‹ Le songe d'une femmeChapitre 10 sur 24 · LES GRANDS LYS PALES · texte numérisé non relu

LES GRANDS LYS PALES

A Annette.

Songez au sourire pâle des grands lys dans la nuit. Us ont des faces tristes et de beaux airs penchés ; Leur regard s'allonge en lueur douce et poursuit Ceux qui marchent dans le jardin le front penché.

Songez que les grands lys écoutent les paroles, Qui sortent des abîmes où sommeillent les cœurs, lis tendent comme des oreilles leurs corolles Et ils n'oublient jamais le murmure des cœurs.

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Ils écoutent si bien qu'ils entendent le silence; Ils entendent le bruit du sang1 dans les artères, Us entendent les épaules frissonner en silence, Ils entendent ce qu'on tait et ce qu'on voudrait taire.

Les lys aux faces tristes entendent les dentelles Que le vent et la vie gonflent sur les corsages, Ils entendent les cheveux doux comme des dentelles Qu'un souffle agite et tourmente en signe d'orage.

Les lys aux faces tristes regardent dans la nuit ; Ils voient lorsque les mains se rapprochent tremblante D'avoir osé s'unir un instant dans la nuit Et leur sourire a des ironies complaisantes,

Car ils savent ce qu'ignorent les hommes et les femme: Et ils pourraient prédire aux âmes leurs destins Et enseigner aux hommes à lire le cœur des femmes : Songez aux grands lys pâles indulgents et divins.

PAUL PELASGE.

Voilà, chère Adélaïde, la vie d'une petite fiancée au château des Frênes, pendant Ie mois de septembre 189

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ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

Les Frênes, i4 septembre.

...Vous savez pourquoi je suis allée vous voir. Il y avait un tel désaccord entre le ton de vos lettres et ce qu'avait dit de vous à un de mes amis quelqu'un qui vous connaît bien, que j'ai voulu connaître la vérité. Nous avons passé deux jours ensemble et alors vous avez été sincère ; cela fait que je vous pardonne, mais je reste humiliée d'avoir été dupe de votre vertu et de votre amitié passionnée. Si j'avais su que vous aviez des amants, si j'avais su qu'on rencontrait chez vous des filles à tout faire, je ne vous aurais pas écrit avec cette confiance dont vous avez abusé. Cette histoire de ma vie que j'écrivis pour vous, vous l'avez perdue, vous l'avez oubliée en quelque hôtel de hasard, et me voilà à la

merci du premier curieux qui voudra s'amuser au « Songe d'une femme » ! En vérité, c'est pour cela que je suis allée chez vous, pour vous reprendre des lettres où je me suis racontée avec la franchise d'une âme forte, quand je m'adressais à une femme sans courage, sans volonté et sans passion. La lettre où vous m'aimiez trop ne m'a pas fait reculer, parce que je suis au-dessus de pareilles tentations. Le souvenir de vos enfantillages de pensionnaires ne me fait pas rougir, mais ne me donne pas, à cette heure, le désir de renouveler, en toute liberté, des acte s ridicules. Vous avez pu vous apercevoir de ma froideur ironique à vos minauderies. Je suis assez belle pour n'avoir pas le désir de contempler la beauté des autresfemmes; jen'aimepas assez les femmes pour vouloir leur donner du plaisir; et je ne vois pas bien ce que je pourrais leur demander qu'un homme ne m'ait offert à genoux. Vous aviez un amant très convenable et qui vous aimait. M. P. B. Tâchez de le reconquérir. Mais je

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crains qu'il ne soit trop tard, car il connaît — c'est un de ses modèles — la petite que ma visite a chassée, et il ne se soucie guère, j'imagine, d'avoir pour « rival » cette joueuse de mandoline. Je ne vous déteste pas, je vous plains, — surtout quand je considère la vie, compliquée peut-être, mais agréable et sûre, que je me suis organisée. Je vous regarde avec pitié du haut de mon bonheur, du bonheur que j'ai voulu, que j'ai créé de mes mains, que je tiens et que je possède. Et pourtant, en quelles conditions meilleures n'étiez-vous pas, riche, mariée et libre ! Moi, j'ai subi tous les esclavages et j'y suis restée reine. Relève-toi, chère Claude, reprends ton rôle de dominatrice, mets le pied sur les hommes et réjouis-toi de les voir pleurer sur ton ventre. Le bonheur, c'est ça, c'est de les mener par la main tout le long de soi, comme des fous et de les entendre chanter leur triomphe à la minute où ils sont prostrés dans la décrépitude animale. Ça, et peut-être d'en être

dupe, le temps de fermer les yeux. Il n'y a de lutte et de victoire que d'un sexe à l'autre, que d'un sexe sur l'autre; toutes les autres rencontres sont des complicités sans adversaires. Il est ennuyeux, quand on a gagné la partie, qu'il n'y ait pas de vaincu. Je suis tout en feu, tout en amour et tout en haine 1 Leur sang" me rafraîchit, me console et me venge. Nous n'avons que du lait; ils ont du sang. Ainsi, tu as quitté ton amant pour l'ombre de toi-même, tu as quitté celui qu'on terrasse et qu'on dompte pour celle qu'on caresse comme un animal hypocrite. L'homme n'est pas hypocrite; il est orgueilleux, et son orgueil rugit au moment où ses nerfs le couchent sans force dans ses muscles pétris par nos talons. J'aime les plus violents et les plus perfides; je les enivre mieux que les faibles et les humbles. Il y a tant à manger en moi, je suis une telle plénitude de communion qu'ils se gorgent et se soûlent avant que le pain charnel ait fondu tout entier sous leurs dents : la table reste

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mise et leur désir, en mourant, contemple

dans un soubresaut la corbeille de pêches et

de raisins où ses dents n'ont pas mordu.

J'ai un rebelle. Cela m'amuse. Il se croit

rassasié parce qu'il s'est levé de table en

tournant le dos à la table et parce qu'il a

vu, de la fenêtre où il se penche, une haie

de framboisiers. Mais quand il aura g-oùté

aux framboises aigres de la maigre virginité,

il reviendra aux fruits qui réjouissent les

yeux, les mains et les lèvres. J'ai la foi. Je

suis heureuse.

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PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, i4 septembre.

... J'ai oublié de te dire, cher Bazan, ou peut-être ne le savais-je pas encore, que Joconde avait été furieuse de la porte barricadée. Venant après la conversation que je t'ai rapportée, cet' avertissement, donné d'un ton contrit, lui a crispé la figure. A-t-elle soupçonné mon intervention? Je ne le crois pas. Elle a trop de confiance en elle-même pour admettre qu'on s'éloigne volontairement d'elle, tant que le contact est obscur et sans danger. Mais je me croyais libéré et libre de donner toute ma pensée et toutes mes heures à la petite Annette : jamais je n'ai été moins libre. Dès que je m'éloigne des allées suivies, seul avec Annette, dès que nous avons commencé à sourire et à jouer avec cette indiffé-

rence passionnée qui est une des marques de l'amour sûr de lui-même, alors, à quelque détour de sentier, à la surprise d'un buisson ou d'un arbre, voici Joconde. Elle ne nous regarde pas, elle est bien trop fine, elle nous sent; elle ne nous accompagne pas, elle nous suit ; elle ne nous suit pas, elle nous précède. Nous la trouvons à l'endroit où nous allions nous asseoir, écrasant de sa beauté un peu lourde la mousse où Annette laisse à peine la trace de ses reins. Elle mordille le brin de jonc que j'ai rompu la veille pour en extraire en vain la moelle blanche et fragile; elle achève d'effeuiller la branche de coudrier où j'avais laissé deux feuilles déchiquetées par mes dents ; elle brise en plus petits morceaux les brindilles de bois mortes que j'avais cassées en regardant Annette qui me regardait. Elle ne regarde pas. Elle regarde un livre. Mais elle ne voit pas son livre et elle nous voit. Elle nous guette, elle nous devine, elle nous distance. C'est elle qui a fait remuer

