CHAPITRE PREMIER
« Etranger, tu es arrivé dans la plus heureuse demeure de la Terre, dans le pays des beaux chevaux sur le sol du blanc Colone. De nombreux rossignols, dans les fraîches vallées, répandent leurs plaintes harmonieuses sous le lierre noir, et sous le feuillage de la forêt sacrée qui abonde en fruits, qui est inaccessible aux rayons d'Hélios comme
aux souffles de l'hiver, et où Dj^onisos se promène entouré de ses nourrices sacrées.
« Le narcisse aux belles grappes, couronne des antiques déesses, y fleurit toujours sous la rosée du ciel, et le safran tout brillant d'or... Ni les chœurs des Muses, ni Aphrodis, la déesse aux rênes d'or, ne dédaignent ces lieux.
« Et puis il y a ici un arbre, non planté par la main de l'homme, germe né de soi-même, jetant la terreur aux lances ennemies, l'olivier aux feuilles bleuâtres, qui ombrage le berceau de l'enfant. Les chefs ennemis, jeunes ou vieux, ne pourront pas Tarracher ni le détruire, car Zeus et Athèna aux yeux clairs le regardent toujours... »
Une immense acclamation couvrit le
chœur de Sophocle. Les trente mille spectateurs du théâtre de Dyonisos se levèrent. C'était le triomphe d'Athènes et sa revanche contre cette Rome qui l'avait conquise, pour être à son tour et plus sûrement conquise par sa beauté.
Les campagnes étaient désertes, les ports ruinés, les antiques cités d alentour écrasées d'impôts. Mais Athènes demeurait l'Athènes brillante et immortelle € Athènes couronnée de violettes ». En un sens, les Panathénées, que l'on célébrait ces jours-là devaient même aux gouverneurs d'Achaïe une splendeur nouvelle. Ils prodiguaient l'or pour que cette fête, où les bustes des empereurs devaient figurer auprès de Tantique Pallas-Athènè, protectrice de la cité, effaçât toutes les fêtes passées. Ces
coquetteries de Rome envers sa belle captive furent une des meilleures parts de la politique impériale. Le temps était proche où Néron viendrait moissonner aux concours grecs près de dix-huit cents couronnes. Claude, sous lequel le proconsul Gallio gouvernait en ce moment TAchaïe, moins soucieux de Httérature et de succès d'histrion, suivait cependant la tradition des Césars et traitait comme une chose précieuse cette ville unique, « ce narcisse d'or », couronne de l'humanité lettrée.
Depuis l'aube les Grecs acclamaient ainsi leurs poètes. Ces journées écrasantes où se succédaient les tragédies, les concours, les jeux, les courses, suffisaient à peine à leur amour des beaux plaisirs et des plaisirs médiocres. La
race ne changeait pas. Une légèreté heureuse, une sorte d'ironie familière persistait chez ce peuple en décadence, incapable même de regretter sa liberté.
Et il jouissait aussi ouvertement de ses chefs-d'œuvre qu'au temps où Périclès faisait voter deux oboles pour que les plus pauvres pussent payer leur entrée au théâtre. Les acteurs, chaussés du cothurne et couverts du masque, soulevaient les mêmes rires et les mêmes larmes qu'autrefois, et lorsque les gâteaux de miel, les fruits et les amphores de vin, largesses du proconsul, commencèrent à circuler, la joie populaire ne connut plus de bornes. Tout le théâtre de Dyonisos, adossé à l'Acropole, vibrait comme une ruche en rumeur. On acclamait Gallio avec la même faveur
que Lysandre, l'acteur en vogue. Les rangs se mêlaient. Les jeunes gens descendaient jusqu'aux premières stalles de ce théâtre en plein air, celles où siégeaient le gouverneur et les archontes.
Les femmes sortaient de leurs places réservées; et déjà celles qui devaient figurer à la procession se hâtaient vers la Voie Sacrée.
Attis chercha des yeux Stephanos.
Elle lui fit un signe, de loin, et s'assit. Elle se sentait très lasse. Les fêtes duraient depuis plusieurs jours. En vraie Grecque, elle les suivait, insatiable.
