‹ Le songe d'AttisChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Après les premières effusions joyeuses avec son ami, après les heures de revoir et de repos qui ne suffisaient pas aux questions et aux réponses, aux souvenirs de jeunesse, aux souvenirs plus proches et sacrés, Stephanos commença de s'étonner. Il avait eu d^abord un mouvement de surprise en voyant Alcée accueillir comme un frère Dyonisos qu'il ne connaissait pas

jusque-là, et l'embrasser comme il l'avait embrassé lui-même. Son étonnement augmenta lorsqu'il entendit Dyonisos si maître de lui, si réservé d'ordinaire, livrant dès l'abord l'histoire de sa conversion, ses projets, ses désirs, des choses que Stephanos, l'ami de chaque jour, n'avait pas soupçonnées. Il en recueillait çà et là des bribes, écoutant à demi des confidences dont l'accent lui était étranger : se dévouer pour le Christ, aller Tannoncer aux païens en Espagne ou dans les Gaules, les extrémités du monde connu, sans tenir compte de l'exil, ni des liens de la chair et du sang. Puis l'attitude d'Alcée vis-à-vis d'Attis était nouvelle. Ainsi pas une fois, à la déception inavouée de Stephanos, Alcée ne fit allusion à sa beauté.

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Simple et bienveillant avec tous, il la traitait comme une sœur plus jeune, avec un mélange de sollicitude et de respect qui ne tarda pas à charmer le Grec. Alcée s'inquiétait de la voir si frêle; elle en accusait la longue traversée, les incertitudes, le besoin de savoir. Mais les pensées franchissaient les limites des étroites paroles, et Stephanos admirait avec quelle entente rapide Alcée répondait aux désirs qu'elle formulait à peine, mêlant le nom du Christ à tous les détails qu'il lui donnait sur la route relativement courte qu'il leur restait à parcourir, et les diverses haltes qu'il leur ménageait. Elle n'était pas encore chrétienne, et déjà c'était une enfant pour lui, et une sœur : comme ces chrétiens s'aimaient!

Il aurait creusé cette pensée longtemps, si l'apparition de la caravane à laquelle ils devaient se joindre jusqu'à Césarée n'eût absorbé toute son attention. Des esclaves noirs, des Sémites de toute provenance, mêlés à des Grecs et à des Romains qui se joignaient à eux pour plus de sûreté jusqu'aux villes prochaines; les chargements pittoresques, les robes bariolées des femmes dont on n'apercevait que les yeux sous de doubles voiles ; les hommes portant eux aussi ces voiles longs retenus par des cordes de poils tressés; les buffles entravés, les autruches, les chameaux, agenouillés pour le chargement, qu'il n'approchait qu'avec une curiosité inquiète, tout mettait son esprit instable dans une excitation joyeuse. Lorsqu'il

vit Attis installée avec Alcmène sur le dos d'une de ces pacifiques montures, et préservée du soleil par une sorte de tente; lorsque la longue caravane s'ébranla, et qu'il monta lui-même, au matin, un étalon arabe dont la queue fouettait le sol, il eut la sensation d'entrer dans une existence nouvelle, et il se crut Oriental comme il se sentait Grec. Son adaptation aux divers milieux était étonnante.

Alcée, malgré son inlassable bonté, ne savait à qui entendre. Stephanos le voulait tout à lui, mêlant le passé au présent, apportant une curiosité aiguë à chaque détail de la civilisation ou des

»ers pays qu'ils traversaient. Dyoniprofitait des sautes d'idées de son ami pour interroger Alcée sur la com-

munauté de Jérusalem, raccroissement de l'Eglise, Pierre leur chef vénéré, et la Vierge humble et pure, mère du Seigneur, qu'ils chérissaient tous comme des fils.

Attis se taisait, attentive aux choses divines. Son émotion était si intense qu'elle ne pouvait se mêler aux propos des autres : seulement, avec Alcée,elle revenait au nom qui résumait sa vie intérieure. Elle voulait tout savoir du Christ : chacun de ses mots, chacun de ses gestes. Alcée lui apprit qu'il était venu aux confins de Tyr, mais en se-t cret; et parce qu'elle suivait ses traces> elle aimait cette terre d'un amour fraternel. Alcée l'interrogeait sur elle-même.

Elle répondait avec candeur, disant tout, comme une source s'épanche. Et

il s'émerveillait que cette païenne adorant la vie fût devenue cet être spiritualisé, angélique; presque, il s'en attristait, sachantque Dieu rappelle ceux dont la beauté morale est achevée, et dans una prière fréquente il mettait le bonheur de Stephanos à l'ombre de ce Christ qu'il avait connu si bon.

L'Athénien tout entier en apparence au mouvement joyeux du dehors, allait et revenait vers eux.

