INFLUENCE DE PARIS
Je dis cela, malgré le bruit qui, au-delà comme en deçà des Alpes, s'est élevé contre la musique de l'avenir. On lui reproche d'être trop étudiée et recherchée, de s'adresser, non au sentiment, mais au calcul et à la combinaison. Mais il suffit de l'écouter avec attention et sans parti-pris, pour se convaincre qu'elle renferme de grandes et de nombreuses beautés. L'ouverture de Lohengrin, le chant de Lohengrin au cygne, beaucoup de passages du Tannhœuser et d'autres encore prouvent bien le contraire. Cette musique a eu le grand et triste privilège de susciter des passions presque incroyables pour et contre. Mais, quand ces passions se seront calmées, je crois qu'on ne pourra refuser à ces compositions le caractère d'un grand poëme musical, dont les limites s'étendent beaucoup au-delà du milieu national pour lequel il a été écrit.
5. En finissant, nous devons tenir compte d'un troisième facteur important dans l'histoire de la musique : c'est l'influence exercée par Paris sur la marche des idées musicales. Si l'on excepte l'opéra-comique , qu'il ne faut pas confondre avec l' opéra-bouffe italien et dans lequel excellèrent Grétry, Boïeldieu, Hérold, Auber et autres, on peut dire que les Français n'ont pas été vraiment créateurs en musique. Malgré cela, l'influence de Paris a été grande et incontestable dans l'histoire de l'art. Placé, pour ainsi dire, à égale distance des deux nations musicales, Paris est devenu, grâce aux splendeurs de la vie parisienne, et à l'entraînement pour les plaisirs, un des centres importants où se débattent de graves et de nombreux problèmes musicaux. C'est là que s'engagea la lutte delà musique sévère de Gluck contre la musique mélodieuse de Piccini. C'est laque l'Italien Chérubini trouva, avec ses tendances musicales allemandes, une place très-honorable. C'est là que Meyerbeer abandonna son premier style et composa Robert-le-Diable, les Huguenots et le Prophète qui, par la grandeur des idées, rendront sa mémoire impérissable. C'est là enfin que nos
plus grands maîtres sont allés chercher des juges compétents et ont changé leur style. Guillaume Tell, de Rossini, la Favorite et don Sébastien de Donizetti, enfin plusieurs œuvres de Verdi sont nés de cette façon. L'influence de Paris peut se définir ainsi : insister pour la création d'un type musical qui contienne les qualités des deux écoles italienne et allemande sans leurs exagérations. Cette école est donc éminemment éclectique, et elle a trouvé la solution de ses problèmes en s'appuyant fortement sur la base de la musique dramatique. Elle a maintenu ainsi l'air et le chant italiens, mais limités aux cas où ils sont compatibles avec l'expression dramatique . Elle a adopté les masses chorales et les mouvements d'orchestre de l'Allemagne, en leur donnant une importance convenable. Enfin elle a cherché à établir un rapport intime entre les paroles et la musique avec le désir, plus exprimé que réalisé, de ne subordonner ni l'un ni l'autre de ces deux éléments.
Le caractère de cette école se retrouve dans les compositions des auteurs français, qui ont écrit des œuvres dramatiques. Halévy, Gounod, Auber lui-même, dans sa Muette de Portici , ont suivi cette voie. Quoi qu'on pense en général des choses éclectiques, l'éclectisme de l'école de Paris a eu une véritable importance; il doit être considéré comme une tentative très-sérieuse, et en partie réussie, de réunir sous un point de vue commun deux écoles où les tendances étaient très-différentes. De cette tentative sont issues de nobles idées et des œuvres grandioses, qui exerceront aussi sur l'avenir une grande et véritable influence.
6. Quant à l'avenir même, il n'appartient pas à la critique musicale, pas plus qu'à la critique scientifique, d'en prévoir les tendances. Nous nous garderons donc d'émettre une opinion sous ce rapport. Ce qu'il nous importait de démontrer, c'était que la musique s'est développée suivant des règles dépendant de lois naturelles jadis inconnues et aujourd'hui découvertes; qu'elle ne pourra jamais s'en