PREMIERE PARTIE
Dans ces dernières années, la question du somnambulisme provoqué est entrée dans une nouvelle phase, grâce aux travaux de Gharcot, Ch. Richet, Dumontpallier, etc., et grâce surtout aux recherches du D"" Liébeault qui ont servi de point de départ aux travaux des professeurs Bernheim et Liégeois sur la suggestion hypnotique.
Jusqu'ici, toutes les fois que cette question a surgi, après un moment de vogue passagère.
8 I^TUDF.S PHYSIOLOGIQUES
clic c^t rctombcc dans l'oubli devant rindiiïércnce du public et surtout devant la réserve dédaigneuse ou l'hostilité déclarée du monde médical (i).
En scra-t-il de même aujourd'hui? Je crois pouvoir affirmer que non.
La réalité des faits hypnotiques est actuellement admise par un grand nombre de médecins et sera vite démontrée pour tous ceux qui voudront bien examiner ces faits sans idée préconçue et sans préjugé d'école. L'hypnotisme n'est pas autre chose qu'un ensemble de phénomènes nerveux qui doit être étudié au même titre que toute autre question physiologique, les localisations cérébrales, par exemple, et dans le même esprit scientifique.
Le caractère presque merveilleux de ces phénomènes ne doit pas, il me senible, arrêter un savant sérieux ; il devrait plutôt l'engager à marcher en avant pour chercher à les expliquer.
(i) Voyez rhistorique complet de cette question dans Cullerre, Magnétisme et Hypnotisme, exposé des phcnomènes observés pendant le sommeil nerveux provoqué, au point de vue clinique, psy^chologiqne^ thérapeutique et mé' dico-légal, avec un résumé historique du magnétisme animal. Paris, i885, i vol. in-i8 jésus avec figures.
La science ne doit avoir ni crainte, ni respect ; au contraire, tout ce qui est merveilleux la tente, tout ce qui est mystérieux l'attire, non pas pour se complaire, comme les profanes, dans le vague et dans les ténèbres, mais pour déchirer les voiles et porter partout la lumière.
Cette question du somnambulisme provoqué mérite d'autant mieux une étude approfondie et consciencieuse que dans ces faits singuliers et en apparence inexplicables, il y a en germe toute une révolution profonde dans la physiologie et dans la psychologie cérébrales.
Je traiterai plus loin une des faces de la question, le côté psychologique.
Je voudrais traiter ici le côté physiologique, ou plutôt dans une série d'études examiner quelques points particuliers de ce vaste sujet qui embrasse en somme toute la physiologie, la physiologie du somnambule comparée à celle de l'individu normal dans les conditions ordinaires de la veille et du sommeil naturels. Ce travail n'est donc pas un travail d'ensemble ; ce ne sont que des fragments, pierres dispersées qui pourront servir un jour à la construction de Tédifice dont nous ne pouvons pour le moment que rassembler les matériaux.
Les recherches de ce genre présentent d'assez grandes dinicnhés.
Il faut d'abord trouver des sujets susceptibles d'entrer en somnambuliMTic.
Contrairement à l'opinion répandue, ces sujets ne sont pas rares et ici je dois combattre un préjugé qui a cours non seulement dans !e public, mais encore chez beaucoup de médecins : c'est qu'on ne peut guère provoquer le somnambulisme que chez les hystériques. En réalité, il n'en est rien. Le somnambulisme artificiel s'obtient avec la plus grande facilité chez un grand nombre de sujets chez lesquels l'hystérie ne peut être invoquée, enfants, vieillards, hommes de toute constitution et de tout tempérament.
Bien souvent même l'hystérie, le nervosisme, sont des conditions défavorables à la production du somnambulisme, probablement à cause de la mobilité d'esprit qui les accompagne et qui empêche le sujet qu'on veut endormir de fixer son attention assez fortement sur une seule idée, celle du sommeil ; au contraire, les paysans, les soldats, les ouvriers à constitution athlétique, les hommes peu habitués à laisser vagabonder leur imagination et chez lesquels la pensée se cristallise facilement, si j'ose m'exprimer ainsi,
tombent souvent avec la plus grande facilité dans le somnambulisme et cela quelquefois dès la première séance.
Le nombre des somnambules est aussi beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement. Pour qu'on puisse s'en faire une idée, je donnerai la statistique suivante qu'a bien voulu dresser pour moi le D'" Liébcault. Elle comprend une année entière depuis le mois d'août 1884 jusqu'au mois de juillet i885. On y trouve, mois par mois, toutes les personnes qui se sont présentées à sa consultation et ces personnes sont classées d'après le degré d'influence exercé sur elles par Thypnotisation. A ce point de vue, je rappellerai les cinq degrés admis par le D' Liébeault.
Premier degré : somnolence ; pesanteur, engourdissement.