— Vois, disait-il, dès le second jour, à son ami ; vois Attis enveloppée de cette gloire du soleil comme une immortelle ! CalHdès en serait ravi. La route, le cha-

I&au, tout est cerné, comme d'un coup ! pouce, d'un trait net qui éclabousse t or en fusion. Ne te semble-t-il pas que nous représentons à nous deux les

Dioscures, moi sur la terre, elle déjà dans les palais clairs des cieux?

Alcée répondit avec indulgence ; tout le monde était indulgent à l'aimable Grec :

— Il est bien vrai que tu es de la terre, et qu'on la croirait déjà céleste.

Stephanos s'assombrit tout d'un coup comme si la pensée joyeuse prenait un autre sens, et il se tourna, triste, vers les doux yeux de violette qui lui souriaient.

Ils campèrent à Césarée de Philippe.

Il y avait là autrefois une ville et un sanctuaire grec consacré à Pan, d'où le nom de Panias. Undes filsd'Hérode, Philippe, venait de créer sur le site ancien une ville nouvelle en Thonneur de César. Elle s'élevait, toute blanche, à l'angle de trois vallées, sur une terrasse de douze cents pieds; des cascades coulaient entre des roches de basalte; c'étaient les sources célèbres du Jourdain : plus haut, le château et la cita-

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délie suivant les sinuosités du roc et parfois dominés par ses arêtes vives; plus haut encore, l'Hermon neigeux, et^ à l'horizon, la chaîne du Liban, forij maient un cadre grandiose à ces plaine! remplies de sources, d'oiseaux et d'an bres centenaires. C'était, au sortir d( routes embrasées, et pour ces Grecs habitués aux lignes nettes et dénudées, une halte pleine de délices. Ils abandonnaient ici la voie romaine qu'ils avaient suivie jusqu'alors, pour prendre une des trois grandes routes de caravanes, de Damas à la mer qui, en deux jours, les mènerait en GaHlée.

Ils campèrent à l'ombre d'acacias géants près de buissons de clématites et de roses sauvages, au chant des oiseaux et des sources. Et pour être

agréable à la jeune femme, Stephanos recommença ses questions sur Jésus- Christ.

— Puisque tu Tas connu d'abord ainsi, tout près de son supplice, pourquoi ne l'as-tu pas suivi pour savoir comment il mourrait?

— Sait-on ce que l'on fait lorsqu'on est hors de soi ? Et puis je ne pouvais pas le voir souffrir davantage. Je t'ai dit que je Taimais.

— Ainsi? Tout-à-coup? Qu'avait-il donc de si extraordinaire? une beauté surhumaine? des rayons comme Zeus?

— Ecarte tout cela qui est profane et indigne de Lui. Je ne sais comment t'expliquer. C'est comme une âme que Ton verrait, une âme inexprimablement belle, radieuse, et si pleine d'amour que

pour l'avoir contemplée, le reste n'existe plus.

— Et tu dis que tu l'as vu une seconde fois non loin d'ici ?

— Ah ! tout ce que tu pourras nous raconter..., murmurait Attis.

— Oui, à peine à quelques stades en ligne droite. Je vous montrerai l'endroit. Ce souvenir me fixe sur ces rivages.

— Mais cette fois il n'avait plus ni sang, ni plaies? demanda Stephanos empressé de détourner son esprit des visions tristes.

— Seulement les cicatrices de ses plaies; et, au contraire, un rayonnement de bonheur inexprimable, la paix dans le triomphe.

— Il est venu vers toi ? Tu écrivais que vous étiez cinq cents...

— Oui. Mais j'étais seul, un peu à l'écart.

— Il est venu vers toi ! répétait Attis.

— Mais enfin, là, précisa Stephanos, tu peux bien dire quel il était? Grand? Petit? Les cheveux noirs ou dorés comme ceux d' Attis? Et ses yeux? Disnous quelque chose de clair.

Alcée chercha un moment :

— Je vois bien une beauté majestueuse, tranquille, et son regard... Mais spiritualise tout. On ne peut pas le décrire avec nos pauvres mots.

— Il ta parlé ? demanda timidement Attis.

— Oui : en quelque instants il ma dit tout le passé, et, je pense aussi l'avenir. Car il n'y a qu^un avenir, l'aimer.

— Ceux qui l'entouraient, qui était-

ce? demanda Dyonisos, des pauvres, n'est-ce pas?

— Des pêcheurs, des hommes du peuple. Lui-même était un artisan.

— Un artisan ! protesta Stephanos avec indignation. Tu ne veux pas dire qu'il travaillait ?

— Il grandit dans la boutique d'un charpentier, répondit Alcéeavec calme.

Il vivait comme un pauvre, sans une pierre où reposer sa tête.

— Eh bien, cela non, vraiment, j( ne me l'explique pas, s'écria l'Athénien, Qu'il meure, s'il le voulait, il y a un( grandeur dans la mort. Mais vivre cett< vie de petites gens? J'aime décidément mieux Platon qui ne s'entourait pas de' rustres, mais de beauté, d'élégance, de disciples lettrés...