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cette fougère, et non le vent; c'est elle, et non un oiseau, qui a fait osciller cette branche de hêtre. Elle vient de passer, et cependant elle va passer encore. Elle est partout dans le taillis qui était notre refuge ; elle est le vent et les oiseaux, elle est les écureuils et les chats à la chasse. Annette s'en amuse, sans comprendre. Elle croit que Mademoiselle est distraite. Mademoiselle est à l'affût. C'est le fantôme du plein jour, la larve de l'après-midi, la dame blanche des crépuscules dorés. J'ai envie de tendre sous les feuilles mortes des pièges à femme. Elle empoisonne ma vie, mais j'en ris, car elle avoue sa jalousie, et cet aveu la prendra un jour ou l'autre. J'attends. Songes-tu à cela, cher Bazan, queje suis venu presque par hasard aux Frênes, que je comptais m'y reposer quinze jours dans un ennui doux, que voilà plus de six semaines que j'y suis, que j'y ai aimé deuxfemmes, que j'y ai trouvé une fiancée et une maîtresse, que la tragédie m'entoure comme un cercle d'ora-

ges, et que je ne sais plus si nous allons sortir tous vivants de ce vieil oasis de paix ? Je suis mal à Taise pour combiner mes défenses. Joconde m'a-t-elle dit la vérité? Je ne sais. Elle me parlait avec une colère ironique où il y avait de l'amertume et de la franchise. Si elle a dit la vérité, s'il faut que je compte avec les passions d'un vieillard hypocrite, je ne sais ce qui arrivera. Je veuxsauverAnnette, mais moi-même? Cette Joconde, que je hais et que je tuerais, est toujours mon plaisir. Plaisir de honte, plaisir détesté, mais subi peut-être par diplomatie, peut-être par lâcheté. Mon cher ami, je te dirai tout, pour que tu me juges; elle m'a forcé à dérober dans le cabinet de M. des Fresnes la clef de notre porte maudite. La porte est redevenue la souriante entremetteuse des premiers jours; elle s'efface comme une procureuse sur le seuil où se paie la provende; elle se referme doucement quand l'œil du galant a vu le lit obscur où une forme de volupté se gonfle

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comme une vague et déroule autour de ses reins l'écume d'une dentelle que le désir déchire. Joconde est plus belle d'avoir été aimée. Elle est la femme sans âme, où toute en petites âmes de chair; chaque grain de sa peau et chaque duvet de sa peau ont une sensibilité. Nulle part la main ou les lèvres ne Fattaquent inutilement; le grand serpent blanc se déroule et s'exalte, ses yeux regardent avec un flamboiement doux et suivent avec une complaisance attendrie tout ce qui se passe le long de lui-même. Elle est de la race des courtisanes qui sont nées pour la science. Elle sait, elle devine et elle imagine. Elle est divine et libertine; elle le sait et elle dit: les corps sont des visages plus blancs et plus doux. Elle dit peu de choses. Elle donne et elle prend. Elle est inépuisable et elle ne rassasie pas. Elle a des mouvements qui rajeunissent les désirs et des gestes qui déterminent l'enthousiasme. Il y a de ses enfantillages qu'on n'accepte pas sans actions

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de grâces et de ses cruautés qui fanatisent les muscles. Je pense à elle longtemps encore après que j'ai forclos la porte et caché dans ma valise la clef infernale. Alors, je m'endors dans un harem, car chacune de ses beautés se dresse en vie et en fleur dans mes rêves agités. Une Indienne couleur de safran, grasse et vêtue au-dessous du nombril, m'introduit très sérieusement dans une grande serre où la lumière est bleue et verte, en me disant : Ne vous endormez pas, les fleurs vont s'ouvrir. J'entre et je vois le miracle. Voici des champignons blancs, énormes et palpitants ; le sommet de leur chapeau est formé d'une coque rose qui se gonfle et se dégonfle comme une narine entraînant tout le champignon qui se met à battre ainsi qu'une aile. Cela remue, cela tourne, cela devient une jupe de ballerine d'où sort une femme en maillot rose, puis le maillot se déchire et tombe comme la robe d'une figue mûre, et la femme est nue,

immobile en une pose d'offrande. Mais voilà

que ses deux seins menus et aigus s'exaspèrent et tremblent; ils deviennent des ballons, ils étouffent la femme nue qui s'offrait; ils se couchent sur leur tige courte; ils sont deux grands champignons blancs surmontés d'une coque rose, ainsi que des parasols chinois. Et cela recommence et cela se multiplie, mais je regarde les autres métamorphoses. Je me promène, je fais le tour des corbeilles, je juge, je contemple, je respire, je flatte. Voici la fleur qui est un œil bleu au bout d'une longue tige verte que deux feuilles étroites coupent au milieu ; l'œil se balance gouailleur et prometteur; il ne regarde que de côté; son regard filtre comme un rai dans une cave. Cet œil a une grande paupière bistrée qui lui pend sur le cou ; il la rabat comme un capuchon et je crois qu'il s'endort. H y a une autre plante qui ressemble à une orchidée. Elle est effroyable et couleur de bœuf cru. Elle s'ouvre comme un écrin ; elle bâille comme une pomme rouge lacérée par les bouvreuils ;

puis tout d'un coup elle se ^tord, se déchire et ses lèvres pendent pareilles à des oreilles roses ; les oreilles se drapent comme autour d'une forme féminine et c'est encore, dressée sur sa tige, insolente et douce, une femme qui attend, qui rêve ou qui se souvient. Je détourne les yeux pour ne pas voir cette jolie femme frêle et chaste redevenir la fleur couleur de bœuf cru qui bâille avec l'impudeur de la stupidité. Plus loin, c'est la tribu des cactées, les tiges qui sont des jambes coupées au genou ou au bas du ventre comme des colonnes tronquées; celles qui sont des ventres rampants couverts de houppes; celles qui sont des troncs d'arbres où je devine une palpitation humaine, celles qui sont des têtes rases, têtes sans organes, toutes rondes, moitié roses et moitié blanches comme des cochons de lait. Gela devient diabolique; je n'ai plus peur, j'ai honte, et j'envoie un coup de pied dans un ventre rampant qui ressemble à un sac de farine. Mais le ventre saute sur les

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colonnes tronquées; un buste et des bras viennent se coller à sa chair moite ; les bras choisissent une tête, les yeux, une bouche, cueillent une des fleurs couleur de bœuf et le monstre s'avance en minaudant vers moi et me tient un discours : « Ne me reconnais-tu pas, amant? Nous sommes ce que tu aimes et ce que tu viens d'adorer séparément. Nous sommes, réunies à la hâte, il est vrai, la beauté même qui t'a réjoui cette nuit; nous sommes chaque partie d'elle-même, chacune des chapelles où tu t'es mis à genoux avec beaucoup de ferveur. Qu'importe l'ordre de notre architecture? Veux-tu que les jambes soient des bras et les bras des jambes? Voilà. Regarde. Veux-tu que les yeux soient au bout des seins et les framboises des seins à la place des yeux? Voilà. Regarde. Veux-tu que la bouche qui te parle, te parle d'entre mes blanches cuisses, mon mignon ? Voilà. Regarde. Veux-tu que la tête descende à la hauteur de mon ventre et que mon ventre soit ma tète ? Voilà. Re-

