‹ Le songe d'AttisChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le lendemain, on discutait l'heure du départ :

— Ah I partons, suppliait Attis. Nous n'atteindrons pas sa terre.

— Ne veux-tu pas attendre un peu?

demandait Stephanos. Vois la fraîcheur de ces ombres. Tu te reposes. Et Alcée ne nous parle que de Lui.

— Suis-je fatiguée? interrogeait-elle.

Alors, c'est la fièvre d'arriver*

Mais quand sur ses instances on voulut se remettre en route, ses forces la trahirent. Elle tomba dans un de ces évanouissements que jusqu'ici elle avait réussi à cacher à son mari, et qui la laissaient, d'interminables instants, pareille à une morte. j|

L'angoisse de Stephanos fut inexprimable. Les pressentiments, les effrois, les craintes, étouffés par son optimisme et sa volonté de se tromper lui-même, se massèrent comme les nuées en un ciel d'orage. Et la première invasion de la douleur, chez cet être de légèreté et de joie, l'anéantit.

Dès qu'elle revint à elle, ses yeux le cherchèrent et elle sourit. Pour la première fois, peut-être, il ne put répondre à ce sourire. Rejetant l'itinéraire plus

long par Safed, il requit la voie la plus courte, immédiate, par les rives du Jourdain. Quelques lieues à peine les séparaient du terme de leur voyage. Il voulait la voir dans sa demeure, hors de ces tentes et de ces abris insuffisants. 11 maudissait la pensée de cette traversée trop longue. 11 maudissait les dieux.

Qu'elle pût lui échapper, qu'elle pût mourir ! Cette pensée s'emparait de son âme, la bouleversait, la déchirait comme réclair déchire un ciel d'orage.

Lorsque enfin ils atteignirent la villa de palmiers au bord de l'eau, lorsqu'il l'eut confiée aux soins de sa fidèle Alcmène, il s'enfuit au hasard pour éviter les consolations de ses amis. Alcée le rejoignit pourtant :

— Ne crains pas, dit-il. Pierre prie

pour elle. Tu ne sais pas encore la puissance des amis de Dieu. Nous aussi, pauvres pécheurs, nous nous joindrons à toi.

— Et que m'importe qu'il prie!

s'écria-t-il avec violence. Les prières boiteuses ont-elles jamais arrêté les destins ?

Et avec cette pudeur qui lui faisait voiler la profondeur de son angoisse, il s'enfonça dans la nuit, serrant les lèvres pour ne pas laisser échapper sa plainte. Toutes ces longues heures, il alla ainsi, et revint, jetant un regard furtif sur le blanc visage, et s'enfuyant de nouveau vers les retraites pleines d'ombre, comme les bêtes se terrent pour mourir. La douleur mettait à nu les arêtes vives de son être et les forces

cachées que sa réserve d'homme peutêtre autant que la légèreté de sa race, dissimulaient à tous les yeux. Ainsi un cyclone abat sur son passage les arbres et les nids et ne laisse sur le sol que la dévastation, les ruines et des crevasses semblables à des plaies.

La nuit de rayons et de paix.

Elle, elle pénétra dans cette demeure comme dans un temple. Le Seigneur y était venu, et sachant tout, Il savait] quelle y viendrait. Elle en avait une joi( inexprimable ; et toute recueillie en ellemême, elle n'eut pas un regard, d'abord, pour la lumière dorée des étoiles. Maii lorsqu'elle fut bien seule, les pas s'assourdissant dans la nuit et les lumièreî éteintes, elle congédia Alcmène et réunit ses forces pour se pencher au dehors.

Chose étrange ! La première pensée distincte qui se présenta dans sa grande faiblesse ne fut pas celle qui l'avait soutenue pendant le long voyage. Ce Lac était-il celui de son rêve ? Les montagnes celles qui lui étaient apparues? Non.

Elle ne demandait plus de preuves. Que lui importait? Le Christ existait par Luimême. Elle venait pour Lui-même. Elle délaissait la vision de ce songe, comme au seuil d'un banquet, on rejette le vêtement usé du chemin. Elle s'offrait, dans le silence de tout, la seule adoration, peut-être, digne de l'Infini. Avec la lucidité de l'âme errant aux confins de la vie et de la mort, elle revoyait ses jours de païenne, comme une goutte d'eau dans le creux de la main. Quel sens avait cette existence sans grandeur et

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sans but? Qu'était la vie humaine sans le Christ, ses espoirs, son avenir de paix, le ciel, l'éternité, Dieu?

Jésus-Christ! ""

Elle l'appela dans la nuit divine, et elle ouvrit les yeux dans la merveilleuse clarté. Elle ne s'étonna pas. Ces montagnes étaient celles du songe. La mer, la douce mer d'hyacinthe endormie aux étoiles, avait de larges routes si claires que les moindres frissons des vagues y brillaient comme des gemmes, et que la voie lactée reflétait dans l'eau pure des myriades de points distincts. Et elle eut une grande douceur à reconnaître le pays où, dans son rêve, Il Tavait emportée. Mais Lui, où était-il?

