INTENSITÉ DU SON
son est notablement diminuée. Suivant les estimations de Saussure, la détonation d’un coup de pistolet au sommet de Mont-Blanc équivaut à celle d’un simple pétard ordinaire, au niveau de la plaine. J’ai répété plusieurs fois cette expérience : la première fois, avec un petit canon d’étain dont vous avez devant vous les débris, et, plus tard, avec des pistolets. Ce qui me frappa particulièrement, ce fut l’absence de cette plénitude et de cette netteté de son qui caractérisent un coup de pistolet à des élévations moindres ; le coup produisait l’effet d’une bouteille de vin de Champagne, et cependant le son ne laissait pas d’être encore assez intense. La soustraction de la moitié d’une atmosphère ne modifie pas très-notablement le bruit d’une cloche, et l’air est assez dense au sommet du Mont-Blanc pour impressionner fortement les nerfs auditifs. Le fait qu’un air même très-raréfié peut transmettre des sons intenses est démontré par les explosions de météorites à de grandes hauteurs au-dessus de la terre; il est vrai que, dans ces derniers cas, la cause initiale de la commotion atmosphérique doit être extrêmement violente.
Le mouvement sonore, comme tout autre mouvement, s’affaiblit lorsqu’il se communique d’un corps léger à un corps pesant. Enlevons le récipient qui recouvre le timbre de notre expérience, et vous entendrez beaucoup mieux sa sonnerie. Quand le timbre était recouvert, les vibrations de l’air se communiquaient d’abord à la masse du verre des parois du récipient, et ensuite du verre à l’air extérieur ; de là, un grand affaiblissement de l’intensité du son. L’action de l’hydrogène sur la voix est un phénomène de même genre. La voix se forme par l’injection de l’air des poumons dans un organe appelé le larynx. Dans son passage à travers cet organe, l’air est mis en vibration par les cordes vocales, qui engendrent ainsi le son. Or, si Ton rem-
LEÇON I
plit ses poumons d’hydrogène et qu’on veuille parler, les cordes vocales impriment encore leur mouvement à l’hydrogène, qui le transmet à l’air extérieur; mais cette transmission d’un gaz léger à un gaz beaucoup plus pesant a pour conséquence une diminution considérable de la force du son. Cet effet est véritablement curieux. Yous connaissez la force et le timbre de ma voix. J’expulse l’air de mes poumons, je les remplis d’hydrogène aspiré de ce réservoir, et je m’efforce de parler haut ; mais ma voix a perdu singulièrement de sa puissance, et le timbre n’en est plus le même. Yous l’entendez cette voix rauque et caverneuse, qui n’est plus une voix humaine, et qui semble même n’être pas de ce monde. Je ne puis la décrire autrement.
L’intensité du son dépend de l’intensité de l’air au sein duquel il prend naissance, et non de celle de l’air au sein duquel il est entendu. Supposons que le sommet du Mont-Blanc soit également distant du sommet de l’Aiguille Yerte et du pont de Chamouny, et que deux observateurs soient placés, l’un sur le pont, l’autre sur l’aiguille : le son cl’un coup de canon tiré sur le Mont-Blanc aura la même intensité pour ces deux observateurs, bien que, dans un des cas, il ait parcouru un air constamment raréfié, et dans l’autre, un air de plus en plus dense. Supposons maintenant qu’on prenne dans la vallée de Chamouny un point situé à la même distance, mesurée en ligne droite, que le Mont-Blanc du pont de Chamouny, et que deux observateurs soient placés l’un en ce point de la vallée, l’autre sur le Mont-Blanc : le son d’un coup de canon tiré sur le pont atteindra ces observateurs avec la même force, bien que l’un d’eux stationne dans un air dense, et l’autre dans un air raréfié. Qu’on charge de la même manière deux canons semblables, et qu’on les tire, l’un sur le pont de Chamouny, et l’autre sur le Mont-Blanc,