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garde. Tu vois je m'exprime très bien et pourtant je n'ai pas de dents. En suis-je moins belle? Nous n'en sommes plus, mon cher, à la spécialisation des organes. Nous sommes des intelligences, nous autres, et nous savons tirer parti des anomalies. N'as-tu pas un petit miroir de poche ? Donne. Oh ! que je suis jolie ! Voilà Tordre véritable des choses, voilà l'architecture définitive. L'anomalie est devenue la beauté. Tu m'aimes, dis ? Donne-moi tes lèvres, mon amour! Donne-moi ton âme. Bois ma pensée et ma vie sur la bouche que jeté livre. Viens, prends-moi, serre-moi dans tes bras. Ah! comme je t'aime! Il n'y a que les femmes très belles qui savent aimer. Je suis très belle et j'aime. Où est le petit miroir ? Merci. Ah ! je crois que j'ai trouvé ma forme définitive. Venez toutes, vivez ! » Et sans abandonner mes membres où il s'enlaçait comme une pieuvre, le monstre fit un geste de résurrection et ce fut une montée de larves dont les suçoirs convergeaient vers ma vie...

Je criai et je m'éveillai. Crois-tu, cher Bazan, que ce rêve ait une signification? En tout cas, il n'a eu d'influence que sur mes nerfs. J'ai mal dormi, mais je ne me suis pas repenti. Je m'accoutume à Joconde, jusqu'au jour du dégoût définitif. Ce jour-là, je serai très impitoyable, parce que je suis très égoïste.

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ANNETTE BOURDON A ADELAÏDE FA1RLIE

Les Frênes, 19 septembre.

Chère Adélaïde, mon père veut bien; Madame Pelasge aussi. Tout le monde est heureux. Nous nous marions le s5 octobre. Georges épousera ma sœur le même jour.

Cela sera très beau. Alors je m'amuse des jours de liberté qui me restent. Comme je suis la plus jeune, on m'obéit, mais je ne sais quoi ordonner. Quand je suis seule avec Paul, je suis contente; cela n'arrive pas souvent. Mademoiselle, qui croit toujours sans doute que je suis une petite fille, nous surveille d'une façon ridicule. Elle ne peut se faire à l'idée de voir le petit Chaperon Rouge se promener avec le Loup. Elle croit toujours que le loup va me croquer. Entre nous, je crois qu'il en a bien envie. Te fais-tu une

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idée claire du mariage, chère Adélaïde? Moi pas. Je pense seulement qu'on doit être très heureux, on s'endort en se tenant les mains et on se réveille en souriant. Cela ne me fait pas peur, mais cela me semble étrange.

Pourquoi ne pas dormir chacun dans son lit? Enfin, c'est l'usage. Cependant toutes les personnes mariées que je connais ont chacune leur chambre. Mademoiselle m'a dit qu'il n'y a que les pauvres qui n'ont jamais qu'un lit. Après la première grossesse, on se sépare. J'aime mieux cela. Je t'ai promis de te dire tout, voilà. Paul m'embrasse sur les mains, sur les yeux, et sur la bouche, quand je le permets; c'est très agréable, surtout la bouche, et cela donne un grand frisson. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus agréable au monde, mais c'est une faveur, et je ne donne pas mes faveurs à tort et à travers. Il faut que Paul ait été bien aimable et bien sage, pour que je lui permette cela. J'aime mieux souffrir moi-même que de lui accorder un

plaisir que je partage, quand il ne l'a pas mérité. Tout cela m'occupe beaucoup. Je réfléchis. Mais je n'arrive à rien de définitif. Si on ne se mariait que pour s'embrasser sur la bouche, cela ne demanderait pas tant de mystères. Le mystère est le lit, c'est certain. Peut-être alors me baisera-t-il les bras, les épaules, la gorge ; mais cela se fait au bal, dans les petits coins obscurs. Je l'ai vu et cela ne m'a pas beaucoup scandalisée, parce que je savais que les gens qui faisaient ça étaient des amis intimes, des personnes qu'on n'invitait jamais l'une sans l'autre. Je crois maintenant que c'étaient des fiancés qui ne pouvaient pas se marier^parce que Madame *** était déjà mariée. Cela, ça doit être terrible. Si, une fois mariée, je venais à en aimer un autre que Paul, que deviendrais-je, mon Dieu? Il doit y avoir des romans, où on parle de ces situations-là, les romans dont on m'interdit la lecture. Dès que je serai mariée, je lirai tout ce qui m'a été défendu; ainsi

je serai renseignée et je saurai ce que je dois faire, en cas de nécessité. Je suis décidée à être très bonne pour mon mari, mais je ne voudrais faire à personne une peine inutile. Si on me fait la cour, je serai contente. J'aime qu'on me regarde, et qu'on me parle. Toute seule, je m'ennuie et parfois j'ai fait des extravagances pour attirer l'attention. Je t'ai raconté celle de la rivière, mais c'est ma sœur qui en avait eu l'idée. N'importe, je vois que l'idée n'était pas mauvaise, car c'est depuis ce moment-là que Paul a commencé à me regarder avec des yeux tout nouveaux. Moi, si je voyais nager un homme tout nu à fleur d'eau, cela me ferait peur et je me mettrais à courir. Les hommes sont plus braves; ils n'ont même pas peur du tout. Ils avaient l'air en extase, tous les deux, et je manquai de rire, ce qui m'aurait fait boire de l'eau et noyée. Quel dommage, mais quelle occasion pour Paul de me repêcher et de me tenir dans ses bras, pareille à une languissante sirène !

Enfin, il sera bientôt heureux, si c'est cela qui doit causer son bonheur. Je sais que je suis agréable à regarder, puisque j'y ai du plaisir moi-même, et de ce plaisir je ne priverai pas mon mari, au contraire. Je ne sais si je l'aimerai, je l'espère; mais je veux qu'il m'aime lui, et je ferai pour lui plaire tout ce qui lui plaira. Ah! chère Adélaïde, je suis pleine de rêves absurdes et de pensées contradictoires ! Je songe à des choses qui me semblent à la fois douces et vilaines, et j'ai des imaginations qui me font rougir en même temps que pleurer! Au moins, je ne m'ennuie pas. Je vis plus en une heure de ces journées que l'an passé je ne vécus en toute l'année. Chaque heure me renouvelle, me grandit et m'épanouit. Je me semble un rosier qui fleurirait à vue d'œil ; je suis fraîche et parfumée; je suis légère et forte: j'attends le bonheur. Paul est plus beau que je ne l'avais encore jamais vu. Il 'est pâle avec de grands yeux pleins de fièvre et d'amour. Je le trouve