Second degré : sommeil léger; les sujets entendent encore tout ce qui se dit autour d'eux.
Troisième degré : sommeil profond ; les suiets ne se souviennent plus de ce qu'ils ont fait, dit ou entendu pendant leur sonfimeil, mais ils sont encore en rapport avec les personnes présentes comme avec leur endormeur.
(J/ialricnic dc/^t'c : sommeil très profond ; risolcmeiu Ju sujet est complet et il n'est plus en rapport qu'avec celui qui Ta endormi.
Cinquième dei^ré : somnambuUsme.
Som- Som-
Som- meil meil Som- Non
nainhu- tics pro- meil Somno- iiiHu- Total,
lisme. profond, fond, léger, knce. ericcs.
Août 1884.
iG
Sept. 1884.
Oct. 18S4.
Nov. 18S4.
Dec. 18.^4.
Janv. 1884.
Fév. 1884.
Mars 188 5.
Avril i885.
Mai i885. .
Juin i885..
Juil. i885..
>rf
Total .
ce qui donne pour [oo sujets qui se sont présentés les proportions suivantes :
Somnambulisme 18,7
Sommeil très profond 8,2
Sommeil profond 35,9
Sommeil léger 18,9
Somnolence 10,0
Non influencés 7,9
La statistique de 1880, publiée dans le travail du professeur Bernheim (i), donne les résultats suivants qui diffèrent un peu des précédents.
Somnambulisme.. . . 162 i5,9 p. 100
Sommeil très profond. 232 22,8 —
Sommeil protond. . . 460 45^3 —
Sommeil léger loo g, 8
Somnolence 33 3,2 —
Non influencés 27 2,6 —
Total ï,OH
J'ai placé en regard la proportion pour loo afin de rendre les chiffres comparables.
On voit, en comparant les deux statistiques, que les plus grandes différences portent sur le sommeil très profond.
Ceci tient à ce que dans la statistique actuelle le D"" Liébeault n'a placé les sujets dans le groupe du sommeil très profond que quand ils étaient absolument isolés et en rapport uniquement avec celui qui les avait endormis, tandis que dans la statistique de 1880 il y plaçait tous
(i) Bernheim, De la Suggestion dans l'état Itypnotiqne, p. 7.
14 ÉTUDFiS PHYSIOLOGIQUES
ceux qui oubliaient au réveil ce qui s'était passé pendant leur sommeil.
Quant à la proportion des somnambules, et c'est ce qui nous intéresse le plus, elle est à peu près la même dans les deux statistiques et on peut admettre d'une façon générale cette proportion de 1 5 à 1 8 sur i oo sujets pris au hasard comme le chiffre normal et comme une moyenne très rapprochée de la réalité.
Il m'a paru intéressant de savoir comment se répartissaient ces divers degrés d'influence suivant l'âge et le sexe, et le D"" Liébeault a bien voulu me donner sur ces deux points des renseignements complémentaires que je consignerai ici, d'autant mieux qu'ils pourront rectifier bien des idées erronées sur cette question.
Voici d'abord le tableau pour le sexe :
Proportion
pour
Hommes.
Femmes.
Total.
Hommes.
Femme
Somnambulisme . . ,
Sommeil très profond.
Sommeil profond. . .
io8
Sommeil léger. . . .
So-Tinolence
Non influencés. . . ,
Total
Il ressort de ce tableau un fait de la plus grande importance, c'est que les proportions sont à peu près les mêmes chez les hommes et chez les femmes et qu'en particulier, contrairement à l'opinion courante, la proportiori est presque identique pour ce qui concerne le som- 7iambulisme, i8,8 p. loo chez les hommes, 19,4 p. 100 chez les femmes (i).
Il est bien évident qu'on ne peut invoquer là l'hystérie chez l'homme, à moins d'admettre, ce qui serait absurde, qu'on trouve chez l'homme 18 hystériques sur loo sujets et encore, comme on le verra plus loin, cette hystérie de Thomrne se montrerait à tous les âges.
Le groupement des sujets à'aprcs les âges n'est pas moins intéressant que le groupement des sujets d'après le sexe.
Sur ma demande, le D*" Liébault a bien vou-
(i) Les différences qui existent entre les chiffres du tableau général et ceux du tableau d'après le sexe s'expliquent taciiement. 11 est certains sujets qui n'arrivent à un degré supérieur de sommeil qu'après un certain nombre de séances, de sorte que, dans les premières, ils peuvent être inscrits sous la rubrique : sommeil très profond et dans les suivantes sous la rubrique : somnambulisme . En outre, deux sujets non influencés avaient été oubliés sur le tableau général. Ces différences sont du reste insignifiantes et ne modifient en rien les résultats.
l6 l'TUDES PHYSIOLOGIQUHS
lu en dresser un tableau que je donne ci-aprcs. «l'ai cru devoir fractionner par séries de 7 années, division qui me paraît correspondre ie mieux aux variations physiologiques de révolution de rindividu. Ce tableau ne comprend pas tous les sujets inscrits dans le tableau des sexes, rinscription de Tage ayant été oubliée sur les registres pour un certain nombre de sujets.