11 allait venir dans la mort, sans doute.

LE SONGE D'ATTIS aSi

L'âme errait au bord du gouffre, dans une acceptation toute simple, dans un apaisement infini. Puisque c'était Lui, comment avoir peur de ce qu'il choisirait pour elle? Elle se sentait envahie par sa béatitude. Elle s'étonnait seulement que Stephanos ne fût pas là, qu'il la laissât seule ainsi, au seuil de son éternité, lui qui la savait en général si craintive. Et elle aurait voulu le consoler à jamais en luidisant pourquoi il était bon de mourir. Mais rien ne l'attristait plus. Elle était si faible que les idées ne lui arrivaient que par lambeaux et seulement comme des impressions fugitives, au seuil du grand sommeil.

Elle ne s'étonna pas de voir Alcée et Alcmène, debout tous les deux auprès d'elle. Tout lui semblait naturel et

simple. Mais les paroles lui arrivaient de très loin :

— Demande au Christ de te guérir, disait-il. Je vais te baptiser en son nom, comme je te l'ai promis, avec cette eau, la sienne, celle sur laquelle il a marché dans une nuit d'orages. Tu lui appartiendras pour toujours. Tu crois en Lui?

— Je crois, murmura-t-elle. Je Taime.

— Par pitié pour Stephanos tu vas demander au Christ béni de te guérir, redit Alcée. Il le fera.

Avec les paroles sacramentelles, l'eau tomba sur son front. Elle croisa les mains sur sa poitrine et referma les yeux dans la paix.

La nuit silencieuse.

Çà et là, errant au hasard, levant vers le ciel son visage sans larmes, où la douleur mettait une supplication tragique, Stephanos « dévorait son cœur :&. La nuit silencieuse enveloppait sa détresse de ses voiles. Quand un oiseau secouait ses ailes, ou quand le remous de leau mettait des gouttes de bruit dans le silence, il frôlait la terre de ses mains et de son front comme pour s'y cacher

avec sa douleur. Ses amis anxieux le cherchaient. Que lui importaient ses amis? Que lui importait la vie? Ah ! qui implorer dans le vide de son âme ? Vaguement, comme de paroles entendues en rêve, il se souvenait que quelqu'un, ici, guérissait toujours, consolait toujours. SU y était encore, s'il Le voyait, si vraiment le Christ pouvait quelque chose, le cri d'une telle douleur attirerait sa pitié. Mais II était mort! Comment l'appeler, et comment l'atteindre à travers la mort?

Stephanos s'approcha du rivage. Il pénétra dans la demeure. Il arriva sans bruit jusqu'à la jeune femme. Pourquoi étouffer ainsi ses pas ? Peut-être aucun bruit ne venait-il plus jusqu'à elle ! Le visage d'Attis avait pris quelque chose

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de majestueux et d'immobile, dans la blancheur du marbre.

Il se rejeta au dehors, étouffant un cri sauvage. Les eaux du désespoir noyèrent les dernières cimes de son âme, l'incrédulité, l'ironie, le doute. Il tendit les mains vers l'Invisible : « Venez comme si je n'étais pas arrivé trop tard sur votre terre, comme vous alliez vers les autres, vers tous les autres... »

Personne ne répondit dans la nuit silencieuse.

La nuit de parfums et d'étoiles.

Attis flottait dans une demi-inconscience. Elle était étendue sur la terrasse, embaumée de cinnamome et de roses, devant les montagnes et la mer où II l'attendait. Elle ne savait pas, tant il était protond, si le sommeil qui l'envahissait était celui de la mort. Elle , entrait dans l'invisible. Elle sentait la présence divine, maintenant qu'elle était

à Lui par son baptême, et cette présence brûlait son cœur.

Ses yeux demeuraient fermés; cependant, elle revoyait son sauveur, celui de son rêve ancien. Il venait, marchant sur les eaux, les mains ouvertes, dans un geste de pitié infinie. A la lumière des étoiles elle distinguait chacun de ses traits, son visage penché vers elle, Lui, l'espérance, son regard qui cherchait son âme. Pour elle aussi les dehors ne semblaient plus qu'un vêtement. Elle écoutait en elle-même à une profondeur où jamais parole de tendresse ou parole de beauté n'était parvenue. Alcée avait raison : quel accent avait cette voix, si proche et si profonde, et qui semblait parler pour vous seul...

Il disait :

« C'est moi. Je t'ai sauvée. Je t'ai arrachée aux ténèbres.

« Il y a un Dieu, et je suis ce Dieu, humble, doux, plus proche de toi que toi-même.