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sublime quand il s'agenouille près de moi pour me regarder comme en prière. J'ai envie de le prier aussi, parfois, et de coucher ma joue sur ses genoux, mais quand j'ai cette envie-là, je me fâche contre moi-même et je boude contre Paul. Il est très difficile de maintenir un homme dans les bornes du respect. Il m'a tutoyée, une fois; je n'ai pas aimé cela. Personne ne m'a jamais tutoyée que des femmes. Dans la bouche d'un homme, cette familiarité me paraissait insupportable. Rien de vulgaire ne me plaît. Il faut qu'une femme soit une reine pour être tout à fait une femme. C'est l'attitude que je veux prendre dès maintenant ; même quand je joue à cache-cache, on sent que je suis une princesse et on ne me tire pas sans précaution par ma robe chiffonnée. J'ai eu dix-huit ans avanthier. A cet âge-là, on a un sceptre ou une baguette de fée. Quand je ris, il y a des yeux qui sont inquiets; et quand je souris, on me regarde pour participer à mon sourire. J'ai

pris beaucoup d'assurance, depuis que je suis la vie d'un homme. Je donne ma main à baiser et je commande à Paul des choses impossibles. Quand il fait semblant de m'obéir, cela me suffit. Je crois que je regretterai que le mariage se fasse si tôt, car ces jours préliminaires sont délicieux. Je suis dans l'état d'une âme qui va entrer en paradis. Elle n'est pas encore dans la belle prison lumineuse ; elle cueille les dernières fleurs de sa liberté ; elle est sûre du bonheur de demain, mais elle n'éprouve pas encore le tremblement des joies suprêmes et la certitude ne l'enserre pas dans ses bras divins mais inflexibles. C'est Paul qui m'a fait cette phrase-là. Moi je dirais plutôt que je suis en face d'une fleur et la main levée pour la cueillir; je regarde et je ne cueille pas; je m'éloigne, je fais cent tours dans le jardin, je reviens, je regarde encore et je m'arrête encore. Il est bien certain que quand j'aurai cueilli la grosse rose blanche que j'aime et que je désire, je ne pourrai pas la replanter

sur sa branche pour la prendre une seconde fois. La question serait de savoir si elles sont remontantes, les roses de ce rosier-là. Je crois que oui, mais cela m'est égal en ce moment. Je songerai à cela plus tard, si la fleur que je vais mettre à ma ceinture venait à se faner un jour, un jour d'été, un jour de sécheresse et d'amertume! Mais que cela est loin, sans doute! Je sens que je m'embarque pour un long voyage de plaisance. Tout rit. L'automne lui-même est printanier, cette année. Il y a des langueurs de mois de mai et des fraîcheurs d'herbe nouvelle. On dirait qu'il pleut de l'amour toutes les nuits...

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PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Havoque, 19 septembre.

... Je ne suis pas en Bretagne, cher Pelasge, mais en Normandie, sur le bord d'un marais hanté par les oiseaux de mer. La Bretagne est trop connue. Il n'y a plus un coin de côte dont le triste touriste n'ait corrompu le silence et dégradé la beauté. Il en est de la nature comme des femmes : un amant l'embellit; deux la fatiguent; trois l'abrutissent; au delà, c'est l'avilissement. Les hommes ont avili jusqu'aux granits et jusqu'aux sables. Un homme qui n'est pas né du sol, comme les progénitures de Deucalion, est une tache sur le manteau des paysages. Il y a des chapeaux obscènes et des gants impudiques au Val- André comme à Saint-Lunaire ; il y en a aux Sept-Iles, à Batz et à Bréhat, les jours de

beau temps. J'en ai vu à Chausey et sur les Minquiers ; il y en a peut-être, quand la marée est clémente, aux Bœufs et à la Fourquie, auxDirouillesetàTaillepied, àCézambre et à la pointe du Groin. Les imbéciles ont choisi ce qui est beau, comme les oiseaux choisissent ce qui est gras. Ils vont vers les points qui sont piqués en rouge sur les cartes de la tauromachie circulaire. Ils foncent sur le rouge, la bêtise en avant; la bêtise leur sert de cornes. Ils crèvent les paysages et oublient clans les tourne-bride, où on ne but jamais d'eau, leurs boîtes de Vichy-État. Il n'y pas d'eau en Bretagne et en Normandie. L'eau baptise, mais n'est pas baptisée. L'eau est bue par les bêtes ; elle contient de la semence de grenouille et donne mauvais caractère. Le touriste propage l'eau de seltz, le pneu et l'instantané. Il emporte des rochers qu'il n'a pas vus et des pierres qu'il n'a pas comprises ; il rapporte des choses crevées et le dégoût d'une nature dont chaque brin de jonc médite de

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lui serrer le cou. Il fait la route comme les filles fout la rue, mais les arbres pleurent de rire sur sa casquette de domestique. Il est si bête qu'il ne s'aperçoit pas que les cailloux eux-mêmes le frappent d'un impôt. Il paie pour se fracasser la tête et pour regarder les filles qui font boire les veaux ; il paie pour voir faucher le foin. Il paie pour s'ennuyer et pour qu'on lui dise la hauteur des clochers. 11 paie et on paie pour lui ; c'est sa revanche et son venin. C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en saindoux brodé de pistaches; c'est pour lui qu'Avranches a construit des ruines et Granville une caserne; car le touriste aime à prendre des leçons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand elles sont dans un jardin public, entourées de chaînes, et les casernes lui remémorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des touristes, les auberges où on affiche l'heure des trains, le portrait des coquins célèbres et les traits enluminés du grand Dab.A Havoque,il

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n'y a pas de civilisation. C'est entre Créances, qui est du sable, et Lessay, qui est une lande. J'y ai acheté pour deux cents francs une maison composée d'une étable et un jardin où il pousse des chardons de mer. Lessay est la Mecque de ce désert. J'y ai trouvé de quoi m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pêcheur me nourrit quand la mer donne ; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de sarrasin : c'est très facile. Je resterai là tant que je posséderai un tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces basfonds salés où vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey. Dieu merci, me revoilà à mon métier. La peinture avant tout, n'est-ce pas? Raconte-moi tes histoires, Moi, je n'ai plus d'histoire. Les femmes que je vois sont si différentes de celles qui amusent ou troublent ta vie, qu'il me faut un effort pour comprendre tes plaisirs et tes ennuis. Si je songe aux femmes dont on baise les mains, je regarde aussitôt Marie-la-Guicharde

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qui sarcle mes chardons avec la précaution d'un moufle, et je ris un peu. Le moment présent est pour moi la vie entière, je suis peintre, et comme peintre j'aime autant Mariela-Guicharde que la marquise au cygne. C'est plus pittoresque, moins convenu, moins Galimard. Je ne comprends plus du tout Galimard, ni Chassériau, ni Gustave Moreau, ses élèves, depuis que la Guicharde « épluque » mes chardons de mer...

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 20 septembre.

...Bien que tu ne t'intéresses plus à rien, cher Bazan, voici une aventure qui t'appartient ; car une femme que l'on a aimée reste un vase cher aux lèvres et que les mains ne pourraient plus toucher sans pitié ou sans haine. Voici. Hier matin M. des Fresnes a reçu cette dépêche:

La Fresnaye de Carrouges. 642. 3g. 19.9 h.

Marquise de La Tour passant par la Fresnaye désire aller voir son amie Mademoiselle des Loges au château des Fresnes. Prie M. des Fresnes agréer ses excuses et ses compliments. = La Tour.

