ai toujours constaté que le souvenir au réveil était tout à fait aboli.

Si Ton peut, par suggestion, provoquer le

(i) Ladame, la Névrose hypnotique. Neuchatel, 1881.

souvenir, on peut aussi, par le même procédé, abolir le souvenir de tout ce qui s'est passé pendant le sommeil hypnotique et l'abolir de telle façon que le sujet n'en puisse avoir connaissance s'il est endormi de nouveau. Inutile d'insister sur ce fait, dont la réalité est hors de doute et dont on entrevoit facilement les conséquences.

En résumé, les lois suivantes régissent la mémoire hypnotique :

I** Le souvenir des états de conscience (sensations, actes, pensées, etc.) du sommeil provoqué est aboli au réveil, mais ce souvenir peut être ravivé par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante;

2° Le souvenir des états de conscience du sommeil provoqué reparaît dans le sommeil hypnotique-, mais ce souvenir peut être aboli par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante;

3° Le souvenir des états de conscience de la veille et du sommeil naturels persiste pendant le sommeil hypnotique; mais ce souvenir peut être aboli par suggestion, soit temporairement, soit d'une façon persistante.

Un mot à propos de ce dernier cas. J'ai dit

plus haut que ce souvenir était plus précis et plus exact que le souvenir ordinaire. Il me suffira d'en donner un exemple.

M"« A... E... avait, au début du traitement par rhypnotisation, une répu^^nance invincible pour certains aliments, en particulier pour la viande et le vin. Il m'est arrivé plusieurs fois, pour m'assurer si elle suivait régulièrement les prescriptions alimentaires qui lui étaient faites, de lui demander ce qu'elle avait mangé la veille ou l'avant-veille. La plupart du temps, elle ne se le rappelait plus ou ne se le rappelait que très incomplètement. Je n'avais alors qu'à l'endormir pour qu'elle me dît exactement tout ce qu'elle avait mangé, sans oublier le plus petit aliment, avec une foule de détails auxquels, d'habitude, on ne fait guère attention dans un repas. Une fois réveillée, je lui énumérais tout son dîner par le menu depuis a jusqu'à \^ et elle était tout étonnée de me voir si bien renseigné.

Les faits que je viens de mentionner sont bien connus et, comme je Tai dit plus haut, la plupart des hypnotiseurs les ont observés déjà.

Mais il en est d'autres plus curieux, sur lesquels l'attention ne s'est pas portée jusqu'ici.

Je choisis comme types quelques observations

qui donneront, mieux que toutes les explications, une idée du phénomène.

M"^ A... E... est endormie au laboratoire de physiologie de la Faculté, où je Pavais priée de venir pour prendre quelques tracés pendant le sommeil hypnotique.

Pendant son sommeil, je lui suggère qu'à son réveil elle verra M. X... (qui se trouve là) avec un nez en argent long de lo pouces et que cela lui paraîtra très drôle. A son réveil, elle regarde M. X... et se met à éclater de rire.

— Qu y a-t-il ?

— Vous le voyez bien ; ce nez!

— C'est une suggestion que je vous ai donnée, ce n'est pas vrai.

— Mais je le vois bien.

— Eh bien! je vais vous l'enlever, cette suggestion.

— Je la lui enlèvepar simple affirmation.

— Regardez bien : M. X... n'a plus de nez d'argent ; il est comme tout le monde. Regardez.

— En effet.

— Et de suite après je lui demande : Vous rappelez-vous avoir vu tout à l'heure M. X... avec un nez d'argent?

— Mais non, il a toujours étc comme je le vois.

Le souvenir de l'hallucination suggérée avait disparu presque instantanément.

Pour les actes, même résultat.

M'"^ H... A... est endormie par la fixation du regard. Pendant son sommeil, je lui suggère que, trois minutes après son réveil, elle ira embrasser une petite paysanne qu'elle voit pour la première fois et qui dessine dans un coin de la pièce. Au bout de trois minutes, M'"^ H... A... se lève, embrasse le petite paysanne toute stupéfaite de cette caresse inattendue et retourne à sa place. Un moment après, je demande à ^/[rae II A...: Que venez- vous de faire tout à rheure ?

— Moi, rien.

— Vous venez d'embrasser mademoiselle.

— Moi I mais non !

Elle a tout à fait oublié Tacte suggéré pendant son sommeil et exécuté par elle à son réveil.

On verra plus loin que des actes, même beaucoup plus compliqués et mettant en jeu tous les ressorts de Pâme humaine, peuvent être oubliés de la même façon.

Mais ce n'est pas Stout. Le souvenir des suggestions faites à l'état de veille peut être aboli, tout comme celui des suggestions faites pendant le sommeil hypnotique (i).

