‹ Le songe d'une femmeChapitre 9 sur 24 · CC · texte numérisé non relu

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P. -S. — Je te renvoie sans les avoir lues les lettres de Joconde. Cela ne m'intéresse plus.

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Il8 EE SONGE DUNE FEMME

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 12 septembre.

... Joconde est allée aux Pins! Je comprends ta dernière lettre. C'est très curieux. Ne trouves-tu pas singulier cet amour mutuel de nos deux maîtresses et que nos caprices aient été sombrer ensemble dans le même trou d'enfer. Joli dénouement pour un roman mondain ! Dès que j'ai su d'où elle revenait, je me suis mis à l'observer avec une curiosité diabolique. Elle avait toujours son même air calme et reposé, mais je n'ai pas souffert une attitude qui m'apparaissait une moquerie et j'ai voulu la torturer. Elle a souri et c'est moi qui ai souffert. Voici à peu près notre conversation :

Moi : Gomment va la marquise de la

Tour? Pense- t-elle toujours à mon ami Pierre Bazan?

Elle : Elle ne m'en a pas parlé.

Moi : On dit que sa lectrice est fort jolie.

Elle : Quelle lectrice?

Moi : Une petite Parisienne, toute blonde et blanche. Je l'ai vue dans l'atelier de Bazan et quand je la dis fort jolie, je parle de ce que j'ai vu. C'est aussi chez Bazan, et sans plus de voiles, que votre amie l'a vue — et aimée?

Elle : Pas longtemps.

Moi : Vous voyez que je suis renseigné.

Elle : Moins bien que moi.

Moi : Sans doute, puisque la lectrice est partie des Pins deux heures après votre arrivée.

Elle : C'est moi qui l'ai chassée.

Moi : Vous avez donc des droits sur la marquise?

Elle : Ceux d'une amitié très ancienne...

Moi : ... Et très tendre.

Elle : Comme vous le dites.

Moi : Vous me faites horreur !

Elle : Menteur 1

Moi : Quoil Vous croyez que je puis souffrir ce partage équivoque?

Elle : Tout partage est équivoque. Celui-là serait innocent au prix de ceux que vous avez tolérés, sans doute...

Moi : C'est dégradant.

Elle : ... Mais il n'a pas eu lieu. J'ai été aux Pins consoler une amie malheureuse, voilà tout.

Moi : Consoler ! Ne mêlez pas ce mot à une turpitude !

Elle : Vous ne pouvez pas m'insulter : je vous aime.

Moi : C'est fini.

Elle : Non. Je vous aime. Je vous aimerai toujours, toujours, cher ami. Je vous aime assez pour vous permettre toutes les folies, même celle de vous marier avec une enfant; mais je vous aime trop pour vous abandon-

ner jamais, — ni pour permettre que vous m'abandonniez jamais. Il y a longtemps que je vous aime, allez 1 Je vous guettais depuis des années. Or, je vous tiens, et mes bras sont de fer. J'ai vécu avec votre ombre un songe long et doux qui commence à se réaliser, mais il me semble que je rêve encore, et je ne veux pas me réveiller. Vous êtes ma vie, et je veux vivre. Je suis sûre de moi, — et de vousl

Moi : Mais je ne vous aime pas. J'ai voulu vous avoir; je vous ai eue; mon désir est passé.

Elle : Brutal!

Moi : Je vous répète que c'est fini.

Elle : Cela commence à peine.

Moi : Sottise 1 Vous n'avez pas la prétention de me suivre partout où j'emmènerai ma femme, je suppose?

Elle : Vous resterez près de moi, tous les deux.

Moi : Vous croyez peut-être que M. Bour-

don vous gardera comme nourrice de ses petits-enfants !

Elle : 0 le malheureux qui ne sait pas que je suis la maîtresse du conseiller, et que demain je serai sa femme !

Moi : Mensonge!

Elle : Oh î que non !

Moi : Bien. Il saura qu'il est trompé.

Elle : Soit. Et vous pensez qu'il donnera sa fille à l'amant de sa maîtresse ? C'est un homme d'ordre et très religieux. 11 m'épousera parce qu'il me l'a promis; mais s'il mettait sa maîtresse à la porte, il fermerait en même temps sa porte à l'amant de sa maîtresse. Vous attendrez d'être marié pour faire vos révélations? Je ne vous le conseille pas. Annette ne serait peut-être pas très heureuse d'apprendre que vous la quittiez le soir, au temps de vos fiançailles, pour monter dans mon lit. D'ailleurs ce n'est pas cette petite fille qui vous donnera les plaisirs que vous aimez. Il vous faudra une maîtresse, nécessairement. Je serai