So:n- Soin-
Som- meil meil Som- Non
AGE nambu- très pro- meil Somno- influ- Total.
lisme. profond, fond. léf;cr. knce. ciicés.
Jusqu'à 7 ans. . . 6 i 3 12 i » 23
De 7 à 14 ans.. .36 5 i5 9 » » 63
De I4à2i ans. .22 5 39 5 7 9 ^7
De 21 à 28 ans. . i3 5 36 18 17 9 98
De 28 à 35 ans. . 19 5 29 i5 11 5 84
De 35 à 42 ans. . 9 10 3o 24 5 7 85
De 42 à 49 ans. .23 5 3i 24 10 i3 106
De 49 à 56 ans.. 5 10 24 19 7 3 68
De 56 à 63 ans.. 5 6 26 i3 9 10 69
De 63 et au delà. 7 5 23 12 4 8 59
Voici maintenant, pour mieux faire suivre les variations dépendant de l'âge, le même tableau sous une autre forme, c'est-à-dire en pre-
nant pour chaque âge les chiffres proportionnels; par exemple, sur loo enfants de i à 7 ans combien y a-t-il de cas de somnambulisme, de sommeil très profond, etc., et ainsi de suite pour chaque âge ?
Som- Som-
Som- meil nieil Som- Non
AGE nainbu- très pro- meil Somno- iii-
lisme. profond, fond. léger. Icnce. fluencés.
Jusqu'à 7 ans. . .
7 à 14 ans
14 à 21 ans. . . .
21 à 28 ans. . . .
2S à 35 ans. . . .
io,S 9,1 5,9
35 à 42 ans. . . .
42 à 49 ans, . . .
49 à 56 ans. . . .
a;za9
56 à 63 ans. . . .
MA
63 ans et au delà.
Ce qui frappe au premier abord dans ce tableau, c'est la forte proportion des somnambules dans l'enfance et dans la jeunesse (2G,5 p. 100 de I à 7 ans, et 55,3 p. 100 de 7 à 14 ans) ; on remarquera aussi que pour ces deux périodes de la vie tous les sujets sans exception ont été plus ou moins influencés. Il y a là un fait important à constater, si, comme je le crois, la suggestion hypnotique est appelée un jour à
De UNIS. 2
lu KTUDIiS PF1YSIOI.OGIQUES
jouer un rolc utile dans Tcducation de Tcnfant. M:ijS je ne veux pas insister ici sur cette question qui sortirait de mon cadre et je me contente de mentionner le fait.
Dans la vieillesse, au contraire, on voit le nombre des somnambules décroître, mais tout en restant encore à un chiflVe relativement élevé (7 à 1 1 p. 100), si on considère les conditions physiologiques du fonctionnement cérébral à cette époque de la vie.
On voit, paL- ce tableau, que le nombre des sujets susceptibles d'entrer en somnambulisme est assez considérable, et que si on pouvait les avoir tous à sa disposition, on n'aurait que l'embarras du choix.
Malheureusement, on ne peut pas utiliser tous les sujets.
Les recherches physiologiques exigent un temps assez long et beaucoup de ces sujets, ouvriers ou ouvrières, qui vivent de leur travail, ne peuvent distraire une partie de leur temps, à moins que la maladie ne leur impose un chômage forcé.
Les personnes • d'une certaine classe, par contre, répugnent souvent à se prêter à des ex-
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périences presque toujours fastidieuses et quelquefois désagréables.
D'autre part, un grand nombre de personnes qui viennent à la consultation du D^ IJébeault, n'habitent pas Nancy et viennent quelquefois de localités assez éloignées.
Enfin, pendant tout le temps que durent les exercices pratiques du laboratoire de physiologie, il m'a été impossible de me livrer à ces expériences à cause de la présence des élèves; le calme, le silence sont en effet des conditions indispensables de réussite et les distractions inévitables en pareil cas eussent troublé les résultats.
Je commencerai ces études physiologiques par certains faits qui me paraissent démontrer d'une façon incontestable la réalité des phénomènes somnambuliques. Ces faits ont déjà été publiés sommairement, mais il me paraît utile d'y revenir ici, de les examiner en détail, d'en discuter les conditions phénoménales et d'en tirer les conclusions.
Mais, auparavant, je donnerai la liste des principaux sujets que j'ai observés et résumerai en quelques lignes les caractères de l'état somnambulique qu'ils ont présenté, et j'étudierai
ensuite les procédés employés chez eux pour déterminer le sommeil et le réveil, en m^arretnnt spécialement sur certains points.