La veille elle assistait au concours de poésie où depuis longtemps son mari enlevait des prix nombreux, de là le nom de Stephanos, « le couronné » ; mais elle avait présumé de ses forces.
Elle était épuisée, au point de ne pouvoir plus rester au milieu de cette
foule, ni prendre part à la procession. Elle en eut un mouvement d'impatience contre elle-même; et lorsque Stephanos parvint à la rejoindre, comme une enfant elle se sentait prête à pleurer.
Dehors, elle leva sur lui ses yeux de violette, et si joyeux qu'il fût, quelque chose de découragé en elle le frappa et l'assombrit un instant.
— Attis, très chère, qu'as-tu? demanda-t-il avec inquiétude. C'était peutêtre une séance trop longue? Non? Ce n'est pas la fatigue ? Alors aurais-tu rencontré quelque mauvais présage? Un oiseau a-t-il volé de gauche à droite ? Tu ris! Enfin !... Que les devins nous servent au moins à cela ! Quelquefois je te crois triste...
Mais déjà, Attis se ressaisissait :
— - Triste? demanda-t-elle. Comment le serais-je avec toi ?
— C'est qu'il me faut ta joie, repritil vivement, ta joie de chaque instant ; celle d'aujourd'hui, dans ces fêtes que tu aimes, et puis celle de demain...
Elle ne répondit pas. Mais elle le regarda de ce regard de gratitude heureuse, le suprême orgueil de Thomme qui aime. Et pendant quelques instants il marcha sans rien dire auprès de la litière où il l'avait fait monter.
C'était un épicurien aimable et fin, poète, philosophe à ses heures, et très épris d'art. 11 avait épousé voilà déjà quelques années, cette femme toute jeune. Il l'idolâtrait. A sa passion violente de païen se mêlait un respect involontaire. Ce sceptique semblait près-
sentir en elle quelque chose de divin.
Peut-être fallait-il attribuer cette nuance de sentiment à la gravité d^Attis ; peutêtre à sa pureté tranquille ; peut-être à ce quelque chose d'indéfinissable que la beauté intérieure pose sur un visage comme un sceau. Quoi qu'il en fût, ils semblaient, à eux deux, représenter les aspirations diverses de leur race : lui, la joie légère qui faisait dire aux prêtres d'Egypte : « Vôtis autres Grecs, vous serez d'éternels enfants » ; elle, cette mélancolie dont Aristote fait un des premiers signes de la grandeur. Encore cette mélancolie était-elle une chose nouvelle, et si peu athénienne qu'elle la dissimulait de son mieux, et cela àlanguissait seulement son sourire et sa grâce, comme si la tristesse elle-même
devenait un charme sur cette terre de beauté. Même elle affectait de s'étonner lorsqu'on l'interrogeait sur le changement de son caractère. Pourtant elle en savait la cause, tout en osant à peine se Tavouer. Cela datait de quelques mois, du jour où elle s'était évanouie si longuement sans raison apparente. Pour la première fois elle avait senti que la vie, son seul bien, était une chose fragile. Une ombre en demeurait sur elle, et allait s'obscurcissant à chaque nouvelle manifestation de faiblesse, comme tout à l'heure, à cet épuisement au théâtre de Dyonisos.
— Veux-tu que nous nous arrêtions à l'entrée du bois sacré? demanda Stephanos, tu verras de loin la procession d'Athèna. Hors de la foule, lorsque tu
seras un peu reposée, tu jouiras d'un spectacle plein de charme.
Elle acquiesça d'un sourire. Et ils attendirent sans impatience, en une de ces conversations légères et tendres dont ils ne se lassaient jamais.
Au point où ils se trouvaient, la lourde rotonde de Rome et d'Auguste, placée par les vainqueurs au seuil de l'Acropole, ne voilait pas les lignes divines. Le Parthénon se dressait clair et pur. En vain aussi, Rome avait-elle gâté, en pensant les orner, les Propylées admirables. L'emphase lourde de l'escalier qu'elle avait ajouté, pour donner au chef-d'œuvre grec des allures de Capitole, ne déparait pas en ce
moment la perfection de l'ensemble.