là. Adieu, souvenez-vous que je vous aime. » Le mobile de presque tous les actes des femmes, c'est la jalousie. Joconde est donc jalouse. Son amour m'ennuie et me gêne, mais je ne le crains guère. C'est une sensuelle : elle oubliera vite et dédaignera celui qui lui aura refusé les joies accoutumées. Ah! quelle bonne préceptrice le vieux conseiller huguenot a choisie pour ses filles î Sa maîtresse, et une femme qui, nécessairement, l'a capté par des complaisances ! Voilà l'envers des choses vénérables. Cela me plaît. D'ailleurs, malgré mon sentimentalisme d'aujourd'hui, je sens très bien que je n'ai renoncé pour l'avenir à aucun de mes vices. Peut-être au fond ne suis -je retenu que par un vieux respect conventionnel, la peur d'un vieux fantôme qui se lève en moi parfois, quand je regarde les yeux innocents d'Annette. Joconde me fait horreur et je ne la déteste pas; je pense à Annette,en la fuyant, et non à moi. Si j'avais pensé à moi, pendant que sa gorge se soulevait troublée

par les invectives, j'aurais étendu les mains pour comprimer à mon profit le désarroi de ces beaux seins aux veines bleues. Dieu! que je suis compliqué ! Dis-moi quelque chose de sensé, si tu as des pensées. Moi, j'ai peur d'avoir du regret devant la vieille serrure de notre porte!...

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

Les Pins, 12 septembre.

... Pourquoi as-tu fui, chère consolatrice, au moment même où j'allais toucher ta beauté et me régénérer dans ton cœur? Pourquoi n'as-tu pas voulu comprendre? Tu étais venue, pourtant?... Ah ! malheureuse que je suis, c'est ma faute 1 je n'ai pas osé. Je me suis dressée devant toi comme une apparition au bord d'un chemin désert et j'ai attendu... Tu as eu peur? Mais de quoi s'agissait-il, de quoi? Je n'en sais rien. En vérité, je ne sais plus ce que je désirais... Annal je voudrais être heureuse ! Etre heureuse ou mourir î Oh ! voilà un cri bien naïf. Je le laisse, puisqu'il représente ma sincérité, mais avec un peu de honte. Te souviens-tu de la lettre où je te disais : Viens me corrompre ! Quand je t'ai

écrit cela, c'était fait ; j'étais corrompue, c'està-dire que tu avais déjà insinué en moi le poison des espérances sensuelles. Tes confidences m'ont tourné la tête, à moi qui avais juré de nier, à tout autre que moi, le secret de mes faiblesses et de mes expériences. Comme plus d'une femme mariée à un mari malade et chagrin, j'ai eu des tentations auxquelles j'ai cédé. Quelques-unes furent agréables, mais aucune à aucune minute ne me révéla le secret d'Isis : et j'en prenais mon parti, vivant orgueilleuse et froide jusqu'en mes débauches quand tu es venue en ma vie, quand tu m'as fait croire, par tes mensonges, qu'une femme a dans ses hanches, dans sa poitrine et dans ses lèvres un infini charnel de joie et d'extase. Je sais que non. Alors, que pourrais-tu tirer, toi, de l'instrument rebelle au chant suprême? Rien de plus sans doute que mes amants 1 Quel mystère détient nos bouches que ne possède la bouche licencieuse des hommes? Cependant je t'aimais et ie tressaillais d'avance

avec complaisance sous le charme doux de tes yeux. Tu m'as trompée ! Tu m'as traitée comme une vierge qu'on leurre avec un baiser sur le front et tu as éloigné de moi un visage que j'aimais à regarder, un visage qui allait peut-être sourire et pâlir et s'approcher anxieux de mes joues fraîches !... Cependant, Anna, tu peux revenir. Je te hais assez pour t'aimer encore, — pour aimer, sinon toimême, du moins, toutes les sueurs d'amour dont tu gardes l'odeur, le parfum roux de ceux qui t'ont fait crier ! J'aime les hommes à travers toi. Viens me donner ton amant.

ANNETTE BOURDON A ADELAÏDE FAIRLIE

Les Frênes, 12 septembre.

Chère Adélaïde, je crois que je vais me marier, si mon père le permet. Mon fiancé est très beau. Il s'appelle Paul, nom que j'ai toujours beaucoup aimé. Je crois que je l'aime aussi, lui, mais je n'en suis pas sûre parce que je n'ai pas encore pleuré. lime semble que si je l'aimais, je pleurerais quand il me baise les mains. Mais moi, je ris et je le reg-arde bien dans les yeux pour voir s'il est sérieux. Je ne sais pas bien encore lire dans les yeux, mais j'apprendrai, car c'est très utile pour deviner les vraies pensées de son mari. Voici ce qu'on fait quand on est fiancée, chère Adélaïde : on pense l'un à l'autre dès le matin et on se rencontre comme par hasard le long- de l'étang où il y a de grandes fleurs jaunes qui