M. des Fresnes agréa, quoique Mademoi-

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selle eût paru marquer peu d'enthousiasme à cette visite imprévue. M. des Fresnes a une haute idée de son importance sociale et de ses devoirs de gentilhomme. Sa politesse est cordiale, fière et raffinée. Il ne refuse jamais ce qu'on lui demande à titre de souverain. Il maîtrise toujours le pays. Il règne sur plus de paysans que son grand-père avant la Révolution, et il est plus aimé et plus obéi. Onze cents électeurs sous son influence votent pour la République. Il aime ce régime qui lui maintient ses droits sans le contraindre à aucun devoir servile. Il est libre parce qu'il représente une force, parce qu'il est doux avec ses fermiers, rude et libéral avec les pauvres, ironique avec le fonctionnaire. C'est le patron des latifundia romains. Tous ces gens-là, si loin qu'on peut voir du haut de la tourelle, sont ses enfants. Il n'y apas hostilité d'intérêts entre M. des Fresnes et les paysans des Frênes. La ruine du château rejetterait sur les fermes les pauvres qu'il nourrit et

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les vagabonds qu'il occupe ou qu'il chasse quand ils refusent de faire des fagots, de casser des pierres ou de vider les étangs. Les Frênes sont une villégiature pour les misérables; on y fait une saison quand on n'a que ses bras et une chemise et on reprend les routes avec dix écus et un ballot sur le dos. Madame des Fresnes n'est pas très bonne, mais elle a des principes religieux ; elle subit les pauvres comme une croix, mais elle les subit, elle les soigne, elle les réconforte . Elle les détesterait si Jésus n'avait pas existé. C'est très curieux. Elle croit qu'il sont tous des lâches et des ivrognes, mais elle leur permet de s'asseoir en buvant du cidre et elle leur donne des sous en criant : Allez vous soûler; vous n'êtes bons qu'à ça ! On exploite sa foi et sa peur, mais on l'estime et plus d'un coquin qu'elle abreuva de « bère » et de reproches accepterait pour elle des coups de bâton. Un jour d'orage qu'on rentrait du foin, elle rencontra dans l'avenue les trois

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mendiants les plus paresseux du pays; elle les chassa comme des lièvres vers les prés où les gens haletaient, silencieux ; elle prit une fourche etleschemineaux travaillèrent comme des bœufs. Il faut savoir mener les hommes. Quelle influence une loi et un gendarme peuvent-ils avoir sur un vagabond? Celle de la peur disparue aussi vite que le bicorne. Il y a des maîtres et des esclaves. Un maître intelligent voit venir à lui les esclaves, heureux de se réaliser selon leur chair, heureux d'obéir, heureux de faire le métier dont la nature inscrivit le manuel dans leur cerveau enfantin.

Un mendiant télégraphierait pour retenir une botte de paille aux Frênes qu'on lui préparerait sa chambre dans l'étable. La voiture qui attendait la marquise de La Tour depuis onze heures du matin à la gare de La Fresnaye la ramena vers cinq heures du soir. Joconde était allée au-devant d'elle le long de l'avenue ; et moi aussi, avec An-

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nette, en nous cachant derrière les haies, comme des enfants qui reviennent de l'école. Je n'aurais pas voulu te le dire, mais c'est inévitable : elle est d'une beauté miraculeuse, et j'ai laissé tomber, quand je l'ai aperçue, la main qu'Annette avait mise dans la mienne. Sa figure est à la fois presque parisienne et normande ; elle est régulière, spirituelle et fraîche. C'est divin. Elle a dîné et couché. M. des Fresnes avait eu le temps de consulter son Magny, d'apprendre sa généalogie et de découvrir une parenté un peu lointaine, mais sûre, entre Fresnes et Pinot par Jean Bézy, qui était en i53j seigneur de la Baleine et vicomte de Percy ; le dit Jean Bézy ayant été père de Madeleine et de Scholastique qui épousèrent l'une Pierre Le Rouge et l'autre Janot Grèvecœur ; ces deux sieurs eurent, entre autres, chacun une fille, Catherine et Gertrude, lesquelles épousèrent respectivement Jean des Fresnes et Pinot des Marais.

Un Pinot des Marais fut prieur de l'abbaye

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d'Escouves au xvne siècle et un autre colonel de la maréchaussée de La Ferté, en 1778; le fils aîné de celui-là, délégué du bailliage de Mortagne à l'assemblée des notables, mourut en i84o après avoir épousé uneTrévire. De ce mariage naquit Gaétan Pinot des Marais, vicomte de Trévire, par substitution, d'oùClaude deTrévire, marquise de la Tour depuis quelques années. M. des Fresnes entama ensuite sa propre histoire généalogique, mais elle me parut moins lumineuse, peut-être parce qu'il y mit trop de détails, la connaissant trop bien. Moi, comme on le sait, je descends du célèbre hérétique Pelage ; je le fis savoir et cela me valut cette question de la marquise : « Et avec vous, Monsieur, aurais-je aussi un ancêtre commun? — Oui, répondis-je sans hésiter, mais par une autre femme, par Elizabeth Golipierre, la propre sœur de la mère du seigneur Jean Bézy; les dites Colipierre étant filles de Margot Colipierre, fille de

bien vivant sur la généralité de Carentan,

aux dépens des gens d'Église, et de Jérôme Durot, en religion Dom Curot, prieur de Blanche-Lande. Les armes de Dom Curot sont sculptées sur des pierres échouées au Musée de Saint-Lô ; celles de Margot Colipierre étaient brodées en orfroi sur une belle ceinture de soie de Padoue : tant vont les mains à la ceinture... — Que la ceinture ?... — ... Glisse. » Comme on est bête avec une femme que l'on ne connaît pas ! Il n'y peut-être de langage possible entre mâle et femelle que celui des yeux. Ainsi on arriverait doucement au langage des mains sans avoir à rougir de sa propre sottise; et de là au stade où le silence devient sublime.

Je comprends ta passion, cher Bazan,mais je ne comprends pas qu'elle ait duré si peu de jours. La femme est très belle et la marquise est spirituelle. Ses mains sont enivrantes. Avant de manger une pêche elle Ta caressée si sensuellement ! Il y a un art de la caresse dans ces longs doigts fins et blancs.

J'en ai rougi, non de pudeur, mais de désir, et je crois qu'elle se sentait regardée du coin de l'œil, car j'ai aperçu sa gorge battre un peu. Ou'est-elle venue faire ici? Peut-être me voir ?...

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PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 21 septembre.

... Je ne sais comment il se fait que Madame des Fresnes ait pris en affection cette belle créature qu'elle ne connaît pas et dont l'amitié de Joconde ne certifie pas l'état social. La marquise a voulu séduire et elle a séduit. Pourquoi? Enfin elle a consenti a passer toute la journée d'aujourd'hui et à ne repartir que ce soirpar l'express de Paris, à onze heures. Joconde la considère avec une stupeur souriante; Annette essaie de la railler, et cela ne me fait pas aimer Annette, qui n'a pas assez d'esprit pour réussir à ce jeu difficile. Je supporte mal qu'on veuille contester la beauté, la grâce ou l'élégance d'une femme. Il y a toujours dans ces marchandages un ferment vilain d'envie ou de

jalousie. La beauté des femmes est un fait et la seule vérité. Nous sommes créés pour nous prendre d'abord à ce miroir-là. Le reste de nos activités est secondaire et presque toujours dérisoire. Etre riche et posséder le plus grand nombre possible de femmes; mettre son empreinte dans toutes les cires que la nature a façonnées pour nous, c'est peut-être, à bien réfléchir, le plus grand et le premier devoir religieux des hommes. On devrait élever des statues chastes aux mâles qui auraient connu le plus de femmes. Les mille et trois ne sont pas une chimère. En quarante ans de belle vie sexuelle on pourrait tripler ce chiffre, si l'on était assez intelligent, assez fort et assez beau. La beauté aide à l'accomplissement de l'amour; être admiré et désiré, cela donne aux esprits animaux une vigueur particulière d'expansion. Moi qui suis loin même du chiffre de Don Juan, du chiffre proportionnel de Don Juan, car j'ai perdu bien des jours à ne pas oser prendre ce qui s'offre