Car les Athéniens montaient les degrés en un défilé triomphal, et tous les spectateurs louaient le rythme harmonieux de leur marche. C'étaient d'abord les vieillards portant dans leurs mains les rameaux de l'olivier que Sophocle venait de chanter. Ils s'avançaient à pas tranquilles, précédant le flot mouvant des jeunes hommes, athlètes, gymnastes, corps souples et harmonieux d'éphèbes ; les vainqueurs des jeux gymniques et des concours de poésie élevant les trépieds, les amphores d'huile ou les couronnes d or suivaient ; et maintenant d'innombrables enfants émaillaient comme des fleurs vives l'escalier de marbre...
— Ces amours ! murmurait Attis.
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Artémis elle-même en serait jalouse...
— Ah ! voici les jeunes filles, dit Stephanos.
Elles s'avançaient, soutenant sur leurs têtes les corbeilles qui contenaient les objets du culte. Leur allure sculpturale, la grâce simple de leurs robes retenues à la taille et retombant en plis légers, leurs cheveux seulement rattachés par un lien, rappelaient les erréphores, « ces porteuses de rosée » qui les attendaient, là-haut, comme des sœurs divines Un murmure charmé s'élevait sur leur passage. Ces Grecs de la décadence défilaient triomphants, conscients de n'avoir rien perdu puisqu'il leur restait la beauté. Attis, les lèvres entr'ouvertes, admirait la procession d'Athèna, comme tout à l'heure les
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vers de Sophocle. Toute trace d'inquiétude avait disparu de son visage.
— Vois, disait Stephanos, ce sens unique de l'harmonie. Il n'y a pas de femme si pauvre qui, pour les fêtes, n'ait passé au safran ses vêtements légers.
Les jeunes filles semblent vêtues de vieil ivoire. Et les terres rousses, les marbres dorés, les voiles clairs font dans la lumière une admirable symphonie d'or. C'est Athènes: l'harmonie dans la clarté...
— Que les Romains doivent admirer ! dit l'Athénienne le cœur battant.
— Dans la mesure où ils sentent, oui.
Mais s'ils ont la volonté de l'art, ils n'en ont pas l'instinct. De quels monuments ils nous dotent ! Les dieux nous gar-
dent de leurs dons ! Tiens : voici les bustes des empereurs qu'ils font porter comme des idoles. Quel manque de goût ! Regarde Gallio sur ce char à six chevaux : les admirables chevaux !
ajouta-t-il malgré lui en connaisseur. Il voudrait en faire un char de triomphe?
Non, c'est lui qui orne notre triomphe. Ici, en ce moment, tous les étrangers doivent se sentir des Barbares.
— Et nous les fils des dieux, dit-elle avec orgueil.
■ Il eut un rire joyeux.
1 — Quels pères nous avons là ! Mais voici Thécatombe. Plus de cent bœufs aux cornes dorées. Vraiment ces Romains font bien les choses.
— On ne les tuera pas là, devant tous ? demanda-t-elle avec dégoût.
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— Non, sans doute. Les bouchers les assommeront plus tard.
— C*est qu'avec les jeux de gladia^ teurs qu'ils ont apportés ici, dans la seule ville au monde où la Pitié ait un autel, on peut tout craindre.
— Ne crains rien, dit-il. Nous recevons tout, mais pour le transformer en beauté, ainsi des jeux et de Gallio luimême. Ne vois-tu pas qu'il se tient presque simplement? Déjà il doit sentir que l'enflure est déplacée ici.
— Oui, dit-elle. Je me souviens de Temphase de son entrée. Il prend le sens de la mesure.
— Le peuple n'aura pas ce sens-là tout à l'heure, observa Stephanos gaîment. Entre les victimes des sacrifices, et les fontaines de vin que le gouver-
neur a fait installera tous les carrefours, Torgie va durer toute la nuit. La lie du peuple doit se ressembler partout. Entends-tu les chants d'ivresse qui couvrent presque déjà les chants sacrés?
Ce sont les admirateurs d'Antigone et d'Œdipe qui chantent !
— Rentrons, dit-elle. Nous avons eu la fleur des choses, Sophocle et la procession d'or montant vers nos temples.
Tout ce qui est harmonieux est passé.