sentent très bon et beaucoup de mouches; là on se donne la main et on se dit des choses comme s'en disent les autres personnes le matin. Seulement il me parle des fleurs et des mouches dont il sait les noms; cela me parait drôle et je ris. Alors il est content et il me regarde. Dans la matinée on se rencontre encore avant déjeuner sous une charmille où il fait frais; on a l'air étonné, puis on entre dans le jardin et il me choisit une rose ou un œillet pour mon corsage. Quand la cloche sonne il rentre par l'allée des tilleuls et moi par la charmille. Au déjeuner, je suis en face de lui; il me contemple, mais sans oublier de manger, heureusement, car j'ai entendu dire à Mademoiselle qu'il faut une bonne santé pour se marier. Mademoiselle le regarde aussi et aussi moi; elle est très contente de notre mariage. Pourtant j'avais bien cru m'apercevoir que Paul lui plaisait ; mais tu comprends que Mademoiselle ne peut pas épouser Paul Pelasge. Alors elle n'y pense plus, car elle est

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très raisonnable. Elle a vingt-huit ans ; à cet âge-là, on ne se soucie plus des folies de l'amour. Tout le monde se promène à l'ombre après déjeuner, puis je m'en vais dans les avenues avec Paul et Georges et Anne; Mademoiselle vient aussi. Elle lit un livre sans faire attention à nous, car je crois ^que toutes ces amourettes l'agacent un peu, et si nous nous éloignons, nous la trouvons toujours à la même place. Ensuite je rentre à la maison avec ma sœur; quelquefois nous allons nous promener très loin. C'est plus amusant parce que le jardin et les avenues m'intimident : une fois, dans un bois, Paul m'a embrassée; j'étais toute rouge, mais pas très contrariée. Il faut bien que je le laisse faire; quand je le repousse, il est triste et j'ai du regret de la peine que je lui ai causée. Une autre fois, il a été encore plus hardi avec moi; je ne m'en suis aperçue qu'après, tant cela me semblait naturel, mais je ne t'en dirai pas davantage, car cela, c'est des secrets. Tu m'approuveras

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quand lu seras fiancée. Les hommes ont des curiosités que je ne comprends pas bien. J'y suis toujours prise, mais si j'ai un peu honte, je ne suis pas trop fâchée, au fond, car ses yeux dans ce moment-là sont contents. C'est tout ce que je puis lire dans les yeux de Paul; mais je crois que ce n'est pas le plus difficile. Dès que nous sommes seuls, pendant ces promenades, il se tait et se rapproche de moi; alors je bavarde pour le déconcerter. J'ai remarqué qu'il n'aime pas que je parle en certaines circonstances; alors s'il tient ma main, il la laisse; s'il tendait le bras vers moi, il oublie ce qu'il voulait faire, sans doute m'attirer à lui et m'embrasser. J'ai peur aussi d'être chiffonnée et qu'on lise sur ma robe des choses qui ne regardent que nous. N'estce pas ?

Enfin, je crois que nous n'abusons pas de notre liberté, car je n'ai pas de grandes émotions et je ne sens aucun regret de ce que j'ai permis ou souffert. C'est le soir qui est le

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moment tragique, chère Adélaïde. Nous nous échappons pour aller nous asseoir .un instant seuls sur un banc qui est bien caché, mais Madame des Fresnes nous y découvre régulièrement et je crois que cela vaut mieux, parce que j'aurais peur si nous restions trop longtemps seuls. J'éprouve parfois à cette heurelà un sentiment de langueur que je ne comprends pas bien. Je crois que l'odeur des grands lys qui sont à côté du banc me fait mal à la tête. Pourquoi n'allons-nous pas sur un autre banc? Je n'en sais rien.

Le banc des lys est notre banc ; nous y revenons comme à un gîte sans penser à rien qu'à nous asseoir là et à rester l'un près de l'autre immobiles et souvent silencieux. Il me prend la main, il me touche les cheveux, il me dit des choses que je n'ai jamais entendues et que je ne comprends pas toujours. Mon cœur bat; je laisse sa jambe s'appuyer à la mienne et quand il m'a baisé la main, j'ai envie de baiser la sienne. Mais je ne le fais

pas parce que je réfléchis trop longtemps et qu'alors nous entendons la voix de Madame des Fresnes qui parle très haut avec Mademoiselle.

Paul m'a fait des vers à propos des grands lys qui nous regardent en effet comme des figures. Il me semble que je n'aimerais pas beaucoup ces vers-là, s'ils ne m'étaient pas adressés; ils ne ressemblent pas du tout à ceux de notre Choix de Lectures. Je te les envoie pour que tu me dises ton avis :

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