« Je t'ai promis plus que la vie.

11 y a une éternité. Tu ne le savais pas.

« Et je suis cette éternité. Je te la donnerai.

« Chaque parole qu'ils te rediront de moi est pour toi.

« Tu ne mourras pas. Tu vivras la vie nouvelle — ma Vie — dans l'amour et le sacrifice.

« Cherche à sauver les autres comme je t'ai sauvée.

« Ils t'apprendront que je demeure

avec toi. Va consoler celui qui pleure. Donne-lui la foi.

« Ne crains rien. C'est moi. > Elle ouvrit les yeux. Les chants de mille oiseaux emplissaient les airs. Les eaux pures semblaient emporter au creux des vagues des pétales de roses.

Des colombes bleues et grises s'ébattaient jusque sur l'appui de la terrasse. Elle ne se lassait pas de regarder cette mer de Tibériade liée à l'histoire du Christ et à la sienne. La barque du Seigneur l'avait sillonnée en tout sens. Il marchait sur les eaux. Il l'attendait sur ces rivages. 11 était venu. Était-ce en réalité ou en songe? Il l'avait guérie... Elle se leva. Elle sentait en elle une vie nouvelle, large et pleine, qu'elle brûlait d'employer comme Lui à conso-

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1er, à soulager, à sauver. Elle descendit l'escalier au dehors et se mit à la recherche de celui qui, si généreusement, l'avait laissée suivre son âme. Il serait sa première conquête au Christ.

Tout dormait encore. En face, au long des pentes du Gaulan, un pasteur emmenait son troupeau sur les falaises abruptes. Les brebis s'égrenaient une à une entre les buissons et les ronces. Quelques pêcheurs au bord du rivage commençaient à retirer leurs filets. Attis marcha dans les herbes odorantes, frôlée au passage par les grands lys, les iris et les anémones de pourpre. La moisson blanchissait déjà.

Les ceps de vigne s'enlaçaient aux orangers et aux citronniers couverts de fleurs et de fruits. De longs palmiers

flexibles secouaient leur feuillage léger au moindre souffle. Cette plaine d'Esdralon, « le jardin des princes », « la terre de beauté », dans tout l'épanouissement du printemps, ondulait à l'horizon, joyeuse et magnifique.

Elle avançait, extasiée, comme une Eve nouvelle au seuil du Paradis. Mais ce n'était pas la beauté des choses, c'était la vision intérieure qui Téblouissait. Elle marchait comme au-dessus de la terre, ajoutant à sa joie celle qu'elle allait verser, ainsi qu'une eau pure, aux lèvres desséchées. Elle connaissait bien Stephanos, elle seule le connaissait ; elle savait qu'il aurait caché sa souff^rance. Elle rencontra Dyonisos et quelques pas plus loin Alcée.

Tous deux vinrent au-devant d'elle avec

action de grâces, puis s'écartèrent pour l'aider dans sa recherche, affectueux et bons. Mais ce fut elle qui longeant le rivage, découvrit enfin Stephanos à l'abri de quelques roches.

Elle l'arracha à sa lourde torpeur, inclinée vers lui, la main posée sur son épaule. Il se releva, hagard, fixant sur elle des yeux sans pensée, ne sachant plus si c'était Attis ou son ombre, tendant les bras dans la peur de voir s'enfuir son bonheur. Cette nuit avait changé à jamais l'expression de son visage. La douleur l'avait sacré; et, dans sa joie, Attis frémit à mesurer tant de souffrances endurées par ce cœur qu'on croyait si léger. Elle du moins, parce qu'elle l'avait aimé, ne l'avait pas méconnu.

Il respira longuement. C'était bien

elle, souriante et douce, encore pâle d'avoir frôlé de si près le grand mystère, mais pleine de vie, radieuse. Et les larmes que la douleur n'avait pu arracher à Stephanos commencèrent à ruisseler sur son visage.

— Vois, disait-elle avec tendresse, si tu dois L'aimer! Il m'a guérie à ta prière, pour que tu croies. Nous lui donnerons nos âmes.

— C'est fait, dit-il. La mienne est ta rançon. Je l'aime...

Une fois de plus, le Lac silencieux connut les joies inexprimables que le Christ jetait à ses créatures, de son geste large de semeur : miracles de la guérison des corps, miracles plus magnifiques de l'affranchissement des âmes.

Alcée et Dyonisos, accourant vers leur ami, ne purent retenir un sourire. Car pour la première fois, sans doute, le beau Lac tranquille entendait la reconnaissance de l'homme monter vers Dieu en un mot du vieil Eschyle.

Stephanos disait:

— O Bienfaisant ! Si tu as voulu que les hommes n'acquièrent la science de la vie que par la douleur...

3574. —Tours, Imprimerie E. Arrault et C'

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