toujours, ou à mordre au même fruit à satiété comme l'enfant qui n'abandonne que net comme un œuf le noyau de sa pêche, je désire du moins mettre la marquise dans mes souvenirs. H y a des noirceurs sur une peau très blanche, à quoi je ne puis songer sans un tremblement. Cette Léda est bien une femme de plein air, ou du moins de plein soleil et de fenêtres ouvertes. Je crois qu'elle doit être aimée avec une impudeur religieuse et tendre, avec une lenteur de bœuf qui songe entre chaque touffe d'herbe broutée, ou de prêtre qui s'extasie entre chaque dizaine de son chapelet. C'est un autel privilégié; on doit ressentir à toucher ses pieds nus une bénédiction surnaturelle; elle est peut-être une nourriture, un breuvage et une absolution. Ses yeux ne parlent pas; ils écoutent. Ils ne m'ont pas encore entendu; ils m'entendront. Je l'aime parce qu'elle va me délivrer de Joconde. Annette n'était pas assez forte pour déplacer le rocher. C'était la lutte d'une âme

contre un corps ; d'un cœur contre un ventre. Annette et Joconde n'étaient pas contradictoires; leurs ombres se mêlaient sans se déchirer dans ma tête. Elles me donnaient des fruits différents; elles me faisaient respirer des fleurs de jardin et des fleurs de serre : je ne pouvais refuser une des mains sans me priver d'un plaisir. Joconde et Léda, au contraire, sont de mutuelles négations. Quand on désire Léda, on ne désire plus Joconde. Une nouvelle sensualité fait dédaigner les anciennes habitudes. Cependant, comme je me marie dans un mois, si j'étais raisonnable, j'attendrais la prochaine surgie de la comète. Les comètes reviennent toujours, mais les femmes qu'on laisse échapper reviennentelles jamais?...

PAUL PELASGE A PIERRE RAZAN

Les Frênes, 22 septembre.

Mon cher Bazan, j'ai toujours l'air de te raconter ta propre aventure, mais tu me l'as permis et je crois comme toi qu'une femme aussi belle que Léda appartient légitimement à tous les hommes dont elle souffre l'amour... Cependant je ne possède rien que la permission d'espérer et j'ai perdu... Je ne sais pas encore ce que j'ai perdu.

Enfin voici. Hier soir, avant dîner, je me suis trouvé seul avec la marquise dans un coin du jardin, déjà sombre. Nous avons parlé, nous avons joué à parler, disant ces mille riens qui émeuvent déjàl'épiderme, qui font rire d'un rire où il y a du désir, de l'inquiétude, du peut-être et de l'impossible. Les sympathies vont vite quand l'heure de la

séparation est connue ; les heures valent des journées alors ; les minutes suprêmes valent des soirées entières. La nature, en ces moments, abuse les cœurs aussi bien que les sens. On comprend soudain et, en vérité, on a entendu très clairement tout ce que les bouches auraient dit en quinze jours de causeries au hasard. Et il semble qu'une voix sortie des obscurités de la vie nous souffle les mots qui deviennent décisifs quand une femme les a écoutés sans rien dire. Il n'y a déjà plus de pudeur humaine; mais la pudeur sociale arrête encore le geste des bras qui cherchent la ceinture pour se poser à l'endroit flexible, à l'endroit même où une pression plie comme une touffe de roseaux la femme qui ne sait plus ce qu'elle veut. Mais ces élans sont rares sans le préambule de la « cour ». Je n'osai que ceci : la marquise avait posé sa main sur une branche basse; je baisai cette main. Rien que cela, mais Annette nous avait suivis. Nous entendîmes un cri et nous

vîmes une robe claire s'évanouir dans l'ombre. C'est extraordinaire comme la vie ressemble à un mauvais roman ! Quoi de plus ridicule qu'une telle scène? Ce cri n'est pas un cri; c'est l'écho des feuilletons. Cependant il me perça le cœur. Tragédie discrète que je dissimulai à la marquise ; elle dit : « On a eu peur; on nous a pris pour des fantômes. — N'en parlez pas, répondis-je. Ici, on a peur des revenants. — Et on a peut-être raison, reprit-elle. Rentrons. Nous nous reverrons ; je vous le promets. »

La marquise est partie à dix heures. Annette Ta beaucoup regardée pendant le dîner, tout en évitant mes yeux qui étaient suppliants et probablement très bêtes. Je ne sais ce qui va se passer. Je t'écris le matin. Est-ce que je tiens beaucoup à épouser Annette? Je crois que oui. Il me semble que je ne suis venu aux Frênes que pour cela; que ce séjour a été l'une des nécessités de ma destinée; que cette enfant était à moi de toute éternité. Je

crois cela depuis quinze jours. Gela est très peu conforme à [mon caractère d'avoir, une telle croyance ; aussi je ne suis pas rassuré. Il est possible que l'explication que je vais avoir avec Annette m'attendrisse et finisse de me vaincre ; il est possible que les exigences de ce cœur naïf et l'excès même de sa naïveté me fassent comprendre le péril des amours enfantines. Gomment pourrai-je dominer cette petite âme, régler ces petits instincts de sensualité sentimentale, si je ne sais me piloter moi-même parmi la région dangereuse des récifs sexuels ? Suis-je destiné à m'échouer d'île en île, prostré chaque fois sur des seins nouveaux, ou à rêver éternellement, le front appuvé sur les genoux purs de l'unique ? L'Unique, c'est moi ; ma propriété est d'attirer toutes les chairs vers la mienne et de vivre heureux au concert des cris d'amour qui sortent de toutes les poitrines anxieuses dévouées à ma joie. Pourtant, il m'en coûte de renoncer à Annette. Elle m'a inspiré le

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seul sentiment vrai que j'aie jamais ressenti; elle m'a rendu capable de mépriser la sensualité et de préférer, au ventre qui s'offre au soc, les yeux que l'on cherche pour y clore sous un scel la pensée qu'on voudrait y lire toujours.

J'ai peur, mon cher Bazan, de te dire des choses que j'aurais lues dans les littératures décadentes. Je suis terriblement de mon temps. Je hais le sentiment à l'heure même où je le subis et je range dans le musée des niaiseries les fleurs séchées que je garde pourtant entre les feuillets de mes poètes. Ma sensualité est stoïque. Je veux bien m'incliner à des fonctions animales et jouir d'être un chien ; je ne puis pas volontairement mettre plus de poésie dans le lit que dans la table. L'amour, c'est toujours de la gastronomie. Je ne suis dupe ni de la beauté des femmes ni des pièges de l'inconscient. Les femmes sont belles parce que nous les désirons. La femelle ne contient pas plus d'absolu que le mâle. Je

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sais que si je suis ému au mouvement d'une gorge qui se gonfle sous les dentelles, c'est parce que le Dieu qui nous leurre m'impose le souci de perpétuer ce mouvement d'amour et l'organisme qui en est le moteur. Je sais que ces hanches sont pures parce que je suis lascif; je sais que ce ventre me trouble parce que je surgis, Lys...

je sais que les bras qui me serrent et les aisselles que je respire sont les chaînes qu'a forgées Yulcain et le parfum que secrète la fleur née de la pierre de Pyrrha. Les Dieux me tienne en laisse. J'obéis aux mouvements de la chaîne. Je suis l'esclave du désir. J'attends...

ANNETTE BOURDON A ADELAÏDE FAIRLIE

Les Frênes, 2 3 septembre.