M^^®A... E... cause avec nous; elle n'a pas encore été endormie ce jour-là et est parfaitement éveillée. Au milieu de la conversation, je lui ferme la main en lui disant : Vous ne pouvez plus ouvrir la main. — Elle l'essaie inutilement. Mais ouvrez-moi la main, je ne pourrai plus travailler, dit-elle. — Au bout d'un certain temps, je lui ouvre la main par simple affirmadon, en lui disant : Vous pouvez maintenant ouvrir la main. — Elle Touvre. Quelques instants après, je lui demande : Vous souvenezvous que vous ne pouviez pas ouvrir la main ? — Mais j'ai toujours pu l'ouvrir.

Autre exemple :

M^'*^ A... E... étant éveillée et dans les mêmes conditions que dans l'expérience précédente, je lui fais la suggestion suivante : Dans une minute, vous verrez votre amie avec un chapeau blanc (elle avait un chapeau grenat). La sug-

(i) Voir plus loin le paragraphe sur les suggestions à l'état de veille.

j^ ÉTAT DH \.\ MEMOIRE

.cstion se réalise. Je la lui enlevé ensuite par air.rmation, mais avec une certaine d.fïiculte. Je lui dis : Regardez maintenant-, elle a un chapeau grenat.

— Non, elle a un chapeau blanc.

— Non.

— Si.

— Non.

— Rcgardez-moi bien, lui dis-je-, je vous atfirmequ^elleason chapeau ordinaire, un chapeau grenat et je lui demande alors : Quel chapeau a-t-elle?

— Son chapeau grenat.

— Un moment après, je lui dis : Votre amie a-t-elle toujours eu son chapeau grenat ?

— Mais certainement.

— Vous ne vous rappelez pas l'avoir ! vue avec

un chapeau blanc ?

— Jamais.

Le souvenir s'était éteint de suite, maigre la résistance qu elle avait opposée à la disparition

de la suggestion.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cet oubli se produit même quand on appelle d'une façon particulière l'attention du sujet sur le phénomène qui lui est suggéré à l'état de veille.

M"'' A... E... est à Tétat de veille. Je lui fais tourner les mains Tune sur Tautre.

— Vous ne pouvez plus les arrêter.

— Le mouvement continue malgré ses efforts.

— Je lui demande : Vous êtes bien éveillée ?

— Mais certainement.

— Vous nous voyez bien tous ?

— Oui.

— Vous savez bien ce que vous faites?

— Oui.

— Vous voyez bien que vous tournez les mains?

— Oui; arrêtez-les moi.

— Vous le rappelerez-vous tout à l'heure ?

— Oui.

— Je lui arrête les mains. Je lui demande alors : Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez tout à rheure ?

— Quoi ?

— Vous ne vous rappelez pas que vous tourniez les mains et que vous ne pouviez pas les arrêter ?

— Non.

Mais ce ne sont pas seulement des actes ou des hallucinations simples qui, après avoir été

sup;î^érés à l'état de veille, peuvent Otrc ainsi oubliés; le même phénomène s'observe pour des actes plus longs et plus complexes.

M"® A... E... venait d'arriver chez M. Liébeault. A peine entrée, je lui dis : Dans une mi- ,nute vous irez changer les deux bustes (Thiers et Déranger) qui sont sur cette étagère. Au moment dit, elle exécute l'acte suggéré et ne se le rappelle plus un instant après. M"'® H... A... qui est entrée avec elle me dit alors : Oh ! moi ! je suis sûre que je ne l'aurais pas fair. — Eh bien! lui répliquai-je, dans une minute vous viendrez prendre un sou dans la poche de mon gilet et vous le mettrez dans la vôtre. La minute écoulée, après un moment d'hésitation, M™^ H... A... se lève, introduit sa main dans la poche de mon gilet, en retire un sou et le met tranquillement dans sa poche. Un peu après je lui dis : Videz donc votre poche. Elle me regarde un peu étonnée; cependant sans faire d'observation, elle vide sa poche, en étale le contenu sur ses genoux, y trouve le sou, le considère un instant et le met dans son porte-monnaie. Ce sou n'est pas à vous, lui dit un des assistants, vous venez de le prendre à M. Beaunis.

Elle ne se souvient de rien et ne paraît pas convaincue du tout qu'il ne lui appartient pas.

Je crois inutile de donner d'autres exemples; ceux-là suffisent pour que le lecteur se fasse une idée du phénomène sur lequel je désire appeler Tattention.

Dans certains cas cependant, le souvenir n*est pas aboli aussi rapidement et il subsiste encore pendant quelques minutes; mais j'ai toujours constaté, sauf les exceptions qui seront mentionnées plus loin, que ce souvenir finit par disparaître complètement.

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces suggestions faites à l'état de veille et ainsi oubliées sont parfaitement remémorées pendant le sommeil hypnotique. Le sujet endormi se rappelle non seulement tout ce qui s'est passé pendant le sommeil provoqué, mais encore il se souvient de tout ce qui lui a été suggéré à l'état de veille, hallucinations ou actes.

Il est donc impossible, et c'est là une conséquence importante des faits précédents, d'assimiler cet état de veille dans lequel les suggestions sont possibles à l'état de veille ordinaire. Il y a là un état particulier tout à fait spécial et qui mérite une étude à part. Cette étude, je la

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