La nuit était venue, la nuit criblée d'étoiles. Les oiseaux eux-mêmes s'étaient tus. Seules les cascades continuaient leur bruit sourd de choses qui s'en vont et qui tombent.

Alcée arrêta son ami d'un geste.

— Ne blasphème pas, dit-il. Ecoute.

Il s'attarda, perdu dans ses pensées,

puis :

— Écoute un instant, avec Pythagore la musique des sphères infinies. Il les a créées. Regarde la terre, la mer et ces millions d'étoiles. Il les a créées. Va plus loin. Regarde cet être immatériel, avant toute création, le Beau absolu, se suffisant à lui-même pendant des myriades de siècles, dans sa solitude infinie. Les êtres n'ont rien ajouté à son Etre. Les siècles n'ont rien ajouté

à son Eternité. Et maintenant, si Dieu descend vers les hommes, le verras-tu chargé des oripeaux de nos vanités dans un bien-être et une élégance sans grandeur? Ou pauvre, seul et nu sur une Croix (i)?

— Je me rends, dit Stephanos subjugué. Alcée! Que tu dis des choses admirables !

— Ajoute qu'il venait expier, guérir et consoler. Désormais si tu n'as pas de roi qui ne doive se sentir indigne de baiser la trace de ses pas, tu n'as pas d'esclave, aux mines du Laurium, qui ne puisse penser : « Il a voulu souffrir plus que moi. »

— Et souviens-toi, observa Dyoni-

(i) Cette pensée est empruntée à Newman.

SOS, que Platon lui-même ne voit son Juste achevé, idéal, que dans la douleur.

— C'est beau, mais cest dur, dit l'Athénien.

Attis demanda :

— Maintenant dis-nous ce qu'il faut faire pour devenir ses disciples ?

— C'est très simple : croire et être baptisé. Voici, je pense, ce qui serait le meilleur. Vous demeurerez en Galilée, tout le temps que vous désirerez. Je vous dirai tous ses enseignements. Stephanos en particulier a besoin de comprendre et de réfléchir..

— Puisque je suis décidé, dit Ste-

phanos, à rejeter l'Olympe entier ! C'est du reste un médiocre sacrifice.

— Cela ne suffit pas. Il faut changer l'orientation de la vie, ne plus vivre pour soi, mais pour Dieu; travailler à sa cause.

— Tu veux que je me résolve à suivre Dyonisos dans les Gaules? demanda plaintivement l'Athénien.

— Non. Chacun est redevable à Dieu dans la mesure de Tappel qu'il lui fait. Il nous a créés libres. Il nous veut libres. Nous pouvons refuser et nous perdre. Mais nous ne sommes ici-bas que pour Lui, et pour préparer avec Lui notre bonheur futur.

— Ah ! parle de bonheur, dit Stephanos rasséréné.

— Oui. Un tel bonheur que lorsque^

l'apôtre Paul essaye de le décrire ses paroles défaillent.

— Et moi, demanda la jeune femme, qui ne peux rien faire pour Lui?

— Tu Taimes. 11 Ta dit à une femme comme toi : c'est la part la meilleure.

— Qu'il est doux à la misère, murmura-t-elle.

— Il est doux, et il est terrible aussi...

— Et quand tu nous auras instruits?

demanda Stephanos.

— Nous recevrons Pierre qui est averti, qui doit voir quelques frères en Galilée. Il vous baptisera et vous imposera les mains.

— Est-ce bientôt? demanda Attis.

Elle n'ajouta rien, et personne d'abord n'y prit garde. Mais sa pâleur était livide.

— Quel bonheur de voir Pierre!

s'écriait Dyonisos.

— Ici, poursuivit Alcée, à Césarée de Philippe où nous sommes, Pierre confessa la divinité du Christ, et reçut de lui la garde éternelle de TEglise. Le fleuve dont les sources forment ces cascades est le Jourdain dans lequel le Christ fut baptisé.

— Ne pourrais-je pas être baptisée tout de suite ? demanda la jeune femme.

— Je t'en prie, attendons Pierre, intervint Stephanos.

Alcée eut une de ces intuitions ra- |pides qui rendaient entre Attis et lui les explications superflues.

— Je te promets, si c'est nécessaire, murmura-t-il.

Tout haut, il ajouta :

— Derrière nous, derrière ces collines sont le Lac et les montagnes delà Galilée. Les villes rassemblaient leurs malades au passage du Christ, sur les places publiques. Il les guérissait tous. Il les consolait tous. Vous entendez, frères, tous ! 11 n'est pas d'exemple qu'il ait renvoyé quelqu'un avec sa peine ou sa misère; Il était la pitié. Devant la douleur de ses amis, Il pleurait, et II rappelait même leurs morts.

Alcée continuait avec une insistance affectueuse; et bien avant dans la nuit ils parlaient encore de Lui aux tremblantes étoiles.

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