... Tout est fini, chère Adélaïde. La petite fiancée est redevenue l'enfant à personne que j'étais en arrivant aux Frênes, toute pleine de rires et de joies. Je ne comprends pas bien encore ce qui s'est passé. A mon âge on ne comprend pas bien. C'est ce que m'a dit mon père. Je ne comprends pas, mais je souffre. J'ai de la fièvre et des rêves. Dès que je m'endors, je vois passer devant moi, comme si j'étais en chemin de fer, toutes mes journées de jeu et d'amour; je reconnais tous mes gestes, mes robes, mes petites aventures dans la campagne, je suis émue, je souris, je suis heureuse, — et tout d'un coup la terre se met à trembler, il y a un grand orage, la nuit tombe, je m'évanouis. Quand je reviens

à moi, c'est-à-dire quand je me réveille, j'ai la sensation d'une solitude noire et triste. J'ai peur, je tremble et j'attends le jour en pleurant. Je voudrais bien être morte, chère Adélaïde. Il est parti. Je n'ai pas voulu l'écouter, ni même le regarder. Je n'ai parlé qu'à mon père, qui a plus de colère que de chagrin ; cela augmente mon trouble. Mademoiselle a voulu me persuader que je n'avais rien vu, que je suis une rêveuse. J'avais envie de la battre. Ma sœur a eu du chagrin, mais non pas à cause de mon chagrin. Elle pense que cette histoire la prive des huit jours que nous devions encore rester ici ; mais que j'aie le cœur brisé, cela ne l'inquiète pas. Je suis seule. Enfin, nous rentrons à Versailles demain ; je te raconterai tout. Nous pleurerons ensemble, dis ?

Ton amie inconsolable,

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PIERRE RAZAN A PAUL PELA.SGE

Havoque, 23 septembre.

... Figure-toi, mon cher ami, que des femmes, des Parisiennes, sont venues me persécuter jusque dans ma masure de Havoque, proche du Haut d'Y, sur le havre de Saint- Germain, qui est à la fois un marais et un désert. Elles étaient allées se promener, cueillir sans doute les tristes fleurs de lacriste marine, et ces fleurettes roses qui ressemblent à de grosses pâquerettes décolorées et rongées par l'eau et par le sable. Cependant la mer montait; l'Ay, à son goulet, se gonflait et bruissait déjà entre les dunes où il s'est creusé un lit. Le marais blanchissait vers le nord, où le flot pénètre plus vite. Je crus prudent de déguerpir. En me retournant, je vis ces innocentes Parisiennes assises sur un

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petit monticule que l'eau commençait à entourer; elles regardaient. Je criai, mais le vent me coupait la parole, et peut-être l'émotion, car je connais assez la mer pour savoir combien elle est sérieuse et inexorable. Il me fallut donc courir dans la tangue gluante et faire un détour assez dangereux. Quand j'arrivai, la ceinture blanche se bouclait autour du monticule. Les deux femmes, soudain inquiètes, s'étaient levées ; je surgis, je les pris par le bras; j'étais le gendarme des grèves, je ne lâchai mes prisonnières que tombées sur le sable sec où leurs robes trempées firent des ruisseaux. Elles n'avaient sans doute pas songé à me regarder durant notre course à travers l'herbe grasse et l'eau sale. Assises en lieu sûr, effarées, haletantes, serrées Tune contre l'autre, elles levèrent en même temps les yeux sur moi. J'allumai ma pipe, mais je vis leur surprise que je ne fusse pas un paysan; je vis aussi que Tune était toute jeune, l'autre presque vieille et qu'elles

ne se ressemblaient pas. La vieille tremblait de froid et de peur; la jeune se leva et toute empêtrée dans sa robe chargée de sable et de limon, les cheveux défaits, sans chapeau, elle fit deux pas vers moi et me tendit la main. Je lui montrai un petit dôme vert qui semblait nager sur les eaux grises : « Voilà où vous étiez. Il n'y avait aucun danger. Ce point ne couvrira pas aujourd'hui, parce qu'il n'a pas couvert hier et que la marée est en décroissance. Je ne vous ai donc pas sauvé la vie. N'exagérons rien. Je vous ai empêchées de vous enrhumer, voilà tout, car à minuit le chemin sera libre. Seulement il n'y a pas de lune, le vent est quelquefois méchant et on peut perdre la tête. Maintenant la seule maison voisine est la mienne. On la voit presque d'ici. Vous y trouverez la Guicharde qui vous fera du feu. Adieu. Je vais à Lessay. »

La Vieille : Oh ! vous n'allez pas nous abandonner comme ça, sur cette plage déserte...

Moi : Gomme dans Robinson,

La Vieille: Qu'est-ce que nous allons devenir?

La Jeune : Vous n'allez pas aller à Lessay, mouillé comme vous êtes. Vous êtes encore plus mouillé que nous.

Moi: Naturellement, parce que je vous ai soulevées en passant le gué. J'en ai eu jusqu'au poitrail et vous à peine au-dessus des genoux. Un rustre comme moi, ça a de la force.

La Vieille : Et du cœur.

La vieille veut me flatter, mais je m'ennuie énormément. Je prévois une famille, avec des messieurs dans les affaires, des remerciements, des invitations, des portraits, des récits du sauvetage, un pèlerinage inconvenant à la masure « du grand peintre qui se cache à Havoque pour mettre la dernière main à un tableau qui sera remarqué au prochain Salon: l'entrée d'une flottille de pirates normands dans la baie de Saint-Germain-sur- Ay ». Je prévois des choses aussi bêtes que

ça, sans compter que la jeune fille va peutêtre se mettre à « aimer son sauveur ». Tu as vraiment raison: tout ce qui se passe dans la vie, c'est de la mauvaise littérature. Est-ce que je vais être obligé de rentrera Paris pour être tranquille ? Cependant il faut prendre une décision. La vieille grelotte. Je lui donne la main pour se lever ; elle gémit, se redresse enfin et nous partons. Le chemin est court, mais dur; il n'est pas agréable de marcher dans le sable avec des chaussures mouillées. Nous arrivons. La Guicharde « épluque » toujours mon jardin. Je lui commande de faire du feu ; mais il n'y a pas beaucoup de bois. On brûle les chardons de mer dans la grande cheminée qui fume. Cela sent un peu la fumigation pharmaceutique ; mais pourvu que cela n'abîme pas ma peinture? Cependant je n'ai qu'une seule pièce. Je prends le moufle de la Guicharde et je vais « épluquer » les chardons, pendant que les naufragées, en attendant que leurs vêtements aient

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séché, respirerontles saines vapeurs de l'iode. Je fais ma toilette sous un hangar, puis je cueille un chardon et je l'admire ; il semble découpé dans une masse d'acier bleu; il sonne comme du métal ; il pique comme la pomme épineuse d'un fouet d'armes. Le chardon me rend un peu de bonne humeur et je songe sans amertume aux corps féminins qui se dévêtent, sous les yeux innocents de la Guicharde, devant mon feu de joie. Cependant la porte s'ouvre et la vieille paraît sur le seuil. Elle est pleine de reconnaissance, maintenant qu'elle a chaud et sec. Elle a déjà « admiré » ma peinture; c'était inévitable. La Guicharde lui a dit mon nom : « Un monsieur Basin qui tire le portrait ». Elle me permet d'entrer chez moi, « quoique Adélaïdene soit pas présentable, car elle était bien plus mouillée qu'on ne croyait ». Drapée maladroitement dans un rideau de mousseline à fleurs jaunes, Adélaïde s'est assise dans un coin sombre et elle songe pareille à une Polymnie

de carnaval. Son linge sèche toujours. Comme mon étable est vaste, cela n'est pas trop indécent. A mesure que sa silhouette s'éclaircit dans l'ombre, Adélaïde me surprend par une attitude noble et des lignes pures. Elle est belle sous le rideau qui lui donne un air japonais ; je vois une épaule et la naissance riche d'un bras. Les bras grêles m'attristent ; les bras puissants témoignent de la gloire des hanches et de la plénitude des seins. Elle est assise sur un coffre de paysan que j'ai mis là. Les pieds nus battent indifférents contre les panneaux où des corbeilles de fleurs sont sculptées; ils sont fins sans mièvrerie, cambrés, ramassés, solides. L'eau de mer les a nacrés de sable fin; ils brillent comme des pieds de marbre, et aussi haut que le rideau le permet, c'est le même grain de peau fin et poudré d'étincelles. Ah ! comme j'ai baisé foliement, non loin d'ici, il y quelques années, des jambes adorées, salées par la mer ! Mais je regarde Adélaïde sans trouble et, tout en

écoutant le bavardage cordial de la vieille, je crayonne des lignes. Commeon me laisse faire je trempe un petit pinceau dans de l'eau gommée et j'achève mon croquis en le saupoudrant d'une tangue figue et nacreuse qui fait ressembler Adélaïde à une statue de sel enveloppée d'un châle. Cela rend mon souvenir plutôt que mon impression. Je songe aux jambes que j'ai aimées et aux baisers qui nous emplissaient la bouche de sable et de salure. Adélaïde ne dit rien, regarde par la porte ouverte l'étendue jaune et bleue des sables, des joncs, des chardons et des herbes coupantes. Le soleil couchant depuis quelques minutes fait étinceler ses jambes poudrées; le rayon monte, atteint son buste où il semble sculpter dans de l'or deux seins orgueilleux; il arrondit encore ses épaules graves, donne à la figure la teinte orangée des vieux portraits, aux yeux bruns un ton de flamme et aux cheveux châtains une transparence fauve. Elle se laisse admirer. Peut-être me prend-elle pour

un appareil photographique ? Attitude bien faite pour me séduire, car j'aime les femmes que l'on peut regarder, qui sont muettes et respirent harmonieusement. Si elle pouvait me détester et me laisser faire son portrait — dans un rideau sans fleurs — je ne regretterais pas d'avoir vécu une page de mauvaise littérature. On trouve si difficilement des modèles obéissants et silencieux! Si elle pouvait me mépriser assez pour ne pas m'adresser la parole et me donner deux ou trois matinées par hypocrisie de reconnaissance! Je songe ainsi quand une voix douce, mais rendue presque méchante, nous dit brusquement, au milieu d'une auréole : « Laissez-moi maintenant. Je vais m'habiller. » Toutauneimportance dans les épisodes de la vie sauvage : je me souviens que j'ai du thé. Suis-je à Juan Fernandezou àHavoque? J'ai du thé. Je mets moi-même une bouillotte au feu et j'offre à la mère d'Adélaïde de faire un tour de jardin. Nous nous promenons dans le sable; je fais

apprécier l'état de mes travaux de défrichement; je dévoile à la dame les vastes projets de mon imagination. En un quart d'heure Iïavoque est une ville qui rampe jusqu'à l'Y où un phare à éclipses orne la jetée en estacade. Mais pour le moment je suis voué au silence et à la retraite. Elle ne sait plus si monsieur Basin est un peintre de portraits ou un entrepreneur de villes d'eaux. Elle s'appelle Madame veuve Fairlie. Son mari était « dans les affaires », nécessairement, associé de la maison 0'CIova,de Perth. Elle me conte sa vie, de ce ton dolent que prennent pour ces narrations les femmes qui n'ont pas été très heureuses, et elle insiste sur deux points: elle n'est pas du tout anglaise; elle est née à Lessay, dernier rejeton des Lefèvre d'Ectot. Son père qui était médecin étant allé se fixer à Paris, ellerencontra Fairlie qui l'épousa pour sa beauté de Normande aux yeux clairs: « Ma fille me ressemble si peu et a si peu mes idées ! » Madame Fairlie me parle de sa for-

tune qui est encore « assez belle » ; mais tandis qu'Adélaïde possède en propre une part d'intérêts considérable danslamaison O'GIova, la vieille dame normande a acheté des terres qui ne lui rapportent pas des revenus tous les ans: « Mais la terre, c'est encore ce qu'il y a de plus solide. » Elle passe trois ou quatre mois par an au manoir de Cavilly. C'est de là qu'elles sont venues à Lessay cueillir de la criste-marine, — manie héréditaire, sans doute, qui doit sembler ridicule à Adélaïde.

Moi : Et vous voudriez retourner à Millières, ce soir? c'est impossible par le chemin de fer. La Guicharde va aller à Lessay vous louer une voiture, qui sera ici dans une heure et vous conduira directement à Cavilly par Créances et Le Buisson. Vous voyez que je connais le pays.

Madame Fairlie : Oh ! merci !

Adélaïde, qui est survenue : Mais non, les chemins sont trop mauvais par Le Buisson. Nous retournons à pied jusqu'à Lessay et de

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là nous nous ferons conduire. Nous avons déjà tant abusé de « Monsieur Basin » !

Madame Fairlie : C'est que je suis bien fatiguée.

Moi : Cela ne vous empêchera pas de reprendre la route de Lessay, quoique le chemin du Buisson soit très bon et plus court.

Adélaïde : Ce n'est pas mon avis. Je vais moi-même à Lessay. Venez au moins audevant de la voiture. Cela n'est pas très amusant, ces promenades dans le désert.

Adieu, Monsieur. Ma mère vous remerciera. Je me sauve î

Madame Fairlie, obéissante : Je voudrais vous remercier, mais comment ?

Je la laisse dire. J'attends le pourboire.

Madame Fairlie : Consentiriez-vous à faire le portrait de ma fille? Voilà longtemps que je cherche un peintre de talent...

Moi, à part : Et pas trop cher...

Madame Fairlie : Vous viendriez passer quelques jours à Cavilly.

Moi : Si je vais à Cavilly, j'en reviendrai le même jour. Un portrait, cela peut demander une semaine ou un mois; on ne sait jamais.

Madame Fairlie : C'est que, si vous venez sans prévenir, vous trouverez rarement ma fille. Elle a une bicyclette et elle s'en sert. Vous ne l'avez jamais rencontrée? Cela est surprenant. Nous avions pensé à avoir une voiturette pour sortir ensemble , mais elle prétend que les chemins sont trop mauvais...

Moi, comprenant enfin : Les chemins sont bons pour les voitures du pays, voilà tout.

Madame Fairlie : C'est dommage. Les chevaux ne sont pas souvent libres. J'aimerais pourtant à sortir quelquefois et aussi à surveiller ma fille.

Moi : Elle est distraite ?

Madame Fairlie, sans comprendre : Distraite, ou imprudente.

Ainsi tantôt...

Moi : Mais vous étiez là !

Madame Fairlie : Je m'en rapporte à elle, toujours. C'est elle qui commande. Je l'aime tant ! Si elle avait été seule, d'ailleurs, elle n'aurait pas perdu la tête. Elle nage très bien et rien ne lui fait peur...

Moi : Alors c'est plutôt vous qui auriez besoin d'être surveillée?

Madame Fairlie, riant : Peut-être bien. Je pense à des choses tristes, à autrefois, à ma solitude, à tout ce que ma vie a eu d'incomplet, de borné, de gris. Adélaïde est bien plus heureuse que moi. Je la laisse libre, trop libre... Elle est très capable de revenir vous voir toute seule, si vous lui avez plu. Que pouriez-vous penser de cela?

Moi : Oh ! je n'ai pas beaucoup de préjugés, ni beaucoup de politesse. Peut-être bien que je ne lui ouvrirais pas. La peinture avant tout, n'est-ce pas?

Madame Fairlie : Vous raisonnez très

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bien... Ahl la voilà!... Venez à Cavilly, je vous attendrai tous les jours.

Madame Fairlie monte dans le grand cabriolet que conduit un enfant. Adélaïde me fait un très léger signe de tête, la voiture vire lof pour lof et s'éloigne...

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